Si thé pas rapide, Ceylan.

Sur la carte, on voit où se trouve le village de Dolosbage, entouré de collines couvertes de champs de thé, en marge de la route principale et de la voie ferrée.
On ne sait rien de plus concernant notre destination, si ce n’est que Michael y gère la plantation de thé familiale, que les précédents couchsurfers louaient la quiétude de l’environnement et l’accueil qui leur a été prodigué.

Banco !
Comme à notre habitude, nous pensions n’y rester qu’une poignée de jours, nous y resterons finalement une petite semaine.

Le cadre prête au repos.
À la suite de différents familiaux, Michael a acquis cette plantation de 150 hectares, mitoyenne de celle de son père. Il a aussi emménagé dans la maison dans laquelle il nous accueille.

Ici, on les appelle les bungalows, ces grosses bâtisses qui étaient les logements des propriétaires et des managers pendant les heures de gloire du thé et des Anglais.
La maison est trop grande pour lui et trop grande pour nous. Trop compliquée à entretenir, et à maintenir en état et où chaque pièce rassemble un bric-à-brac de cartons, outils déficients et autres vieilleries qui s’entassent… Elle doit dater du début du siècle.

Nous rencontrons Michael à Gompala chez le garagiste, accompagné de son cousin Dilank (né et vivant à Dubaï et de passage au Sri Lanka pour quelques semaines). Michael est sympa et souriant mais pas très loquace. Et il est surtout très très occupé. En sus de sa plantation, il a aussi d’autres affaires qu’il gère tant bien que mal, et il semblerait que sa gentillesse et générosité, lui fasse malheureusement perdre souvent de l’argent derrière lequel il court. Dilank, quant à lui, prête main forte à Michael sans sourciller et sera lui aussi peu présent que son cousin.

Bref, durant notre séjour à Dolosbage, nous ne verrons qu’occasionnellement ces deux gars, très occupés entre les banques, la maison de la mère de Michael à Kandy ou la future auberge de Dilank, des mariages de potes et autres activités.

Qu’à cela ne tienne. Michael nous fait comprendre que nous sommes ici chez nous et nous prenons très vite nos marques.
Dès notre arrivée, un délicieux déjeuner nous est préparé et servi par Selaya, le cuisto’-petite main de la maison.
Ce n’est que le premier d’une très longue série de festins où nous aurons l’occasion de tester les mets les plus divers, des spécialités locales aux traditionnels currys.
Rencontre est faite avec Victor, le manager de la plantation, qui vit aussi ici.

C’est donc avec Victor et Selaya que nous passerons le plus de temps lorsque nous serons à la maison. Une fine équipe, où chacun à son rôle. Oui, nous restons des invités, Victor, le « chef » et Selaya le commis, qui nous appellera Sir et Madame tout au long de notre séjour.

Notre découverte du monde du thé commence alors que nous partons avec Victor à la pesée de l’après-midi.
Deux fois par jour, il enregistre le produit de la cueillette de chaque piqueuse (de l’ordre de 20~25kg par jour), avant de tout rassembler dans une petite pièce puis de transvaser dans des sacs de 15kg qui seront ensuite vendus aux usines pour la fabrication du thé en fin de journée.


Seules les pousses les plus jeunes sont sélectionnées par les piqueuses (seulement des femmes – ben oui, c’est un travail de femmes ça…) qui les recueillent dans des hottes en toile de joute ou plastique qu’elles portent sur le dessus de la tête. Les plus vieilles ont plus de 80 ans, et ce ne sont pas les moins efficaces – d’après Victor, sa doyenne a été la plus active le mois dernier, travaillant 27 jours. La peau de leurs mains caleuses et de leurs pieds nus est parcheminée et semblable à du cuir d’éléphant.
Elles reçoivent alors un salaire de 750 roupies par jour (sans compter leurs éventuels bonus). Les feuilles de thé sont, quant à elles, vendues à 85 roupies le kilogramme. Quand on pense au prix d’un paquet de 100g en Europe!

Victor nous emmène dans la plantation alors que le soleil jette ses derniers rayons sur les collines vertes. Il nous explique le procédé, quelles feuilles sont les meilleures, la taille et la couleur. Ces caractéristiques seront déterminantes pour satisfaire les grades qualitatifs du thé.



La plantation existe depuis les années 1850, alors que les Anglais avaient décidé d’implanter la culture de thé sur l’île. Les théiers ont des troncs bien épais, solide comme des sarments, chaque parcelle est bien organisée et numérotée. Ce travail de collecte des feuilles est sans fin, puisque tous les 9~10 jours, les pousses se retrouvent de nouveau à maturité.
Si les feuilles ne sont pas récoltées au « bon » moment, elles seront alors perdues (trop dures) et coupées en attendant la prochaine pousse.
Dans ces villages, tout le monde travaille pour le thé. Des familles entières dédiées à ces précieuses feuilles.
Au milieu des champs de thé, quelques hauts arbres offrent aux piqueuses un peu d’ombres et permettent une double culture. Ici on collecte aussi clous de girofle et poivre.


Une fois la nuit tombée, nous nous retrouvons dans la cuisine. Victor, qui d’habitude laisse Selaya cuisiner, nous initiera tous les soirs à quelque chose de nouveau.



Si en effet, la plupart des repas sont accompagnés de riz blanc, il tient à ce que nous découvrions tantôt les hopper, tantôt le pitu à base de riz ou celui à base de semoule de blé, le kiribat, les roti ou les string hopper*… ceux-ci toujours accompagnés de délicieux curry de légumes, de viande ou de poisson, et de sambol préparé par les mains habiles de Selaya et à l’aide d’une meule sur laquelle sont disposés tous les ingrédients (coco râpée, oignons, piment, ail et assaisonnement).


Et de la coco, nous en faisons même une overdose. De l’huile de coco pour frire, de la coco râpée dans toutes les préparations des pâtes, et toujours du lait de coco (préparé maison) pour les currys, « parce que c’est meilleur » nous répète Victor. On ne s’en plaint pas… mais on en a des crampes d’estomac… à moins que cela soit l’excès de nourriture, tant nous sommes ravis de déguster des mets si divers, introuvables nulle part ailleurs que « chez les gens » et sous l’insistance de Victor à nous resservir**.

Afin de consolider les relations humaines dans ces villages perdus dans les champs de thé, chaque propriétaire de plantation est tenu d’entretenir routes, écoles, barrières, et temple.
Michael et Victor ont ainsi œuvré à la remise en état du temple hindou de la plantation, la majorité des travailleurs étant Tamouls Hindous.

Et ce week-end, c’est jour de crémaillère. Pour l’occasion, un brahmane est venu sanctifier le temple, dédié à Ganesh.

Durant deux jours, chants religieux, cérémonie participative et colorée, bénédictions, offrandes et feu spirituel sont au programme. Notre curiosité nous incite à venir y jeter un œil.
Le premier jour est dédié à l’implantation d’un des poteaux fondateurs du temple.




Dans un trou creusé et béni par quelques offrandes de fleurs, riz soufflé, noix de coco, encens et autres herbes, un long pieux est planté sous les prières émues des habitants.
Le second jour est celui de la consécration du temple. Chacun a sorti ses habits du dimanche pour l’occasion : les femmes en sari, les hommes en sarong.


Le poteau de la veille fait désormais partie intégrante d’un petit temple construit en bananier et bambou. Sur une table aux décorations bariolées se trouvent quantité de fleurs, noix de coco et encens qui attendent les incantations spirituelles du brahmane.







Dans un coin, deux musiciens battent le rythme tandis que le brahmane et son acolyte répètent prières, gestes précis, et offrandes.
Les gens se pressent dans une grand capharnaüm, tournent autour du temple. Quelques rapides discours, mais surtout de longues prières et chants religieux.
Encore une fois, on ne comprend que peu cette religion hindoue.
Mais nous réalisons que ces aussi le cas pour la plupart de l’auditoire naïvement béat puisque le brahmane parle en brahmi, langue exclusivement parlée par les brahmanes, et inconnue de la plupart des fidèles…
La cérémonie n’en reste pas moins colorée et exotique, mais les 5h de prières et chants viendront à bout de notre curiosité.

Nous finirons notre journée par un passage à l’usine du thé du voisin.

C’est une usine dont le procédé de fabrication peu industrialisé fait usage de vieilles machines rustiques. Le propriétaire des lieux nous fait joyeusement la visite et nous explique tout le déroulé, du séchage des feuilles (on retire 66% de l’eau des feuilles par simple soufflage d’air), puis le roulage (étape à renouveler deux ou trois fois selon la qualité des feuilles), puis l’étape cruciale de l’oxydation (qui se fait sur une simple dalle de béton pour quelques 45 minutes et permet aux feuilles de créer ce parfum de vanille si particulier), le séchage et enfin le tri en fonction de la taille, du poids, du roulé, de la couleur de ce qu’on appelle enfin le Thé.

Les standards définissent 24 grades du thé, aux qualités variables, du FOP (Flower Orange Pekoe – ce sont les feuilles entières roulées) en passant par le BOP (Broken Orange Pekoe – ce sont les feuilles brisées) et les F (Fannings – petits morceaux) et les D (Dust – poussière utilisée pour les thés en sachets).

Une fois le tri effectué, des échantillons de thé partent à Colombo, aux enchères, afin de déterminer un prix de vente. Tous ces thés sont exportés vers la Russie, les Émirats, le Japon et l’Europe.
Le Sri Lanka est l’un des plus gros exportateurs de thé du monde***.

Nous profitons de cet endroit paisible pour nous balader à travers les plantations.
Des chemins serpentent au travers de ces collines vertes et bombées.

Michael nous a conseillé de rejoindre la cascade d’Asupini.
Pour cela, il nous faut traverser sa propriété, puis descendre dans la vallée en passant par de nombreux hameaux. Les gens sont toujours surpris de voir deux laowai perdus sur ces sentiers seulement empruntés par les travailleurs et les engins qui convoient les sacs de thé.




Ils ne manquent cependant pas de nous sourire et de faire un sommaire brin de causette.
Après nous être perdus une ou deux fois, nous trouvons enfin le point de vue vers cette chute d’eau de plusieurs dizaines de mètres. Elle est entourée d’une végétation luxuriante et de hauts arbres à la ramure plate. La cascade s’écrase au fond d’une vallée baignée par le soleil à l’heure de notre visite. On semble être loin de tout, dans un paysage tropical de film.

Sur le chemin du retour, un peu plus en amont, nous trouvons un bassin où certains locaux viennent se laver. Nous n’avons le temps que de tremper nos pieds car il se fait déjà tard. Nous rentrons juste après le coucher du soleil.

Alors que nous arrivons à la maison, Michael et Dilank nous annoncent une soirée barbecue avec au programme : côtes de porc ! 6 mois d’abstinence de porc ! nous n’en avions pas mangé depuis la Chine. La soirée autour des braises – de coco, et arrosée d’Arak (alcool de palme) et de Brandy se termine sur musique et chants traditionnels.

Chaque jour est propice à une nouvelle balade, plus ou moins tardive. Il faut dire que le soleil chauffe rapidement et que nous ne sommes pas si rapides à nous préparer le matin.
Ainsi nous partons en milieu de matinée, longeant la route principale qui serpente parmi les plantations.


Quelques tuk-tuk nous saluent quand ce n’est pas le bus gouvernemental qui nous klaxonne gentiment mais bruyamment d’un bref coup de corne. Autrement, c’est calme.
Nous apercevons les têtes des femmes qui dépassent au-dessus des jeunes pousses de thé. Quelques enfants à la peau sombre, tranchant avec leurs vêtements blancs vont à l’école, des papys en sarong, et ces collines verdoyantes à perte de vue qui font le dos rond sur fond de ciel bleu ou gris.



On est ravis de ces escapades, enchantés de nous trouver dans ce décor, apaisés de la quiétude et émerveillés du chant des oiseaux si nombreux.

De retour à la maison, c’est sous le préau que nous passons la fin de journée. Le jardin est incroyablement dense, avec en toile de fond la vallée. Lecture, blog, ou jeu de société avec Dilank, cet endroit est aussi propice pour profiter du calme ambient, observer les oiseaux et boire le thé.

Le lendemain, notre route nous mène au sommet de la montagne sur laquelle s’adosse la plantation. Après avoir bifurqué parmi les plantations gouvernementales, nous grimpons à flanc de colline le mont Kabaragala. Nous nous frayons un chemin dans ces hautes herbes.



Ça grimpe fort, et nous marchons sur ces larges surfaces noires de roche dont cette montagne semble constituée. Au sommet de cette clairière, un petit bosquet nous offre une ombre réconfortante.



Il est tôt, pourtant le soleil tape déjà fort.
Doucement, nous nous approchons et réalisons que nous nous tenons sur l’arête d’un massif qui plonge à pic sous nos pieds.
La géologie du lieu semble si lisible. D’ici, nous pouvons contempler les lointaines montagnes de l’Est, les collines de thé, les vallées encaissées, les routes sinueuses, les sommets arrondis.




Un vent frais nous rafraichit. Nous nous posons un temps avant de redescendre à travers les prairies bucoliques des flancs de cette montagne.






De retour à la maison, c’est rice and curry and repos.

Selaya nous propose d’aller rendre visite à sa famille. Elle habite dans la plantation d’à côté à quelques dizaines de minutes de marche. Plus importante et productive, elle appartient au père de Michael. Les paysages sont ici beaucoup plus ordonnés, les parcelles plus entretenues, et le vert clair des jeunes pousses contrastent avec le vert bouteille du buisson.












Encore ici, la quiétude règne. Selaya est ravi de nous présenter sa famille. Il nous invite pour une tasse de thé trop sucré et petits biscuits, quelques photos puis nous repartons repus… avant de retrouver Victor en cuisine pour le cérémonial culinaire. Et ce soir, qu’est-ce qu’on mange ?

Il ne sera pas aisé de nous arracher de ce lieu si calme, si simple et qui est parvenu à nous faire oublier le Sri Lanka touristique et ses travers pour n’en conserver que l’essence : les paysages semi-sauvage (on a oublié de dire qu’on avait vu des centaines d’oiseaux de couleurs différentes, des dizaines de centaines d’écureuil, des singes et deux serpents !) et sa population pleine de bonté.

 

 

‘* Petit lexique culinaire du Sri Lanka :

  • Hopper : une crêpe, à base de farine de riz et de lait de coco, cuite dans une poêle en forme de bol
  • Pitu : semoule de farine de riz et de lait de coco cuit vapeur, ou semoule de blé torréfiée avant d’être cuite… au lait de coco.

  • Kiribat : Riz au lait… de coco, pas forcément sucré, préparé la plupart du temps pour le petit déjeuner (que l’on mange salé)
  • Roti : Petite galette de pâte non levée à base de coco râpée, farine de blé et lait de coco.
  • String hopper : Pâte à modeler à base de farine de riz, d’un peu d’eau, passée à travers un outil pour en faire des vermicelles – qui seront cuits vapeur.
  • Sambol: mélange de coco râpée, de piment, et d’autres herbes et épices en fonction des maisons. C’est le condiment de base pour chaque repas.

** Quand Mister Michael n’est pas là, Victor mange avec nous (mais toujours sans Selaya), ce qui n’est pas le cas quand le « maitre » est présent.

*** Paradoxalement, il est ainsi difficile de trouver du « bon thé » au Sri Lanka… On nous servira le plus souvent du Lipton jaune. (Monsieur Lipton s’étant installé au Sri Lanka à la fin du XIXème siècle).

9 thoughts on “Si thé pas rapide, Ceylan.

  1. Rafraîchissante cette visite des plantations et la rando. Je crois que Yacine est paré pour cuisiner comme au Sri Lanka avec votre super guide à la fin 🙂

  2. Dimanche pluvieux … en Maine et Loire. Je viens de me « taper » (pour mon plus grand plaisir, le mot n’a rien de péjoratif, évidemment ) tous les épisodes que je n’avais pas lus depuis un bon moment. En fait depuis le Pakistan.
    J’ai retrouvé Negombo … au pixel près pour les photos ! J’ y avais fait une brève escale il y a deux ans, de retour de Malaisie, vers Jeddah puis Paris.
    En fait on pourrait tout commenter, tous ces lieux pour lesquels vous avez comme un don, celui d’en montrer ce qui est beau, et d’en bien parler. Photos magnifiques comme d’habitude !

    Tout ça ne donne que l’envie de fermer sa porte à clé, de filer « to the airport « et de prendre le premier « flight » venu… pour n’importe où.
    C’est toujours bien quand vous en parlez. Même quand vous vous plantez… Les trains en Inde !!!

    A bientôt. Bien à vous.
    Patrice.

  3. Coucou les zamis !!

    6 mois déjà que vous êtes partos fe Chine !!!
    « Dites moi pas que c’est pas vrai !!!! »

    Très sympathique ces petites balades Srilankaises.
    Et on a vraiment l’impression d’y être. J’ai le goût du « whopper » dans la bouche 😉

    Bisous

  4. Salut! Superbe ce train au début du post et cette petite gare, j’adore. Et que dire des paysages de ce post, magnifiques, j’aurais bien aimé avoir pu visiter les « usines » avec vous!!
    Vous utilisez encore le terme « laowai »? Sinon j’avais une question sur la qualité du thé que vous avez pu déguster sur place mais vous avez pris de court les questions, vous êtes doués! Est-ce qu’ils ont tous le gel douche Tahiti douche coco?

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