Tansen sans tension

Il est encore tôt alors que nous quittons le Parc National de Bardia et son environnement paisible. Une fine brume recouvre la rivière, et tamise la timide lumière matinale.
Tout est silencieux autour de nous. Du haut de la jeep de Raju, nous ne croisons ni éléphant ni tigre sur le chemin nous menant au petit village de Thakudwara encore léthargique.
Nous nous entassons dans un premier bus qui nous mène au croisement avec la route principale. Raju nous a réservé deux sièges dans un second bus qui doit arriver « bientôt ».

Nous sommes sur l’un des axes principaux du Népal.
Petit à petit, nous prenons conscience de l’échelle et du développement de ce pays, alors que nous apercevons une vache qui traverse nonchalamment la route déserte, suivie d’un minibus rempli à ras-bord, roulant à tombeaux ouverts.

Le temps de boire notre chiya (comme un chai, mais en népalais) au pied d’une cahute en bambou, notre bus pointe sa calandre. Nous sautons sur son marche-pied de guingois alors même qu’il repart aussitôt, et nous installons presque confortablement. Le dossier du siège est cassé et s’incline trop en arrière. Mais nous avons des places attitrées, au deuxième rang. Ça ira très bien pour les dix prochaines heures.
La route longe les contreforts himalayens, les plaines sont recouvertes de cultures, parfois en terrasse. Tout est très vert en cette saison de mousson. On sent que les terres sont chargées en eaux.
Le bus traverse villages et petites villes, aux façades colorées. Les bazars sont bien moins fouillis et grouillants qu’en Inde. Et même sur la route, le trafic est moins turbulent.
À vrai dire, l’échelle des choses est plus « normale ». Et ça fait du bien.

Nous faisons une pause dal bhat avant que la route ne sinue dans une vallée encaissée parmi des montagnes vertes à la végétation luxuriante. Déposés à Butwal, le conducteur aussi bien que tous les Népalais présents dans la gare animée nous aident à trouver le prochain bus qui part dans la foulée pour Tansen. Les gens sont adorables, et toujours souriants, courtois et surtout beaucoup plus zens que dans le pays voisin.
361 km et près de douze heures plus tard, nous arrivons à Tansen en fin d’après-midi. La journée a été longue.

Située à 1350m alt. Tansen est une petite ville qui s’étend sur le versant Sud de la montagne Shrinagar.
Aussi dénommée par les Népalais par son ancien nom de Palpa, elle fut autrefois la riche capitale du royaume de Magar. La cité conserve de ce prestigieux héritage de nombreux bâtiments aux jolies briques rouges et toits et fenêtres en bois incroyablement sculptées, typique de l’architecture de style Newa, le peuple ancestral du Népal.
Nous posons nos sacs pour une dizaine de jours dans une petite homestay sur les hauteurs de la ville. Sa situation nous permet de passer ainsi quelques heures bien confortables sur le toit-terrasse, observant les vertes collines nous entourant, et la large vallée qui s’étire en contrebas.

Dhanishwar et Janaki, nos hôtes, sont gentils et attentifs et nous sommes bien accueillis chez eux.
Le cadre est serein, les gens sont bienveillants et souriants. Nous prenons rapidement nos habitudes, et apprenons petit à petit un peu plus de la société népalaise, du meilleur chiya au prix d’un kilo de pommes, en passant par la boulangerie qui nous fournit quotidiennement en puff (pâte feuilletée – rarissime en Asie – garnie), et peaufinons notre connaissance de la culture népalaise, grâce à nos hôtes qui répondent à toutes nos questions.

Nous nous baladons dans le labyrinthe de rues et ruelles si pentues et étroites que peu de voitures s’y aventurent. Ça grimpe fort, et nous admirons la vivacité des papys qui escaladent ces venelles.







Les échoppes sont installées aux rez-de-chaussée de ces vieilles bâtisses aux plafonds bas. Les façades aux tons rouge-orangé apportent une touche colorée, contrastant merveilleusement avec le bois foncé des portants ouvragés des fenêtres et des poutres supportant les balcons et les toits. Nous déambulons tranquillement, à l’affût des détails architecturaux.
Nous prenons le temps de goûter les samosa, paratha, momo ou choyila*. Le rythme de Tansen est paisible. Nous nous y plaisons bien.

Il fait bon y flâner. Les boutiques aux couleurs criardes côtoient les façades décaties aux toits recouverts de mousses et les temples où de larges cloches en cuivre résonnent à chaque prière.





Nous passons à proximité du lavoir où des femmes, enroulées dans leur sarong, nettoient le linge à l’eau de la fontaine et nous nous posons dans le calme Shree Amar Narayan, observant les linteaux aux motifs érotiques, supportant le toit du temple aux tuiles vieillies.



La région de Palpa est aussi connue pour le tissage traditionnel du dhaka dont nous visitons, à l’improviste, les ateliers.


Assises sous leurs machines, les femmes tissent ce coton bariolé pour faire apparaitre les magnifiques motifs géométriques et les couleurs pastel dont il existe des centaines de variations que nous observons, désormais, avec attention sur les topi des hommes et les châles ou kurta des femmes dans la rue.

Cette ville est riche culturellement, et nous prenons plaisir à nous y intéresser.

Du fait de sa relative altitude et de la préservation des collines environnantes, les abords de Tansen sont propices à la randonnée et offrent une vue surprenante sur le massif des Annapurna tout proche.

Un joli bois surplombe la colline de Shrinagar. Il est commun que les habitants de Tansen s’y promènent tôt le matin, avant d’entamer leur journée et que les températures grimpent. Les sentiers serpentant parmi les sapins sont malheureusement souillés de déchets plastiques, bouteilles d’eau et emballages de chips.


Mais ils offrent une fraicheur salvatrice et de très beaux points de vue tantôt sur la vallée au Sud, tantôt vers le Nord et les colosses des Annapurna quand le ciel est suffisamment dégagé, notamment depuis la tour d’observation qui se dresse au sommet de la colline.

Nous décidons de nous bouger un peu les fesses en préparation des prochains treks. Dhanishwar nous conseille quelques balades et c’est aux aurores que nous partons.
Nous traversons la colline de Shrinagar et descendons rapidement le long d’un sentier abrupt qui dévale la montagne. Les sentiers menant aux petits hameaux sont bien entretenus, des panneaux ou marquages nous indiquent le chemin. Des cultures en terrasse occupent les pans de montagnes, où quelques femmes y travaillent, toujours les fesses en l’air. Dans les arbres, des grillons émettent un sifflet assourdissant à mesure que le versant est baigné par les premiers rayons du soleil.


Rapidement, nous nous retrouvons dans le creux de la vallée, entourés par de larges collines verdoyantes. De l’eau coule de cascades fraiches dissimulées par la végétation dense et nous finissons par rejoindre le lit de la rivière Kali Gandaki où trône fièrement le Rani Mahal, ancien palais et résidence royale datant de la fin du XIXème.



Depuis le long pont suspendu qui s’élance en travers du fleuve, nous observons le bleu criard des colonnes qui jure avec l’environnement luxuriant, mais nous prenons plaisir à nous poser, à l’ombre d’un arbre, le temps d’un thé salutaire.
Le chemin du retour s’annonce bien plus ardu. Nous sommes dorénavant à 440m alt. alors que village de Tansen est à 1350m alt., et nous savons qu’il va nous falloir regrimper ces reliefs que nous avons allégrement descendus.
Nous choisissons de prendre un autre chemin, qui s’avèrera beaucoup plus pittoresque que celui qui courait le long de la gorge.
Nous empruntons une route qui remonte la montagne en de longs lacets, fermée à cause d’importants glissements de terrain – très commun au Népal en saison des pluies. Nous prenons vite de l’altitude et dépassons maintenant les plateaux cultivés qui surplombent la rivière.

Il n’est que dix heures, et pourtant nous sommes déjà en nage. Nous traversons des forêts où les feuilles de l’automne recouvrent les sentiers et où les bousiers poussent leur fardeau. Le long de la ligne de crête, nous traversons les quelques hameaux parsemés, isolés et endormis.


Nous jouissons d’une vue incroyable sur la vallée et la Kali Gandaki. Les escaliers pentus, construits en larges pierres bien ajustées, nous permettent de grimper rapidement et de rejoindre une piste, empruntée par une poignée de motos.






Au terme d’une ascension pénible, nous arrivons au sommet d’une colline culminant à 1200m alt.. Par-delà un vallon flanqué de rizières au vert éclatant, nous apercevons au loin la tour panoramique dépassant des cimes de la montagne Shrinagar. Tansen se trouve de l’autre côté.


Nous redescendons de 200m pour rejoindre les cultures puis regrimpons l’autre versant, espérant en finir avec notre longue balade. Nous subissons les derniers kilomètres, traversant quelques villages aux façades colorées, où les habitants nous saluent gracieusement, nous demandant d’où nous venons.

Nous rejoignons enfin à Tansen, claqués des 26km, 8h et 1800m de dénivelés.

Il est midi passé et les restaurants sont bien vides. Nous profitons ainsi d’une atmosphère plus que sereine pour déguster de délicieux dal bhat bien fournis pour seulement 200 roupies (le meilleur que nous trouverons au Népal et pour moins de 1.60 €).

Malgré les étirements et les litres d’eau engloutis, nos jambes ankylosées ont besoin de détente, que nous leur accordons les prochains jours.
La terrasse de notre homestay est propice à ce repos salutaire, tout comme le rythme paisible de cette cité qui nous accompagne le temps de quelques simples journées.


Au cours de notre séjour, nous apprenons l’existence d’un cours quotidien de yoga, dans la « salle des fêtes » de Tansen, ouverts à tous.
C’est ainsi que nous nous retrouvons, à 5h du matin, assis face au guru – qui ne parle pas anglais – à reproduire maladroitement les gestes et postures que ce dernier nous montre – et surprenamment, les violents mouvements d’aérobic. Accompagnés par une vingtaine de mamies du village, toutes plus souples les unes que les autres, elles expliquent à Brice que ses mains doivent toucher le sol… et non ses tibias comme sa souplesse l’en limite.
Une fois le cours terminé, nous nous octroyons un petit déj’ et partons en balade dans les environs, profitant de l’heure encore matinale.
Nous partons plein Est, arpentant une crête évoluant à travers de charmants petits villages. Vers le Sud, les nuages recouvrent partiellement la vallée en une mer moutonneuse. Vers le Nord, nous ne pouvons à peine discerner les Annapurna, le voile de brume glissant le long de l’adret et recouvrant parfois notre sentier.

Les hameaux pittoresques se succèdent. Le sourire des habitants nous inonde de bonheur.


Nous observons la nature, les insectes, les fleurs, les arbres… et les biquettes. Cet environnement est incroyablement coloré, riche et paisible.
Une fois encore, le Népal se dévoile à nous progressivement, et fait croitre notre curiosité.


Alors que nous pensions – enfin – quitter Tansen, Dhanishwar nous conseille d’étendre notre séjour jusqu’à la toute proche Fête des Femmes**, qui a lieu quelques jours plus tard.
C’est ainsi que, après une journée déjà bien chargée, nous nous retrouvons en pleine festivité, Marion apprêtée pour l’occasion – Janaki*** s’est fait un plaisir de lui prêter sari, tikka, rouge à lèvres, et bijoux pour l’occasion et Brice coiffé d’un topi – on peut noter que l’accoutrement traditionnel des hommes, à travers différents pays, est souvent bien moins coloré et contraignant que celui des femmes.


Fête hindou – oui parce que le Népal est hindou à plus de 80%****, toutes les femmes de la ville sont sur leurs 31, vêtues de sari rouges et bijoux dorés.

La musique bat son plein autour du temple, alors que plusieurs groupes se forment et dansent au rythme des tambours.
C’est très convivial, on sent que l’évènement est une importante et véritable célébration pour la société féminine, qui s’y retrouve sans exception, tout âge confondu.




Cette année, la région de Tansen, comme tout le reste du pays, est encore touchée par les moussons tardives. Alors que depuis notre arrivée, le ciel était souvent recouvert d’un voile blanc, nous savourons une longue et impressionnante averse qui essore les nuages douze heures durant et rafraichit la température.
Nous nous précipitons sur les hauteurs de la colline de Shrinagar et grimpons au sommet de la tour panoramique.


Au loin, sous nos yeux, la chaine des Annapurna se dévoile finalement. Nous restons un long moment, seuls, à contempler ces massives montagnes qui nous attirent tant.

Machapuchchre, Dhaulagiri, Annapurna I, II, III, … Ces sommets nous appellent.
Nous sommes impatients.

 

‘* Le choyila est un plat de viande séchée (buffle ou poulet), marinée et frite dans des épices.
Alors que nos hôtes sont de la caste des brahmanes, il serait mal considéré d’afficher leur consommation de viande. Ces derniers sont cependant friands de choyila et nous demandent à plusieurs reprises de leur en rapporter « discrètement », alors que nous partons diner.

** « La fête de Teej, appelée la Fête des Femmes au Népal, est une des grandes fêtes célébrées par les femmes hindoues du Népal et de l’Inde du Nord. Très populaire auprès des jeunes femmes récemment mariées porte une signification symbolique profonde : de prime abord, si les femmes font des rituels pour la longévité de leur mari (futur ou actuel), c’est à travers l’évocation du dieu Shiva que l’identité sexuelle de la femme et son rapport avec son mari est mise en valeur. Autrefois connue comme la culture du ‘kama sutra’ et du ‘tantrisme’, la société hindoue népalaise de notre ère n’est aujourd’hui plus aussi ouverte en matière de la sexualité. Cependant les trois jours de cette fête permettent aux femmes nouvellement mariées d’inverser certaines règles, et de briser les tabous liés à la sexualité. Le rencontre entre les amies, le partage des repas, les jeûnes, les visites des temples et les chants et les danses permettent aussi de tisser ou renforcer des liens. »

*** Pendant notre séjour, Janaki a ses règles. Ainsi, trois jours durant, elle n’a pas mis un pied dans la cuisine, lui évitant ainsi de toucher nourriture, ustensiles ou mobilier.
Cette dernière nous explique que c’est pour des raisons religieuses qu’elle pratique ce rituel.
On ne sait pas si Janaki se livre à une forme « moderne » du Chaupadi, tradition d’isolement des femmes en période de menstruations dans des huttes isolées, mais il était étonnant de la voir en totale inaction durant trois jours, demandant par exemple à Marion de lui faire un thé, de préparer du gingembre, ou de servir un verre d’eau.

**** Nous imaginions le Népal comme un pays de montagnes arides principalement peuplées de Bouddhistes tibétains.
Nous sommes donc étonnés d’apprendre qu’il est à très grande majorité hindou, des plaines fertiles du Terai, aux collines luxuriantes des contreforts himalayens. Avant de devenir une république laïque en 2006, l’hindouisme fut la religion officielle du royaume.
Dans les chiffres, 87% des Népalais sont hindous (surtout les indo-népalais) et 8% des tibéto-népalais sont bouddhistes. On trouve une minuscule communauté musulmane (4%) et chrétienne (0,17%).

Note : après cinq années et demi, la besace de Brice, dont on peut louer la résistance de la toile et la longévité, se pare d’une nouvelle fermeture-éclair, le tout pour quelques roupies.

12 thoughts on “Tansen sans tension

  1. Ca piquerait presque les yeux toutes ces couleurs. Mais je ne peux pas m’empecher de penser que ca doit forcement rendre les gens un peu heureux, plutot que le gris de nos villes…
    Votre style dechire grave.

  2. aaaaaaaaarrrrrrrrrrrgggggggggggggggggghhhhhhhhhhhhhhh : ça donne trop envie d’y être
    On parle du Népal comme le paradis des trekkeurs en pensant aux hauts versants de l’Himalaya mais où vous êtes, c’est superbe et doit y avoir énormément de petites balades à la journée

    Vous êtes trop beaux en habits traditionnels pour la « fête de la femme » : vous en avez profité vous aussi pour inverser certaines règles 😉

  3. Génial !
    Qu’est ce que c’est que l’on voit qui semble sécher aux aux de certaines maison ?
    Je parle des petits monticules formé par des choses couleur gris clair et qui ont des et des formes de battes (aucune avec exactement la même forme ni la même taille)

  4. C’est marrant de voir qu’il n’y a pas que chez nous qu’il y a une journée/fête de la femme et que les hommes se contentent des 364 autres jours 😉

  5. Namaste les amis!!

    Comment j’ai trop envie de gouter le dal bhat. Je vais chercher un restau nepalais à Madrid. Ça doit bien exister…

    Très belle rando que vous avez fait là. Quel vert!!
    Mais vous faites 8h de rando et vous êtes à table à midi!!! À quelle heure on se lève dans la bourlingue??? 🙂

    Super la fête des femmes!!
    Manon la tenue traditionnelle te va à merveille. Laura est trop jalouse 🙂

    Merci pour cette découvert d’un Népal que l’on a pas l’habitude de voir.

    Bises!!

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