À dada sur mon Bidar

Après l’agitation de Hyderabad, il est bon de commencer l’exploration du Sud de l’Inde par une petite ville.

Bidar est une bourgade de la partie nord de l’État du Karnataka. En raison de sa distance avec la capitale Bangalore, la région septentrionale a longtemps été délaissée par le gouvernement et est méconnue par les touristes. Et c’est un préjudice, car elle est historiquement riche et culturellement mixte.
Ancienne capitale de la dynastie des Bahmani au XVème siècle, elle est aujourd’hui une ville indienne lambda, colorée et décatie à souhait, où il fait bon se perdre dans les ruelles animées du vieux quartier aux habitants aussi charmants que surpris de voir un couple d’Européens arpenter ses rues.


UN PEU PLUS D’HISTOIRE 
Après être passée de mains en mains, par une tripotée de dynasties ce fut au tour de Muhammed-bin-Tughluq (second empereur de la dynastie des Tughluq Sultanat de Delhi) de prendre contrôle du plateau de Deccan, incluant Bidar.

Révolté contre ce dernier, Ala ud-Din Bahman (gouverneur sous la dynastie des Tughluq et d’origine afghane) fonde, de son côté, en 1347 le Sultanat des Bahmani.
Ayant réussi à se libérer de l’emprise des sultans, Ala ud-Din Bahman établit un État indépendant, et installe sa capitale à Ahsanabad (aujourd’hui Gulbarga) de 1347-1425, avant de la déplacer durant le règne de Ahmad Shah Ier (1422–1486) à Muhammadabad (aujourd’hui Bidar).

Au même moment, Mahmud Gawan (1411, Iran – 1481, Bidar) est un marchand Perse.
Poète, mathématicien, théologien islamique, il devient régent sous le règne du Sultan Muhammad Shah III, alors âgé de 9 ans, puis Premier Ministre. C’est aussi un général d’armée au grand succès et il étendra les frontières du royaume des Bahmani plus loin que jamais. Il conquiert plusieurs villes d’importance dont Goa et l’actuel Bombay (sécurisant le commerce de la côte Ouest jusqu’à l’arrivée d’Afonso de Albuquerque, et des Portugais, en 1510) dans la bataille contre le Royaume de Vijayanagar (que nous rencontrerons à Hampi quelques jours plus tard), ce qui lui vaut d’être célébré comme un héros.

Mahmud Gawan développe Bidar. Il améliore le fort, et y fait construire des mosquées, une madrassa, des palais et jardins. Appartenant à la « mauvaise » ethnie (pour faire court), il est assassiné en 1481 par le Sultan Muhammad Shah III, avant que ce dernier ne se rende compte de son erreur qui entraina l’effondrement du Sultanat et son morcèlement en cinq États : les Barid Shah de Bidar, Nizam Shah de Ahmadnagar, Adil Shah de Bijapur, Imad Shah de Berar et Qutb Shah de Golkonda, connus collectivement comme les Sultanats du Deccan (1527-1686).


Après un départ matinal dans la cité hyderabadie encore endormie, et le court trajet de quatre heures de route nous faisant traverser les plaines du Telangana, nous rejoignons Bidar à la mi-journée et trouvons rapidement un hôtel proche de la gare. Ce sera pratique et surtout, nous n’avons pas envie de passer des heures à chercher un toit. Nous avons donc le luxe d’une chambre spacieuse, et d’un lit avec des draps propres – chose suffisamment rare dans les hôtels indiens (de notre catégorie de prix) pour être soulignée.

Nous partons directement nous balader en direction du fort, qui se trouve à une poignée de kilomètres.

 

En chemin, nous nous arrêtons dans un buibui tenu par des Musulmans où nous prenons un traditionnel chai.
Nous y découvrons le tahari – plat de riz cuit à l’étouffée avec des carottes, des épices, et sa viande (du bœuf en l’occurrence) et nos hôtes souriants et désireux de nous faire découvrir ce met local nous invitent gentiment à le manger dans la pièce à l’arrière. On comprend vite que cette mise à l’écart n’est en aucun cas pour cacher Marion* à l’abri des regards, mais pour ne pas offenser les clients hindous – notamment les trois femmes qui sont entrées, comme nous, pour un simple thé. Nous sommes toujours en Inde, et afin de ne pas trop offenser les différentes communautés, il est bon de déguster notre viande dans le respect des croyances de chacun.

Un peu plus loin se dresse l’imposante construction du fort de Bidar.

Une fois passée les trois rangées de douves qui l’entourent et l’imposante porte Mandu Darwaza, nous découvrons l’étendue de l’ancienne cité posée à l’extrémité d’un large plateau.

Le vaste complexe est désormais délaissé et investis par les herbes que des troupeaux de buffles paissent placidement. Au loin, de larges fortifications, bastions et tours en latérite rouge se dressent dans ce paysage abandonné. Seuls sont encore en bon état, quelques imposants palais aux murs décorés de dentelles de pierres, bois et stucco peints, la mosquée Sola Khamba aux seize piliers et, un peu plus éloigné, le Takht Mahal – le palais du trône, datant pour la plupart du XVème siècle (sous la dynastie des Bahmani) et d’influence architecturelle persane.

La plupart des portes sont fermées au public, mais nous partons en quête de Passepartout, afin de nous voir ouvrir l’accès interdit. Au moment d’entrer à l’intérieur du palais, une famille indienne accompagnée d’un guide s’apprête à démarrer son tour. Nous trouvons les clefs, et eux nous servirons de guide. Ce couple érudit partage d’incroyables connaissances en termes d’histoire, d’architecture et d’ethnologie. C’est passionnant.
Nous passons quelques heures ensemble, visitant les chambres richement décorées, les murs sculptés, les dômes voutés, et la marqueterie de bois et de nacre du Rangeen Mahal construit par Ali Shah Barid au XVIème siècle (de la dynastie éponyme).

 

Nous profitons pleinement du moment, chanceux d’être les témoins privilégiés des ruines d’une civilisation ayant dominé une partie du pays.
Nous terminons sur les hauteurs d’un bastion. Les vaches rentrent paisiblement aux étables, quelques paysans traversent la plaine à mobylette, les oiseaux s’amusent allègrement dans ce ciel clair.

En rentrant, nous passons par la vieille ville, quartier à très forte majorité musulmane**.
Nous y rencontrons beaucoup de femmes en niqab***, des papys barbus et des enfants en kamiz et bonnet sur le haut du crâne.
L’accueil est chaleureux, il ne doit pas y avoir beaucoup d’étrangers qui viennent se perdre ici.
Dehors, c’est l’heure de pointe. Vaches, cochons, poules et chèvres se retrouvent au milieu du chaos urbain, entourés des vendeurs de fleurs, de fruits, de pois chiches frais, de plats de cuivre et de haut-parleurs.

 

On aime bien ces moments de vie, riches en bruit et en odeurs. Les interactions sont simples et désintéressées, les sourires bienveillants et amusés sont sincères.

Le lendemain, nous réitérons un passage en ville, charmés par les façades colorées, les ruelles calmes où une vie locale file ses habitudes paisibles.
Comme souvent, nous déambulons dans les rues – souvent plus paisibles et abritées de la chaleur. Nous apprenons aussi nos premiers mots en Kannada ಕನ್ನಡ – la langue au Karnataka, et découvrons un nouveau script tout en courbes et petits ronds.

Certaines têtes curieuses sortent de derrière les rideaux opaques, autant surpris que curieux de nous voir. Les plus courageux se lancent dans de maladroit autant qu’attendrissant What is from your name country village ? et nous permettent de profiter d’un minimum d’échange.

Nous nous arrêtons à la Madresa Mahmud Gawan, construite au XVème siècle par le régent éponyme.

Elle est le monument le plus imposant encore début de la dynastie Bahmani. Elle accueillait plus de 500 jeunes talib durant ses heures de gloire. Son architecture en fait un monument unique en son genre en Inde, rappelant plutôt les bâtiments d’Asie Centrale. Alors que sa bibliothèque possédait plusieurs milliers d’œuvres de grande valeur, une grande partie du bâtiment fut détruite par l’explosion d’une réserve de poudre lorsque la ville fut assiégée par Aurangzeb sous l’Empire Moghol, en 1656.

Loin du centre historique, par-delà une colline jouxtant la gare routière se tient un Gurudwara important du Sikhisme, le Guru Nanak Jhira Sahib – datant de 1948. Le 1er fondateur de la religion, Guru Nanak, a visité et laissé son empreinte à Bidar lors de son second voyage missionnaire à travers l’Asie au début du XVIème siècle.
Alors que nous sommes passés à deux reprises au Golden Temple, lieu sacré des Sikhs, nous retrouvons une ambiance détendue similaire et sommes surpris de voir autant de personnes enturbannés aussi loin du Punjab.

 

Nous nous y posons, le temps de profiter du calme, observons les fidèles se baigner dans le bassin sacré, et repositionner méthodiquement leurs longs turbans colorés, avant de quitter les lieux.

Cette courte étape à Bidar est enfin l’occasion pour nous de découvrir progressivement la cuisine locale. Nous ne connaissions pas encore ces épices du Sud. La noix de coco fait son grand retour, tout comme les graines de moutarde ou les feuilles de curry, que nous affectionnions tant au Sri Lanka.

Petit à petit, nous entrons dans le Sud de l’Inde. Culture, faciès, langue et écriture, nourriture et rythme. Autant de nouvelles facettes de l’Inde qui se dévoilent à nous.
Karnakata, nous voilà !

 

‘* Dans tous les pays, et en l’occurrence, dans les régions plus conservatrices, nous nous attachons à ne pas choquer et avoir un comportement chaste en accord avec – ce que l’on pense – être la coutume des habitants. Ainsi, nous nous faisons un point d’honneur à nous habiller décemment.
Si la plupart du temps, nous recevons sourires et chaleur, nous regrettons parfois quelques regards réprobateurs. Comme cette fois où lors de la traversée du Kohistan au Pakistan un homme a grogné tout en changeant de place pour ne pas avoir Marion dans son champ de vision, ou cette fois-ci à Bidar, où un homme lui a demandé de changer de place et de s’asseoir dans un coin. C’est assez vexant de déranger juste parce qu’on est une femme… C’est comme ça. Tant pis.

** Dans ces régions tout comme c’est aussi le cas sur la côte, la proportion de Musulmans au sein de la population est plus importante que la moyenne nationale – sans toutefois dépasser la majorité hindoue. À Bidar et Bijapur, on s’approche des 40%.

*** En discutant avec des gens de bords politiques et confessionnels divers, on nous a confirmé que les femmes intégralement voilées de noir jusqu’au bout des doigts sont un phénomène récent, influence wahabite sans aucune attache avec l’Islam anciennement pratiqué dans ces régions.

 

8 thoughts on “À dada sur mon Bidar

  1. Comme d’hab, il n’y en a que pour Zam-Zam.
    Ça donne très envie ce riz à l’étouffée.
    Je revois tout à fait les « petites villes » du sud de l’Inde avec leur palais et fort. Quid des temples hindou?

    1. Les Hindous sont majoritaires, comme dans le reste du pays (Kashmir excepté).

      Mais globalement, c’est un peu étrange comme le patrimoine matériel hindou ancien n’a pas aussi présent…
      Ou peut être est ce simplement que nous y sommes moins sensibles ?

      Nous avons aussi noté qu’il n’y a pas tant que ça de sites historiques hindous, autres que des temples.
      Quasiment pas de palais antérieurs aux dynasties musulmanes.

      On développera un peu dans les prochains articles… On a vu des choses passionnantes !

  2. C’est pas le Bidar du Pays basque.
    Si les ruines du fort ne paient pas de mine au début, les jardins et autres parties sont magnifiques. Les couleurs ocres avec le soleil couchant sont superbes.
    Les autres monuments ont l’air tout aussi vastes : ils n’ont que de l’architecture taille XXL ? Pourtant c’est pas l’une des grandes mégalopoles d’Inde ?

    Franchement, le con…d qui demande à Marion de changer de place, il a une case en moins : t’es trop belle avec ta tunique et ton chandail couleur bleu

  3. Coucou les amis !

    C’est peu être triste à dire, mais c’est exactement comme ça que j’imaginais l’Inde « en dehors des grandes villes ».
    La Bourlingue m’a bien montré qu’il n’existe pas UNE inde, mais Bidar me semble sympathique et bucolique à souhait pour un voyageur amateur comme moi.

    Ça serait cool d’organiser un wixppn là-bas !

    Bisous

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