De bon augure

En quittant ce matin notre chambre d’hôtel, on découvre avec surprise la paisible atmosphère qui règne à Banbasa, fait étonnant pour une ville de frontière, indienne de surcroît. Il est 9h30 quand nous remontons la rue principale en quête d’un chai. Le soleil est déjà haut. Dehors, les échoppes colorées ouvrent progressivement, les commerçants nous sourient gracieusement et les chauffeurs de rickshaw très aimables et étonnamment peu insistants – ils ne voient pas beaucoup de touristes dans ce coin*.

C’est aujourd’hui notre dernier jour en Inde, et l’excitation face à cette nouvelle aventure s’invite doucement. Nous savourons notre petit-déjeuner dans un bui-bui hyper bui-bui.
Il fait chaud sous le toit de tôle, mais assis sur ce banc posé à même la terre battue, nous savons que ce sont ces endroits qui offrent les meilleurs chai.
Sous la casserole aux parois tachées, le feu est ardent et notre papy chai-wala ajoute régulièrement de nouveaux morceaux de bois afin de nourrir le foyer. Le lait bout, monte et redescend une fois agité par le mouvement adroit du tenancier qui fait tourner la casserole en de petits cercles.
Le chai nous est alors servi dans ces verres en verre, si typique de l’Inde. Le pouce et l’index tenant l’étroit récipient par ses bords, nous soufflons sur le thé, espérant le faire refroidir un peu en faisant figer la fine couche superficielle du lait, avant de tremper doucement nos lèvres dans le brûlant nectar : il est épicé comme il le faut, pas trop sucré, au lait et sans eau. Parfait.
Je ne sais pas combien d’heures nous avons passé à boire des chai ces trois derniers mois, mais en quittant l’Inde aujourd’hui, nous savons que ces derniers vont nous manquer.

Le poste frontière est situé à moins de cinq kilomètres, et alors que nous avions prévu de marcher, nous posons nos fesses dans un petit taxi électrique, conduit par un charmant chauffeur qui s’improvise gracieusement guide et nous raconte rapidement la région, les ethnies, les arbres fruitiers que nous longeons, et le barrage construit par les Anglais et qui enjambe la rivière Mahakali qui sert de frontière avec le Népal.



Car oui ! Nous quittons l’Inde pour le Népal. Nous lorgnions ce pays depuis plusieurs années, mais avec notre rythme lent et les hivers dans ces montagnes himalayennes qui sont assez longs, nous n’avions pas trouvé le « bon » moment. Mais Manon et Sjoerd nous ont convaincus de les y rejoindre, nous promettant montagnes incroyables, gentillesse des habitants et quiétude.

Nous empruntons l’étroite voie qui relie les deux pays, et passons au poste d’immigration – qui s’avère être un simple bureau dans un minuscule bâtiment.
Ici pas de grosse barrière de sécurité, scanner et porte coupe-feu.

L’affable officier d’immigration prend nos passeports et après quelques échanges, murmure une série de chiffres en hindi et commence à dodeliner de la tête d’un air désapprobateur, avant de nous dire « ça fait 91 jours ». Le visa nous autorisait à rester 90 jours sur le territoire, et les dépassements sont très chers, entrainent des complications avec la rigide administration indienne et sont donc vivement déconseillés pour qui souhaite retourner en Inde.
Et pourtant, nous étions sûrs de nous, nous avions compté et vérifié. On avait même pris une journée de marge au cas où nous aurions eu des problèmes de transport.
Mais nous nous sommes trompés – un problème idiot d’intervalles et de poteaux.
Refrain : Quand ça ne veut pas…
On lui explique nos mésaventures de la veille, que le train, avec ses 9h de retard et son arrivée à minuit, ne nous a pas permis de passer la frontière hier. Puis notre bonne foi – et sûrement nos têtes décontenancées, nous ont valu un inattendu et miséricordieux « bon je vais bidouiller un truc, mais faites attention la prochaine fois », suivi d’un tampon de sortie dans nos passeports.
Le mec est sympa, on n’en revient pas. Nous n’étions pas habitués à une telle empathie venant d’un fonctionnaire indien – nos précédentes expériences aux immigrations indiennes ne se sont jamais si bien déroulées.
C’est ainsi que nous quittons l’Inde et alors même que nous ne sommes pas encore au Népal et arpentons le no man’s land, nous croisons fugacement un sympathique monsieur à vélo qui nous accueille d’un chaleureux « Welcome to Nepal ». Gratuitement, comme si de rien n’était, tout en continuant sa route.
Il n’en fallait pas moins pour nous faire afficher un large sourire sur nos visages transpirants.
Ce séjour s’annonce bien.

Le bureau d’immigration népalais se trouve à une dizaine de minutes de marche, à l’entrée du village de Bhimdatta, dans une simple maisonnette, au rez-de-chaussée, légèrement en retrait de la route. Ce doit être le check-post le plus cool qu’on n’a jamais passé… et que nous avons failli dépasser tant il est discret.
L’ambiance est plutôt bon enfant : le visa doit se payer en dollars et nos billets ne sont pas en assez bon état – nous pestons contre Rana. Pendant quarante minutes, on discute, on négocie sévère avec ces néanmoins charmants officiers népalais, puis cédons en donnant nos plus beaux billets et recevons en échange un précieux visa pour les 3 prochains mois.

Namaste Népal !

Nous rejoignons la toute proche ville de Mahendranagar. Elle est calme, propre et avec des trottoirs et des gens souriants – ça fait du bien.
L’Inde est pourtant si proche. Nous retirons des sous et nous délectons de nos premières nouilles sautées népalaises avant de filer vers la gare de bus. Il est encore tôt et nous avons le temps de rejoindre le Parc National de Bardia, où nous espérons retrouver Manon et Sjoerd.

Il n’y a pas grand monde à la gare – ça fait du bien.
Et si au milieu de la nonchalance générale, nous avons du mal à trouver une information correcte, on finit par nous indiquer un bus qui doit partir « bientôt ». On n’a pas compris le prix parce qu’on nous en a donné trois différents, que le guichet qui vend les tickets ne veut pas nous en vendre, mais que le chauffeur d’un autre véhicule veut bien nous vendre.
Nous finissons tout au fond du bus, derrière l’essieux arrière mais avec une bande sympa de jeunes Népalais qui entreprennent de rejoindre l’autre bout du pays à bord de ce véhicule déglingué.

Le bus finit enfin par prendre la route principale parcourant le pays d’Ouest en Est. La voie est étroite mais l’asphalte d’assez bonne qualité. Il n’en reste pas moins que la conduite est périlleuse, les dépassements risqués, et nous avons de la peine pour les pauvres usagers de la route venant à contre sens, obligés de ralentir, ou au pire de se décaler dans le fossé. Ça klaxonne, ça secoue et à la moindre irrégularité de la route, les amortisseurs absents nous font bondir de nos sièges pour, au mieux nous cogner la tête au plafond, au pire – comme c’est arrivé à Brice, se briser le coccyx sur l’armature du siège mise à nue.

Nous traversons à vive allure (parfois plus de 70 km/h !) les paysages vert vif du Terai occidental. Sur notre droite, la large plaine s’étire infiniment en direction de la longue frontière avec l’Inde, tandis qu’à notre gauche, les contreforts de l’Himalaya se dressent sombres, accrochant les nuages de mousson.
Çà et là, quelques bâtiments de béton arborent des publicités aux couleurs criardes pour des marques de peintures ou de ciment chinois. À nos yeux, cela jure un peu avec la perfection des rizières. Le pays reste encore pauvre, plus encore que l’Inde et n’a donc pas encore achevé sa modernisation… Dans cette région, les quelques villages traversés sont une succession d’une poignée de maisons de terre et torchis.


Nous sommes loin de l’insalubrité, la pollution abondante et le désordre urbain et autres effets indésirables de surpopulation du pays voisin.

Les échelles sont totalement inversées… et encore difficiles à interpréter.
Aussi quand nous imaginons le croisement de la route principale et de celle menant au village de Thakudwara – porte d’entrée du Parc National de Bardia – où nous devons être déposés, nous nous attendions à trouver un tout petit village animé. Au pire, un hameau d’une demi-douzaine de maisons, une ou deux épiceries et son lot de rickshaw. Nous sommes donc surpris d’être laissés au bord de la route, devant une cabane en bois vendant des chips et un préau préparant du thé au lait. Et c’est tout.
Et une fois le bus parti dans l’assourdissant fracas et le nuage de fumée noire de son moteur diesel antédiluvien, la campagne redevient très vite paisible.
Difficile de croire qu’un jour plus tôt nous étions encore dans le chaos de Delhi.

Notre hôte nous attend.
Nos amis Katja et Mirko, que nous avions rencontré un an plus tôt au Pakistan (le temps passe rudement vite !) nous avaient recommandés de rester dans l’auberge de Raju. Lui et son partenaire Santa, possèdent un petit resort de 6 chambres en bordure du parc national. Et comme nous sommes en pleine basse saison – les moussons rincent encore les verdoyantes plaines, ils nous proposent un très bon prix pour une très belle chambre dans ce très beau cadre.

Pour être certain de ne pas perdre deux clients sympathiques, il est venu nous chercher à bord du petit 4×4 préparé pour les safaris. Si Brice s’installe à l’avant pour faire la conversation, Marion s’installe à l’arrière, sur l’une des deux rangées surélevées, permettant de surplomber la route.

Une fois la large rivière (limite de la buffer zone du parc national) traversée, nous roulons à travers un paysage bucolique. Une succession de petits hameaux aux maisons de terre, dans une campagne agraire.

Les quelques habitants croisés sur le chemin nous saluent tous chaleureusement. Alors que les buffles profitent de leurs derniers instants à barbotter mollement dans les canaux, les bergers ramènent vaches et chèvres au bercail. Là encore, nous avons le sourire jusqu’aux oreilles.

Depuis son trône, Marion domine ce tableau bucolique. Elle embrasse la scène baignée dans les délicieuses lumières de fin de journée.
Ouh la la, on va être bien ici.

 

 

*’ Peu d’étrangers empruntent cette frontière (une dizaine par jour d’après le garde-frontière).
La ligne de train y menant a récemment été ouverte, et la ville est peu desservie.
Par conséquent, les guides de voyage en parlent peu. Les touristes favorisent plutôt le long trajet à travers l’Uttar Pradesh, cumulant une longue nuit de train, une demi-douzaine d’heures dans un bus trépidant, pour arriver dans l’effervescence et la cacophonie d’une ville frontière indienne. Pas vraiment ce que nous recherchions après ces derniers mois.

9 thoughts on “De bon augure

  1. Je ne connais pas du tout cette région du Népal, totalement différente de ce que j’ai pu voir à Katmandou, Pokhara et aux Annapurnas où y’a pas vraiment de rizières. Profitez bien de ce beau pays, si souvent frappé par les catastrophes naturels mais aux citoyens et paysages particulièrement chaleureux

  2. Quel formidable périple !!! Le Népal semble bien verdoyant ! Excellente poursuite aventurière ! Je repars au Kérala et Karnataka sur janvier et février pour un mois, avec un groupe d’amis.
    Nous venons de passer une semaine au Maroc avec mes enfants et petits-enfants : séjour merveilleux à tous points de vue ! Bises.

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