Pas touche aux Pachtounes

Avant d’arriver à Peshawar, nous avions tout un tas d’idées reçues confirmées par nombre de nos interlocuteurs.

Peshawar, c’est avant tout la capitale des Pachtounes, ce peuple partagé entre le Pakistan et l’Afghanistan.
Ce peuple est connu pour être conservateur et traditionnaliste, et la région affiche un taux d’alphabétisation et d’éducation assez faible.
C’est la grande ville par laquelle transitent les Afghans, refugiés de cette guerre sans fin, ou simples voyageurs.
Et puis cette ville a connu des années difficiles à la suite de l’offensive de la coalition internationale dans le pays voisin.
Le Pakistan ayant été la tête de pont des opérations, elle subit de violentes attaques terroristes des Talibans.
Des bombes explosaient tous les jours dans les bazars, les marchés, les rues et les mosquées, ciblant aussi bien les civils, les positions militaires ou les forces de police.
Anwar étudiait à cette époque à Peshawar, et il nous racontait ne jamais s’être baladé en ville.

Et puis, le conservatisme rencontré à Mingora augurait qu’on ne trouverait que peu de femmes dans les rues. Plus d’inconfort pour deux occidentaux qui ne se fondent pas forcément dans la masse. Enfin, une bagarre eclate dnas notre petit bus, entre un passager et le chauffeur, ce qui nous vaudra une demi heure au poste de police dans cette zone pachtoune rurale.

Nous nous attendons ainsi à ne pas être très bien accueillis, à ne croiser qu’une poignée de femmes en bukhqa… en gros, à n’y passer que quelques rapides jours avant de continuer vers Islamabad.

En arrivant à notre hôtel, l’accueil est étonnant. Nous sommes vendredi midi.
Le gérant semble enclin à nous héberger, mais il souhaite aussi que nous partions de Peshawar au plus vite, et surtout nous demande de ne pas quitter notre chambre avant 15 ou 16h, laissant ainsi passer la grande prière du vendredi.
Cela ne nous rassure pas trop.
Nous attendons tout de même un peu, ne sachant pas si c’est du lard ou du cochon (!), puis décidons de nous lancer. Cela fait des années que la ville s’est assagit, soyons confiants.


Notre hôtel est en pleine vieille ville, qui n’est qu’un immense bazar.
Nous nous élançons donc dans ce chaos de bruits, de motos, et rickshaw, d’invectives des commerçants et de bousculades.


Le labyrinthe des ruelles étroites qui partent des rues déjà congestionnées, sont le théâtre de couleurs, d’étals débordants de produits, de chariots pressés slalomant entre les chalands.


Et nous découvrons alors … que nous nous étions trompés de bout en bout.
L’hospitalité des pachtounes est incroyablement chaleureuse. Ainsi, il nous est impossible de passer plus de deux boutiques sans être interpellés « Welcome to Pakistan, what is your country name ? » et si nous avons le mauvais réflexe de nous arrêter, il devient difficile de refuser les insistantes invitations à boire le thé, qui sont loin de conduire à de mauvaises rencontres.

Ainsi, au détour d’une rue baignée par le soleil de fin de journée, Sohail nous apostrophe avec les habituelles questions.

Il nous raconte alors qu’il avait un temps travailler pour le Figaro, en tant que correspondant couvrant la situation au début des années 2000. Il avait même fait le voyage* à Paris. Après s’être détourné de sa route initiale en nous accompagnant ici et là, nous ne pouvons qu’accepter son invitation à boire le thé dans sa famille. Nous sommes ainsi conviés chez lui en compagnie de sa femme, sa fille et ses nièces. Bien entendu, le chai est accompagné de samosa, de gâteaux et de nimko.


Lui aussi nous raconte les années de terreur, où des bombes explosaient quotidiennement, notamment dans la rue marchande de Qisa Khwali et où il manqua de quelques secondes d’être parmi les victimes de ces attentats de masse.
Nous repasserons chez lui, durant notre séjour, toujours accueillis avec générosité et bienveillance.

Encore une fois, ces moments sont riches de simplicité et nous touchent beaucoup.

Jour après jour, nous étendons notre imprégnation pachtoune (ou pathane) pour finalement passer 5 jours à Peshawar. Cette ville est épuisante autant qu’elle est attirante. Elle fatigue et émerveille, fascine et effraye.


Chaque parcelle et coin de cette ville invite à y jeter un œil.
Et lors de l’azan, c’est un canon de muezzin qui appellent les fidèles dont le flot s’écoule dans les multiples mosquées qu’abrite la ville.

Nous nous faufilons dans ces ruelles étroites, où les boutiques s’enchainent. Nous traversons la rue des teinturiers, celle des shawar kamiz, puis celle des chaussures (et même en amont celle des semelliers, qui donnent une seconde vie à de vieux pneus).


Nous tombons sur les poissonniers puis les ateliers de broderies, où les hommes, installés autour de grandes tables basses, tissent perles et fils colorés pour faire naitre ces superbes motifs qui orneront les robes des femmes de Peshawar.


Les magasins d’étoffes aux milles couleurs sont fréquentés par un nombre non négligeable de femmes.
Nous restons dans une ambiance conservatrice, et nombre d’entre elles sont très couvertes avec un usage de la bukhqa traditionnelle ou du niqab importé d’Arabie Saoudite. Mais il n’est pas marginal de voir des visages, et des sourires.

Les minuscules échoppes se succèdent, toutes plus improbables les unes que les autres.
Cette effervescence est chouette et ponctuée d’innombrables enthousiastes et souriants Welcome to Pakistan.


Nous nous installons dans les stands de thé où seuls les hommes sont présents et où les immortelles théières sont à elles seules l’emblème de la ville. Mais personne ne nous le reproche (ou pointe Marion pour lui demander de ne pas s’asseoir ici ou là) et nous y sommes même invités. Un croquis, un chai accompagné d’un délicieux nan emballé dans un simple papier journal**, quelques photos et nous reprenons notre traversée labyrinthique et tumultueuse dans Peshawar.


Comme une chorégraphie, il faut trouver le rythme dans ces rues pour s’y insérer. Plonger dans le vacarme urbain et y trouver notre place.

Nous trouverons un peu de répit au musée de Peshawar dont la collection n’hésite pas à afficher les richesses des civilisations ayant peuplées ce territoire avant son islamisation tardive : des effigies de Bouddha en passant par les sculptures Kalash. On se dit que les conservateurs du Musée ont dû serrer les fesses à l’approche des Talibans.

Peshawar est aussi réputée pour sa bonne nourriture et nous ne manquerons pas d’y goûter, pensez-vous !
Du mouton au barbecue comme jamais on a en mangé, les kilos de goyaves, les verres de yaourt frais et lassi, le kabuli pulao dont la saveur légèrement sucrée des raisins et carottes fait temporairement voyager par-delà la proche frontière, les verres remplis à ras-bord de jus de grenades fraichement pressées***, les bols de faluda (un gâteau de semoule à la cardamone), les poulets tikka, et sans parler des incroyables nan dont les pachtounes ont la maitrise.


Au détour de déambulations, nous tombons sur une des maisons de la famille Sethi.

Aujourd’hui restaurée, elle témoigne, à travers le travail de bois sculpté des vitraux, et des jeux de lumière, d’une histoire architecturale riche du XIXème siècle.
La maison est ainsi exceptionnellement bien conservée et nous savourons chaque détail de sculpture, les miroirs piqués par le temps, les couleurs ternies par les années, les plafonds incroyablement gravés, les volets finement et intelligemment ajourés.


Nous découvrons ce bijou d’architecture, inspiré de celle des Moghols, dans un calme absolu alors que dehors, le rythme trépidant de la ville fait rage. C’est une pause salvatrice.
Les autres bâtisses n’ont pas la même chance et sont décrépites. Mais ni leur charme ni leur richesse ne peuvent être voilés. La haveli Kapoor – de la célèbre famille, en est l’exemple.

Nous profitons également d’une journée en compagnie de notre bon ami Anwar (et d’Akill, une de ses connaissances) – descendu de Booni pour quelques semaines afin de voir sa sœur et profiter du temps clément de la ville.

Nous nous retrouvons dans Qisa Khwali, autour d’une foule curieuse de nos amicales embrassades, et partons découvrir la mosquée Mahabat Khan, vieille de 350 ans, et de pure style Moghol.

À l’intérieur, les fresques inondent les arches de fleurs et d’arabesques. Il n’est pas encore 13h, et la mosquée est calme. Quelques fidèles commencent leurs ablutions, d’autres sont déjà en pleine prière. Nous traversons la partie couverte du bâtiment. Comme souvent dans les régions torrides, les mosquées possèdent de larges patios d’extérieur ou les habitués viennent prier sur le marbre chaud qui recouvre le sol.

Ainsi, la partie intérieure est relativement étroite et son couloir de fresques et dômes invite au calme.
Anwar n’y est, bien sûr, jamais venu et est ravi de cette visite. Et nous aussi.
Il n’a d’ailleurs jamais pris le temps de visiter la vieille ville à l’époque où il y étudiait, et il est émerveillé que nous lui servions de guide.

Nous tentons d’aller visiter l’Église de tous les Saints, mais l’infrastructure de sécurité digne d’un véritable bunker nous intimide, et la porte reste close.


Nous continuons nos pérégrinations à travers les bazars, les vendeurs de tapis ou de télécommandes, les bouchers, les chai ou kahwa (le thé vert à la cardamone, beaucoup plus digeste, surtout depuis que nous le demandons pika-sans sucre), les épiceries bariolées, les vendeurs de foulards et étoles, ou d’oiseaux (pour le plaisir de les voir voler puis revenir).


À la nuit tombée, les lumières de la ville baignent d’une atmosphère festive ces ruelles, les mosquées se parent de guirlandes, les échoppes ont toutes des ampoules de différents blancs…

Les terrasses des salons de thé sont remplies d’amis conversant jusqu’à plus soif.


Ce n’est que tard dans la nuit, que finalement, les rickshaws se calment, les vendeurs baissent les bruyants rideaux de fer et qu’enfin le rythme de la ville ralentit.

 

‘* Nous sommes surpris de rencontrer de nombreuses personnes qui soit ont vécu et travaillé en France, à Barcelone, en Angleterre… soit qui ont un ami ou un frère qui vit de petits boulots laborieux toujours mieux payés qu’ici. Ces gens courageux qui nous parlent dans un relativement bon anglais, au hasard des rencontres, tenant un chariot de friture ou chaat au coin d’une rue.

** Un papier journal en coréen !
Tout s’achète et se vend au Pakistan, des pièces détachées de voitures arrivant par containers entiers de Hong-Kong, ou du Japon (de la manivelle de vitre au châssis complet) … y compris des journaux coréens.
On nous a donné plusieurs raisons à son utilisation alimentaire : ça ne coûte pas cher… mais ça devrait être encore plus le cas pour le journal en ourdou – jamais utilisé.
L’autre raison entendue, c’est qu’ils ne voudraient pas salir le nom d’Allah… moins susceptible d’apparaitre dans les journaux coréens.

*** Who likes anar, likes Anwar.

 

5 thoughts on “Pas touche aux Pachtounes

  1. Super cette visite guidée
    J’avais pas fait gaffe qu’Anwar était « si petit » : je le voyais de la taille de Brice
    Pour les chaï : ils sont gorgés de lait ? on dirait pas que c’est du thé

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