Un monde jetable

Aïe, les emballages plastique.
Le sujet est vaste et nous avions envie de faire un article spécifique pour tenter d’expliquer la situation au Japon telle que nous la voyons.
Mais, pour résumer, c’est une catastrophe.

Les dernières semaines passées en Inde, nous avons tenté l’expérience de conserver, six semaines durant, nos déchets non organique, afin d’avoir une petite idée de notre impact écologique « du moment ».
Nous gardions tout ce que nous acquerions, du tube de dentifrice au billet de bus. Du bâtonnet de glace au gobelet de chai, ou l’étiquette du vêtement.
Certes, sans maison ni cuisine et en mangeant à l’extérieur, nous nous allégions de la charge des emballages que le restaurant jette lors de la préparation de nos repas.
Et puis, nous n’avons pas pris en compte les trajets et quantité de CO2 que notre bus pourri a déchargé dans l’air.
Bien sûr, l’expérience était plus qu’approximative, mais elle avait le mérite de lancer un premier jet.

C’était pour avoir une idée. Pour analyser nos habitudes de consommation, évaluer notre part du fardeau écologique, et voir ce que nous pouvions changer dans nos comportements.
Et puis, c’est important de regarder la réalité de notre production de déchets en face, de nous responsabiliser, et de prendre conscience de cette pollution et de ce que deviennent nos plastiques et papiers, une fois à la poubelle… (ce qui d’autant plus flagrant quand il n’y a pas de système de collecte des déchets, comme quasiment partout en Inde.)
En prenant alors conscience du poids écologique d’une bouteille de coca vide, qui sera soit enfouie sous terre, soit brulée dans un nuage de gaz toxique, ou qui finira charriée par les flots d’une rivière ou dans les océans, nous réfléchissions alors à deux fois avant de l’acheter.

On ne va pas détailler la situation en Inde vis-à-vis du recyclage et des déchets. Nous avions déjà, partiellement évoqué le problème ici.

En arrivant au Japon, nous avons très vite réalisé que le défi que nous nous étions lancés en Inde est impossible. Le plastique est partout dans cette société du jetable et il nous a fallu nous rendre à l’évidence : nous allons avoir beaucoup de mal à l’éviter ou tout du moins, en réduire sa consommation.

Peut-être que la situation dans les campagnes est différente… mais l’usage du plastique au Japon va au-delà d’un simple rapport ville-campagne. C’est avant tout une histoire d’hygiène et de protection. Et pour changer ce regard, il va falloir un gros travail d’éducation, de confiance, et d’acceptation que la peau d’une orange sert à protéger sa pulpe, et qu’elle n’a besoin ni d’une barquette, ni d’un filet en mousse ou d’un film transparent, et encore moins des trois ensemble.

Nous avons ainsi un vrai cas de conscience. Que ce soit chez le papy du coin de la rue, dans l’épicerie bio ou au supermarché, presque tous les fruits et légumes sont filmés, en barquette, sous vide.
Alors qu’il était si facile d’acheter en vrac dans beaucoup de pays d’Asie, nous nous retrouvons face à une prolifération de plastique, inutile pour la plupart – de notre point de vue.

Au supermarché, au rayon des légumes, nous trouvons des pommes de terre, des citrons, des carottes ou un botte de cinq radis, tous emballés plus ou moins individuellement dans de petits sacs plastique. On y trouve aussi des tomates-cerises en verrine de plastique dur, trois asperges ou un mini concombre dans une barquette en polystyrène.



Le rayon des fruits n’est pas mieux. Banane emballée à l’unité, barquette de six fraises, chacune dans leur filet de mousse, melon surprotégé, orange sous trois épaisseurs de film plastique…

Plus de prix au kilo. Tout se vend à l’unité (même la pomme de terre !). Et à la qualité.

Traditionnellement au Japon, le fruit ne se consomme pas comme n’importe quel aliment. Il est encore aujourd’hui considéré comme un produit de valeur, qui ne se croque pas lors d’une randonnée mais se découpe avec amour et soin.
Il existe d’ailleurs des boutiques de luxe de fruits, à Tokyo par exemple, où l’on trouve alors des pièces hors de prix, destinées à être offertes, tout comme on le ferait avec une boite de chocolats en France.

En parallèle, les conditions de production des fruits et légumes au pays du Soleil Levant justifient aussi un prix élevé. Le territoire n’est pas immense et principalement montagneux, ce qui donne des fermes de petites tailles. Les exploitations sont encore et principalement familiales et à faible rendement. Et les Japonais, très à cheval sur l’usage de pesticides*. Ainsi, soumis aux aléas météorologiques et aux critères esthétiques importants, le choix se restreint.
Enfin, le Japon est un pays extrêmement conservateur qui importe très peu : la qualité japonaise étant jugée bien meilleure.

Ainsi, rigoureusement calibrés, les fruits parfaits, dans leurs écrins de plastique, se retrouvent sur les étals des supermarchés.
Pour préserver nos bourses, nous nous rabattons sur les mauvais élèves, ceux présentant des taches ou légèrement talés et passent alors à moitié prix : les gens ne vont pas payer une fortune pour un fruit imparfait.
C’est un cercle vicieux !
À ce rythme, pas facile d’atteindre les 5 fruits et légumes par jour.

Retour au plastique.
Dans le reste du magasin, viande et poisson sont, comme chez nous, bien emballés. De même, on retrouve cette aberration des paquets de gâteaux, individuellement empaquetés.
Les sacs plastique pour suremballer la barquette de viande – déjà filmée, sont en libre-service en sortie de magasin et utilisés en masse par les usagers.
Et dans chaque produit emballé, un petit sachet « anti-humidité/anti-oxygène » est également présent – impossible à recycler.

Mais dans une société où l’on « cuisine » au micro-ondes, le « déjà-prêt » est omniprésent.
Les habituelles nouilles instantanées dans un bol en polystyrène, les sandwichs ou onigiri sous vide. On peut acheter une omelette sous vide ou même un œuf dur, et l’on trouve des sachets contenant une dose d’huile d’olive, une dose de vinaigre et une petite portion de basilic séché pour qui veut se faire une tomate en salade.
Il est commun d’acheter son riz déjà cuit, en barquette que l’on réchauffe en une minute. Pratique. Mais en un repas, on a déjà plus de plastique qu’en deux semaines en Inde. Et nous faisons attention.
C’est délirant.

Au konbini**, on sert du café. Versé dans une tasse en carton, du vrai café est moulu à la machine, et le résultat est bon. Mais à cela s’ajoute la dose individuelle de sucre liquide ou de sucre en poudre, la cardamone ou la vanille, la touillette en plastique emballée, la paille ou la cuillère, elles-mêmes protégées dans un film transparent. Et puis si nous avons incroyablement envie d’un café froid, rien de tel qu’un large frigo aux étagères remplies de gobelets de glaçons scellés.
Les bento, les plateaux repas emplissent les rayonnages dans des contenants de belle facture.

Il faut mettre son parapluie dans un sac en plastique pour lui éviter de gouter lorsque l’on entre dans le magasin***.

Le Japon nous apparait alors tellement en retard sur la question écologique, en tout cas, les consommateurs semblent peu sensibilisés. Ça en donne mal au ventre et au cœur.

Alors certes, les rutilants camions de ramassage des poubelles tournent souvent dans les rues****, et nous voyons souvent des sacs transparents et bien propres, remplis de bouteilles en plastique, de canettes en alu, ou de plastiques d’emballage des plats tous préparés.



Ici, on ne rigole pas avec le tri. Les procédures sont de vraies casse-tête pour les particuliers.
À chaque jour son ramassage et sa couleur de sac.
Mais la rigueur du tri et la propreté immaculée des rues***** et rivières masque l’ampleur du problème.

Et à la vue de la quantité astronomique d’emballage que ce pays génère, le travail semble dantesque.
Il est annoncé que « 84% du plastique est recyclé », mais la réalité est toute autre :
Car sur une tonne de plastique collectée :
– 58% du plastique est recyclé…en énergie ! Incinéré pour produire de l’électricité. Ils appellent ça le recyclage énergétique…
– 14% est envoyé dans les pays asiatiques voisins, sans contrôle si le recyclage a lieu, ou si tout est dispersé dans des décharges ou dans les océans.
– seulement 13% des déchets est finalement recyclés pour refaire du plastique.

Dans les comportements, le Japon est clairement un mauvais élève à l’échelle globale. Après les Américains, les Japonais sont les plus gros consommateurs de plastique jetable.
Et alors que des pays d’Afrique ou certains états d’Inde réussissent à interdire l’utilisation des sacs plastique (ces derniers représentent 2% des 9 millions de tonnes de plastique que consomme le Japon, mais leur interdiction serait un symbole fort auprès du consommateur), le Japon et les États-Unis avaient été pointés du doigt au sommet du G7 en 2018 en refusant de signer une charte ayant pour but la réduction des plastiques à usage unique.
Si la suppression des sacs gratuits est en cours de discussion à la Diet (parlement), leur interdiction ainsi que celle des pailles et autres produits à usage unique n’est même pas encore évoquée !

Dans un des supermarchés dans lequel nous avons nos habitudes, il faut accompagner nos courses d’une plaquette en plexiglass qui mentionne à la caissière que nous ne voulons pas de sac plastique…
Il serait pourtant si facile de simplement lui dire.

Difficile ici d’aller à l’encontre de cette culture du jetable.
Aujourd’hui, en faisant « au mieux », nous nous retrouvons avec un sac de 45L de déchets non-organique par quinzaine…

Pour résumer :
https://www.youtube.com/watch?v=5SQezslUBSI

 

‘* Il existerait des sites de vente en ligne mettant en contact les producteurs directement avec les clients.
En Chine, nous avions été ravis de trouver des fruits et légumes bio, livrés à domicile… Mais quelle vision d’horreur quand notre première (et dernière) livraison est arrivée dans un nombre incalculable de boites en polystyrène et sacs plastique.

** D’après Green Peace Japan, c’est le lobbyisme des convenience stores qui a fait échouer un projet d’interdiction de la gratuité des sacs plastique dans la ville de Tokyo.

*** Autre chose « pratique » : il existe des filets jetables pour filtrer les effluents des syphons de lavabo.

**** Il existe d’ailleurs plusieurs compagnies privées de ramassage des ordures.
Les éboueurs sont de vrais pilotes de course, sillonnant les ruelles dans leur petit camion tout propre.

***** On ne trouve plus de poubelles dans les rues au Japon depuis les attentats au gaz sarin perpétrés par la secte Aum en 1995. Et pour autant, les rues sont propres, sans papier ni mégot par terre.
Dans les grandes villes, il est souvent interdit de fumer en marchant, et les fumeurs doivent alors se regrouper dans des zones dédiées.
À Kyoto, plusieurs quartiers touristiques et commerçants sont intégralement smoke free.

 

Note : En plus d’être un pays de plastique, c’est aussi celui des modes d’emploi.
C’est assez incroyable de réaliser comment la population est accompagnée dans les gestes, pourtant simples, du quotidien, la plupart du temps sous forme de dessin en plusieurs étapes.

Que ce soit dans notre appartement à Osaka ou celui de Kyoto, nous avons avec nous un classeur épais de quelques dizaines de pages de manuels, nous expliquant comment fonctionnent les appareils de la maison. Tout est annoté et expliqué en détails. Même les interrupteurs ou le bouton on-off de la bouilloire sont étiquetés.
L’objet le plus technique étant inconditionnellement la chasse d’eau.
Riche parfois d’une dizaine de boutons, tirer la chasse d’eau devient une tache bien plus compliquée qu’elle n’y parait.


Le petit seau d’eau du robinet en Inde nous semble bien loin.

Mais il existe aussi des modes d’emploi sur les paquets de nouilles instantanées, d’assaisonnement ou de céréales pour savoir comment ouvrir le paquet selon s’il on est gaucher ou droitier.

8 thoughts on “Un monde jetable

  1. Ils prévoient tout avec leurs modes d’emploi… sauf comment gérer la montagne de déchets qu’ils génèrent. C’est dommage. Merci pour le post qui éclaire sur ce mode de fonctionnement qui pourrait bien nous arriver un jour en Europe si nous n’y prenons pas gare

  2. Toujours très intéressée par En Bourlingue . Connaissances, reflexions , commentaires et superbes photos.
    Merci .
    Dany une amie de Joce.

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