Aller-Retour Fisa

Après trois jours à faire des lessives, dépoussiérer, aérer, trier des photos, boire des chai au bord de la rivière, et surtout nous reposer et organiser la suite, nous devons nous rendre à l’évidence.


Notre visa d’un mois expire très prochainement, et on a bien envie de profiter un peu plus longtemps du Pakistan.
Nous n’avons encore rien vu de ce pays, nous avons survolé des montagnes et roulé sur des routes incroyables, mais nous avons besoin de ralentir notre rythme de bourlingue, de voir des gens, de prendre le temps.

La moto nous a offert une certaine liberté à laquelle nous avons vraiment été heureux de goûter.
Cela fait partie des expériences qui s’accumulent dans nos corps et nos têtes, et nous font cogiter sur la suite de notre bourlingue. Comment construire d’autres voyages et de quelle façon. Un camion rouge aménagé nous titille, voyager avec notre sac-à-dos nous ravit toujours autant, et une moto sur une route au cœur du Pakistan nous ouvre de nouvelles perspectives.
Ces quinze derniers jours ont été soutenus en rythme et denses en émotions. Nous en ressortons fatigués, mais tellement remplis de merveilleuses images et souvenirs.
C’était physiquement difficile – pour les petits motards que nous sommes – mais tellement fou !
Tellement intense et beau et grand et poussiéreux et froid et immense et caillouteux et calme et drôle et haut et pentu et…

On en veut encore.
Il nous faut donc redescendre de la montagne.
Direction : le bureau des visas à Islamabad.
La capitale ! Il faut partir de cet environnement serein pour nous perdre dans le Pakistan citadin ?
Et dire que nous sommes déjà impressionnés du chaos de la ville de Gilgit. Que va être Islamabad !

C’est à reculons que nous nous dirigeons à la gare de bus pour un long trajet de seize heures pour rejoindre les 630 km qui nous sépare d’Islamabad.

Il existe deux routes pour rejoindre la capitale.
L’une, plus courte, passe par le col de Babusar et l’autre par le Kohistan et la vallée de l’Indus.

On nous conseille de prendre le bus NATCO – la compagnie gouvernementale du Nord Pakistan. Les chauffeurs seraient plus responsables et moins pressés. Et tant mieux car nous avons eu l’occasion de croiser quelques teigneux du champignon qui roulaient sur les chapeaux de roues.
Ces gros bus ne peuvent pas grimper au col mais la route « du bas » est sinueuse, tortueuse, cabossée, ce qui veut dire dangereuse.
Choix cornélien.

Nous sommes sur le parking de la gare routière. Notre beau bus bleu NATCO est prêt. Les bagages sont chargés à l’intérieur, le bus est plein.

Nous donnons au chauffeur les dix copies de nos passeports, qui serviront pour les nombreux checkpoints le long du trajet.
Nous avons prévu encas, et pulls. Il est 13h et le bus démarre dans un lourd et bruyant vrombissement. Ça ne va pas être peinard ce trajet.

Rapidement, la route perd de son asphalte alors que cailloux, caillasses et roches font leurs joyeuses apparitions.


La route s’enfonce dans la vallée de l’Indus, suivant la rivière dans un large décor sec en camaïeu de gris. Seule la rivière et de rares arbres apportent des touches de couleurs dans ce paysage monochrome mais néanmoins impressionnant de grandeur.
La rivière est bordée par de larges bancs de sable blanc où l’on aperçoit des campements. Ce serait des nomades orpailleurs.


Notre bus roule à bonne – mais sure allure. Encore une fois, Marion n’est pas hyper rassurée lorsque nous devons doubler un véhicule, ou lorsque nous en croisons un.
Parfois, le ravin semble se rapprocher du bus pour s’éloigner au virage suivant.
Ça fatigue ces routes !

Nous faisons un arrêt prière en cours de route, mais la plupart des gens du bus descendent pour s’aérer et se dégourdir les jambes plus que pour l’appel du muezzin.
On commence à faire connaissance avec les plus téméraires de nos compagnons de voyage (et la poignée qui parle un peu anglais).
Nous reprenons la route après une courte pause dans une bonne ambiance, passons le checkpoint marquant la frontière avec le territoire du Gilgit Baltistan*, pour bifurquer vers le Sud suivant la vallée de plus en plus étroite.

C’est alors que quelques kilomètres plus tard, les deux pneus d’une roue arrière du bus crèvent.
Cette fois-ci, tout le monde descend du bus, il fait nuit noire.

Le chauffeur et son conducteur délogent la roue de secours, et rapportent un énorme cric et assistés de plusieurs personnes, commencent à défaire les boulons afin de changer l’un des pneus endommagés.
Pendant ce temps, Marion se dit qu’elle en profiterait bien pour aller aux toilettes et s’écarte d’une dizaine de mètre du bus.
C’est alors qu’un de nos collègues de voyage nous demande timidement de ne pas trop nous éloigner. En rajoutant à demi-mot : ce n’est pas trop sûr ici.

On a oublié où l’on se trouve, bien sûr.
Nous sommes en train de traverser le Kohistan, une des zones conflictuelles du Nord du Pakistan.
Dans cette région, les règles tribales prévalent sur les lois d’État.
Le Kohistan possède un Indice de Développement Humain (IDH) catastrophique dans d’un pays déjà peu développé.
C’est ici que le taux d’alphabétisation des filles est de moins de 3% (et le taux d’alphabétisation moyen est de quelques 11%).
Et c’est encore ici qu’ils ont brulé quatorze écoles de filles, il y a un mois.
C’est ici que les hommes portent de longues barbes et c’est ici qu’on ne voit pas le visage des femmes.
C’est ici que…

Et c’est donc ici, au milieu de la nuit, que nous crevons la roue du bus.
Le chauffeur a appelé la police locale, afin de sécuriser « un peu » notre convoi immobilisé.
Après une vingtaine de minutes, nous repartons, un pneu gonflé sur deux, sur cette rocailleuse route avant la pause diner.
L’occasion pour tous de se restaurer, nous arrivons à nous imposer tous les deux dans l’espace dédié aux hommes. La plupart de nos compagnons de voyage et les serveurs nous aident dans notre commande ou nous posent les habituelles questions de politesse.
Mais certains renfrognés grommellent dans leur barbe – qu’ils ont longues –  qu’une femme, de surcroit non voilée**, soit assise avec eux.
Les deux autres femmes du bus dinent, quant à elles, dans la remise au-dessus des toilettes.

Cette pause est aussi l’occasion de faire réparer les pneus crevés avant de reprendre la route défoncée du Karakoram.
Nos chauffeur et conducteur font encore preuve de jugar, les deux lourdes roues étant convoyées dans le coffre d’une auto.

Dix ou onze heures du soir, nous repartons, les roues gonflées à bloc pour Islamabad.
La route est une succession de virages serrés, et la qualité du bitume font que malgré le relatif confort de notre bus, il nous est impossible de garder une position plus de quelques minutes.
Néanmoins, le trajet restant se fera sans autres encombres et nous rejoindront la capitale aux premières heures du matin.

Le bus nous dépose à la gare principale de Rawalpindi – Pindi pour les locaux, vieille ville bordant la ville nouvelle d’Islamabad. Nos potes de bus nous négocient un taxi, une minuscule Mehran jaune pâle. C’est la voiture locale et celle des taxis.
C’est ainsi que tous coincés dans ce petit véhicule, nous sommes déposés à l’angle du secteur G9.

Islamabad est une ville nouvelle sortie de terre à la fin des années soixante.
À la suite de la partition en 1947, il a été décidé de recentrer la capitale de ce pays multi ethnique, rôle alors attribué à Karachi à l’extrême Sud-Ouest du pays.
Avant il n’y avait rien. Seule la chaotique Rawalpindi.
Un plan urbanistique au carré a été élaboré et la ville s’est construite par secteur de deux kilomètres par deux, telle un tableau Excel.
À l’intérieur de chaque secteur, des zones residentielles, une grande mosquée, ou autre lieu de culte, un markaz, où se concentrent boutiques, marchés, restaurants, …


Ainsi le markaz de F8 est celui de la cour de justice, le markaz de F7 est plutôt chic, et G9 possède un markaz à majorité pachtoune (de Peshawar). Mais c’est surtout pour nous, l’occasion de nous installer à deux pas du bureau des visas et tenter d’étendre ce précieux document au plus vite.

Nous sommes à 9h devant les portes du bureau. Un petit bâtiment cubique, une porte sur chaque face, une salle d’attente pleine de gens et un bureau vide dans lequel nous entrons pour déposer notre requête.
La femme derrière le comptoir nous demande de combien de mois on voudrait augmenter notre visa, on lui répond, que ça dépend de combien elle nous propose, et on lui demande 6 mois – pour tenter – elle nous dit qu’elle peut seulement nous offrir 3 mois.
Par-fait ! ça ira bien !
On passe alors dans le bureau de l’assistant-chef afin de lui demander d’écourter le process, nous voudrions repartir à Gilgit vendredi. (Nous sommes lundi et le normal processing time est de 15 jours).
Après avoir vanter les beautés du Pakistan, de ses habitants et de sa nourriture, l’assistant-chef prend nos passeports et nous demande de revenir en fin semaine pour les récupérer. Victoire !

Nos 4 prochains jours à Islamabad seront faits de longues balades et découvertes de cette étonnante ville verte. De la mosquée Faisal en passant par le parc Fatima Jinnah, ou le centre commercial ou l’on découvre la richesse des motifs et de couleurs des vêtements, les terrasses où l’on savoure des chai entourés de la classe aisée pakistanaise, les rues poussiéreuses et les étales ambulants de fruits, …


Nos journées sont bien remplies, et nous déambulons de nombreux kilomètres entre artères et ruelles.
De vastes et riches maisons bordent de petites rues calmes où les enfants s’entrainent au cricket.
L’architecture de ses habitations donne parfois l’impression d’être dans un film de Monsieur Hulot.

Et puis, bien sûr, nos estomacs sont en joie : la rue 55 du secteur G9/4 est bordée d’échoppes et restaurants en tout genre. Nous nous faisons une cure de bouffe en tout genre.


Ces quelques jours à Islamabad sont agréables.
Une très bonne surprise, Islamabad ne doit ressembler à aucune autre ville pakistanaise.
Nous reviendrons prochainement.

Vendredi midi : nous récupérons enfin notre sésame nous autorisant à séjourner encore trois mois sur le territoire,
et nous dirigeons vers la gare de Rawalpindi.
Ici encore, dès notre arrivée à la gare routière et en attendant le départ du bus, nous recevons énormément d’assistance, de gentillesse, de courtoisie… et de chai de la part de tout le monde.

Le trajet de retour – Islamabad -> Gilgit – sera du même acabit que celui de l’aller, sauf qu’à la place du pneu crevé, nous aurons le droit à un convoi policier.
Le bus devra attendre quelques heures au milieu de la nuit au checkpoint d’entrée du Kohistan, avant de reprendre la route au sein d’un convoi d’une trentaine de véhicules, chacun accompagné d’une escorte policière comme nouveau passager et lourdement armée tantôt d’un fusil à pompe tantôt d’une Kalachnikov.
Tout ce convoi reprend la route en file indienne et pleins phares, sinuant et grimpant la vallée de l’Indus.
On a beau nous dire que si on voyage en convoi, c’est pour notre sécurité, on n’est pas hyper détendu non plus. D’autant que dès potron-minet, nous découvrons le paysage par lequel nous étions passés de nuit à l’aller.
Certes la route est superbe, et les couleurs du matin subliment ce paysage montagneux que nous sommes contents de retrouver après ces quelques jours « en ville ». Mais la route est peu large et borde la falaise qui plonge dans la vallée de l’Indus qui se resserre admirablement dans cette région.

Rappelons que cet axe demeure l’axe principal de communication des régions du Nord vers le reste du pays, et par extension de la SiPEC (China Pakistan Economic Corridor), axe permettant à la Chine un débouché stratégique en mer arabique.

Nous arrivons à Gilgit après 23h de voyage, extenués.
Mais contents de retrouver « le Nord » pour encore quelques semaines.

 

‘* : Le Gilgit Baltistan (GB) bénéficie d’un statut spécial au sein du Pakistan.
Elle effectue un semblant d’immigration à ses frontières, et ainsi toute personne non citoyenne du territoire du GB doit enregistrer ses entrées et sorties.

** : Nous tenterons un jour de dépeindre le tableau complexe de la société Pakistanaise.
Mais il est intéressant de préciser que contrairement à l’Iran et même si le pays est une République Islamique, la loi n’impose en aucun cas aux femmes de se couvrir.

 

10 thoughts on “Aller-Retour Fisa

    1. Exactement, c’est un « Pulao », c’est de la même famille que le Pilaf et le Plov en Asie centrale. Un riz cuit à l’étouffée avec d’autres ingrédients et assaisonnements.
      À ne pas confondre avec le Biriyani, qui lui est plus épicé.

  1. Sympa cette visite de la « route du bas » et de la capitale, même si vous aviez de l’appréhension à retrouver la civilisation. Vous dites que les femmes sont voilées et Marion restent « tête nue » ? En Iran et dans les autres pays que vous avez visités en orient, vous vous pliez bien aux pratiques culturelles et religieuses locales : pourquoi pas au Pakistan ?
    NB : aucun reproche dans mes propos, juste une interrogation. Après mon voyage en Iran, je mesure à quel point il peut être difficile d’accepter certaines pratiques qui sont parfois à l’opposé de nos convictions

    1. En Iran, il est obligatoire pour une femme de se couvrir.
      Ici, rien ne l’impose… Si ce ne sont les coutumes locales (à Islamabad, par exemple, nous avons croisé des femmes non voilées et/ou vêtues à l’occidentale. (Déjà de voir des femmes, cela nous a rassurés).
      Mais bien entendu, on essaie de se plier aux requêtes de nos hôtes….
      …mais pour l’instant le moto c’est: « pas de problème ! »

  2. Sur le visa, Marion a la tête voilée quand même. C’est drôle y’a que vos prénoms et pas vos noms….!
    Très jolie petite chemise Marion !
    Bisous

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