Deosai et des bas

C’est une nouvelle aventure qui nous attend aujourd’hui.
Un voyage à travers les saisons, là où les couleurs dorées de l’automne illuminent déjà les arbres, là où les blancs flocons de neige de l’hiver se sont déjà posés dans les fissures des rochers et aux derrières des mottes d’herbe, là où le vent glacial des hauts sommets s’engouffre dans les étroits interstices de nos vêtements, là où le soleil brûle les dernières herbes de l’été.

Un désert de cailloux, un plateau doré à plus de 4000m d’altitude (et de plus de 3000km2), c’est la plaine de Deosai que nous traversons aujourd’hui.

Hashaam nous a prévenu.
Au programme, route défoncée, cailloux nombreux et arrondis pour faciliter la non-adhérence des pneus, cours d’eau et gués à traverser plus ou moins remplis d’eau froide des glaciers, possibilités de gel ou de neige…
Bref, le tableau est peint.

Il n’y a que deux routes reliant Gilgit à Skardu ; l’itinéraire « principal », suivant la vallée de l’Indus, et celui du plateau de Deosai, ouvert à la circulation des véhicules légers uniquement et seulement la moitié de l’année en fonction de son enneigement.
La veille de notre départ encore, nous surveillions les évolutions de la météo sur le plateau pour savoir si nous pourrions entreprendre sa traversée.

Après notre traditionnel copieux-riche-gras petit-déjeuner composé de chai au lait sucré, œufs frits au plat et/ou omelette et chapati (heureusement que ce séjour à moto est physique !), nous nous équipons chaudement.
Toute nos sous-couches, extra-couches, sur-couches sont sur nous. Et nous adoptons même la technique hyper élaborée de Hashaam contre les pieds mouillés : le sac-plastique entre deux paires de chaussettes.
Autant dire que nous pensons être parés… mais au matin de notre départ, le ciel est voilé.

La route qui quitte Skardu par le Sud en direction du plateau de Deosai grimpe très rapidement.
Nous remontons le cours, bordé d’arbres, d’une rivière qui s’écoule à grands flots. Sur les pans instables de ces colosses de pierre grise, arbustes et mousse tentent de s’accrocher.
La route est sinueuse, et encore une fois, son état de surface ne nous permet de rouler qu’à faible allure.

Quelques virages en épingles qui nous prennent en surprise, alors que de grandes courbes font le tour d’un morceau de montagne. Ce paysage est encore différent des jours précédents.
Et c’est avec délectation que nous contemplons le jaune citron des feuilles des arbres contrastant avec le ciel gris et bas de cette journée.


Nous sommes à quelques 3460m lorsque nous faisons une pause banane.


Il commence à pleuvoir, ce n’est pas de bon augure puisqu’il fait déjà froid et que le col rejoignant le plateau de Deosai, à 4100m, n’est pas encore atteint. Ainsi ce qui est de la pluie ici, sera de la neige là-haut.

Chacun rajoute son coupe-vent supplémentaire, sa deuxième paire de gants – sauf nous qui sommes un peu moins bien équipés que nos motards professionnels de collègues, et nous repartons vers la masse sombre du nuage.
Nous doublons quelques locaux à moto, équipés d’un casque pour deux et d’un vague châle sur les épaules.
À mesure que nous montons, les gouttes se transforment en grêlons et flocons.
Le vent et le froid glacent le sang, nos mains sont très congelées.
La boue, les virages serrés à travers ce nuage froid, autant dire que ce n’est pas la partie préférée de notre voyage.

Mais 25 minutes d’enfer plus tard, nous passons au-dessus du nuage et arrivons au col de Deosai, où une éclaircie nous félicite de son apparition.


Nos doigts sont gelés, et après les avoir réchauffés sur les pots d’échappements de LEO et LEX (et dans les moelleux gants de Tahir), nous nous élançons dans cet incroyable désert de cailloux.

C’est réellement extraordinaire. À perte de vue, de petites collines recouvertes d’herbes dorées dont les sommets semblent avoir été polis par le vent.
C’est lunaire ou martien. C’est rude, beau, fragile et complexe. Les quelques pistes se démultiplient par endroit pour rejoindre on ne sait quoi.

Le camaïeu de couleurs ocres et jaunes dont le plateau est recouvert est magnifique. Et dire qu’en Été tout est intensément vert et incroyablement fleuri.

Nous nous élançons dans ce décor majestueux.
La piste est un peu glissante. Creusées par les pluies, des rigoles et tranchées guidonnent un peu les roues des motos. Quelques cailloux font leurs apparitions. Nous avançons tranquillement. Par moment, on regrette de ne pas avoir de moto-cross…

Nous longeons parfois une rivière aux eaux bleu foncé, quand à d’autres moments des ponts l’enjambent.

Au passage de courtes zones inondées, Marion se retrouve pieds dans l’eau, bloquée par un énorme caillou, alors que Brice se trompe de passage et bloque la partie avant de la moto.
hop hop hop, on se débrouille, on rigole bien.


La météo n’est pas vraiment clémente. Et malgré les quelques rapides éclaircies qui nous permettent d’apprécier encore plus ce paysage, le plafond bas d’épais nuages et les fines trainées descendant du ciel et annonciatrices de pluie ne nous rassurent guère.

En hiver, il y aurait des ours et des léopards des neiges ici… Nous ne croiserons la route que de quelques marmottes. En même temps, peut-être est-ce mieux de ne pas croiser la route d’un ours…

Chaque kilomètre est difficile. Il faut se lever sur la moto afin d’amortir en partie des nombreux chocs dus aux cailloux.
Les vibrations sont fatigantes, les jambes doivent serrer fort le corps de la moto pour ne pas perdre le contrôle, le guidon est fermement tenu, le regard posé au loin.

Mais au détour d’un virage, et alors que Brice prend une photo du paysage, Marion se prend le guidon dans un caillou et chute.
Au ralenti et sans se faire mal, mais LEO peine ensuite à redémarrer.


Wilayat et Touqeer, dans la voiture, nous rejoignent rapidement. Tout va bien. Marion reprend ses esprits, Brice se rassure, on repart.

Mais après une dizaine de minutes, LEO calle et refuse de redémarrer.
Nous nous épuisons au kick, avant que le diagnostic tombe. LEO est HS.

On tente une opération à cœur ouvert, on débranche, on rebranche, on vise et dévisse. Mais rien.
Le reste du groupe est surement loin devant, il n’y a pas de réseau.
Nous sommes frigorifiés et la sortie du plateau de Deosai est encore loin, et le plus proche garage est à plusieurs heures de route.
À cela s’ajoute une averse de fins flocons.

Elle s’avère de courte durée, mais le ciel n’en demeure pas moins menaçant et les températures sont basses.
Wilayat refuse de charger la moto dans ou sur le 4×4, Touqeer et lui décident alors de tracter la moto.
Comme ça, on se dit que c’est une mauvaise idée… et on avait raison.
Mais dans les faits, on n’a pas vraiment le choix.


Après trois quart d’heure, le guidon est accroché par une corde à l’arrière du 4×4.
Touqeer s’installe aux commandes de LEO.
Marion prend la place du passager dans la voiture.
Brice, fatigué, reprend la route. Il pourrait essayer rejoindre les copains.



Après plusieurs gués à passer, cailloux à éviter, trous à contourner, ce qui devait arriver arriva. Touqeer tombe à son tour. LEO perd à cette occasion sa poignée d’embrayage et la pédale du sélecteur de vitesses se tord.

La situation n’est pas très confortable. Nous décidons donc de mettre LEO dans le 4×4.
Pendant ce temps, Brice rejoint Hashaam 4 kilomètres en aval, lui explique la situation.

Les autres sont partis en avant, le temps presse et le temps se gâte.
Après 2 kilomètres ensemble, Brice et Hashaam décide de retourner en arrière.

Il retrouve alors Wilayat en train de replacer les sacs sur le toit dans l’idée de charger la moto dans le coffre.

Hashaam, qui a l’habitude de ce genre de moto, l’ausculte et trouve rapidement la panne électrique : la moto redémarre.


La neige recommence à tomber.
Il faut dorénavant remplacer le levier d’embrayage… nous n’avons pas la pièce adaptée à la moto.
Qu’à cela ne tienne. Un peu de jugar* par-ci par-là, on répare LEO tant bien que mal.
Et une bonne demi-heure plus tard, elle arrive à reprendre la route.

Malheureusement pour notre équipe, le nuage chargée de neige nous tombe dessus en une tempête de neige grandissante.
Nous repartons, mains gelées, dans un épais et froid brouillard floconneux.
Marion, un peu déçue de ne pas finir le trajet, reste avec Wilayat dans le 4×4, tandis que Brice, Hashaam et Touqeer s’élancent dans ce flou paysage.

Pour ne pas embuer l’écran du casque, il nous faut rouler visière entre ouverte. Les flocons nous fouettent le visage.
Les doigts s’engourdissent très vite maintenant que les températures deviennent négatives.

La neige est de plus en plus intense, les flocons de plus en plus lourds.

Faisant face au vent, et absorbés par la route de moins en moins perceptible à travers la meurtrière de nos casques, nous ne remarquons que tardivement que la neige commence à tenir sur la piste. Les mains sont transies de froid, les jambes crispées. Cette traversée est éprouvante et difficile.

En chemin, nous doublons le lac de Sheosar, un lac d’altitude autrement magnifique, mais dont nous n’apercevrons aujourd’hui qu’une vague berge.

Brice arrête le groupe de motard dans la débandade.
Nous avons perdu la voiture, elle n’est plus derrière nous.
Or si le temps tourne au blizzard, c’est notre seule chance de ne pas mourir de froid.
Nous serions nous tromper de chemin ?
Impossible de voir à plus de 50 mètres dans ces conditions.

Il nous faut aussi rester groupés pour ne pas multiplier les risques et nous retarder plus encore.
Le froid est tel que chaque minute devient un supplice.
Hashaam passe en tête, Touqeer et sa monture erratique en deuxième, et Brice ferme le peloton.
La voiture nous rejoint alors et roule désormais phares allumés.

Notre convoi continue dans ce brouillard glacé.
Nos extrémités sont si gelées et engourdies que chaque commande sur la moto aux pieds ou aux mains en deviennent douloureuses aussi bien qu’imprécises.
Le temps s’allonge et Brice, paralysé de froid crie dans son casque comme pour vainement se réchauffer.

La route continue sur la plaine, dans un tunnel blanc, pour passer un dernier col à près de 4200m et enfin amorcer une lente descente.


Cette déclivité, perçue par les trois motards, devient un espoir de voir enfin une fin à ce calvaire.

Le brouillard se lève, et en perdant de l’altitude, la neige devient pluie.


Désormais, nous pouvons voir où la route nous mène, et nous accélérons le train malgré les gouttes d’eau qui nous cinglent les joues.
Dans notre épreuve, les couleurs d’automne ont remplacé la monotonie blanche du nuage où nous étions prisonniers.
Nous sommes saufs. Saufs, mais toujours aussi glacés par l’humidité ambiante.

L’eau sur la piste crée de la boue, des gués que nous redoutons, de peur de devoir y poser le pied dans leur ru gelé.
Et la maitrise des motos aux pneus lisses dans ces zones glissantes et les doigts pétrifiés est une douloureuse gageure.

La route serpente le long de la montagne. Les virages en épingle sont pris avec prudence tant la fatigue nous gagne.
Affalés sur le bord de la chaussée, des vaches imperturbables ou yaks aux pelages fournis, nous narguent de leur indifférence au froid.





Après quelques lacets, nous arrivons enfin au checkpoint qui marque la sortie du parc national du plateau de Deosai.


Grelottants, les larmes aux yeux, Brice peine à retirer ses gants et ouvrir sa braguette pour aller aux toilettes tant ses doigts sont paralysés par le froid.
Les articulations des genoux sont figés, le dos est crispé.

Hashaam, Touqeer et lui tremblent comme des feuilles quand nous retrouvons Tahir, Hugo et Ashfaq dans une providentielle minuscule échoppe, où un chaleureux réchaud brule de tout son tuyau.

Nous sommes chaleureusement invités à nous installer au plus près du foyer brulant salvateur, et à nous dévêtir de tous nos vêtements mouillés.
Nos chaussettes et gants sèchent contre le poêle alors que nous engouffrons chapati, œufs durs et chai.

Une demi-heure plus tard, le temps de nous remettre à nouveau « en température », il reprenons la route à contre cœur.
Dehors, la bruine est encore là et le froid s’intensifie à mesure que l’heure avance.
Il nous faut malheureusement redescendre au plus vite dans la vallée pour rejoindre notre destination avant la tombée de la nuit. Il nous reste en effet encore deux longues heures de route pour rejoindre Rama.

La route reprend à travers villages perdus et cultures de pommes de terre.





Ici encore les villageois font leurs réserves pour l’hiver.
Le foin est amoncelé en motte sur le toit plat des maisons.
Les charrues en bois tirées par des bœufs retournent la terre pour la saison prochaine.
La pluie cesse alors que l’automne étale sont camaïeu de jaune, orange.

LEO refait des siennes en perdant le ressort de sa béquille.
Touqeer et Brice, alors en fin de peloton, traversent les paysages alpins pour rejoindre le groupe.
Nous filons désormais à vive allure en mode pilote-automatique tant nous sommes tous éprouvés par cette route.
La chaussée, si elle est étroite, est relativement bien revêtue, et se déroule dans une vallée pittoresque.

Nous rejoignons la ville d’Astore au crépuscule.
Nous pensions alors être arrivés, mais les derniers kilomètres de lacets sur des pistes accidentées se font une fois la nuit tombée.
Les prairies de Rama, 800 mètres plus haut, sont rejointes dans une joie non négligeable.

Le groupe est éreinté.
Le corps engourdi par la fatigue physique mais la tête pleine de souvenir.

 

‘* jugar = le système D pakistanais.
Pour résumer, on comprend que Mc Gyver était complètement Mc jugar.

 

10 thoughts on “Deosai et des bas

  1. Ouf! Tellement haletant ce récit. Ça me rappeller « la horde du contrevent « .
    Après toutes ces aventures, on se demande comment vous pouvez encore trouver des choses « pittoresques « .

  2. Même si le plateau semblait en valoir la peine (malgré les nuages), ça semblait sacrément sportif… d’autant que vous n’êtes vraiment pas équipés de moto dignes du terrain (du KTM du Paris-Dakkar). Moi qui est toujours les doigts congelés, je n’aurais pas survécu. Brvo pur votre courage et la persévérance

    1. Coucou les potes surgelés !
      Mes pplu sincères fucking félicitations pour être sortis vivants de cette epreuve !
      Maintenant vous risquez carrement vos vies.. faites attention à vous.
      Bon rerétablisseme à vos doigts, à vos réserves d’energie et à Leo 😉
      Bises !

  3. Et Brice, as-tu bien réussi à ne pas t’en mettre plein le pantalon quand tu es allé faire pipi? J’imagine qu’il n’y avait pas que les doigts de gelés ou de rétrécis…
    C’est un des posts où j’ai été le plus tenu en haleine, du vrai suspens! un vrai thriller d’aventure!!

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