En toutes saisons

[Info pour ceux qui sont perdus : cet article relate deux de nos escapades hivernales.
Plus d’info sur la carte à ce lien.

Après avoir fêté le Nouvel An du calendrier solaire, et donc Grégorien, c’est au tour du Nouvel An luni-solaire, Soellal 설날 en Corée, d’être célébré, trois jours durant.
Fêté en Chine, au Tibet, en Mongolie, au Vietnam ou au Japon, mais sous d’autres noms, l’année du Tigre d’eau démarre le 1er février cette année.

C’est l’occasion pour les Coréens de se retrouver en famille et de profiter de quelques jours de repos, chose assez rare en Corée*.

Nous avons été pris au dépourvu concernant le choix, où pourrions-nous aller ? Les grandes villes sont désertées et, de ce que l’on comprend, tout ferme.
Nous commencions tout juste à nous renseigner concernant les parc nationaux, et l’offre est pléthorique dans ce pays où rien n’est plat.

Nous saisissons l’opportunité de ces quelques jours de congés pour rejoindre le Parc National de Juwangsan 주왕산, situé sur la chaîne de montagne Taebaek, 160km au Nord de Ulsan.
Aparté géographie : la chaîne des monts Taebaek occupe la partie Est de la péninsule coréenne, sur 500km. Depuis la Corée du Nord jusqu’à Busan au sud culminant à 1708m, à Seoraksan.
On retrouve un profil assez contant avec des reliefs abruptes sur le littoral, mais des pentes beaucoup plus douces à l’Ouest.

Comme point de chute, le caractère impromptu de ces courtes vacances réduit nos options. Avec le Nouvel An, tous les hôtels, auberges et chambres d’hôtes mignonnes sont pris d’assaut et les prix se sont littéralement envolés**. Notre choix se reporte sur la ville de Pohang : cité industrielle, capitale de la sidérurgie coréenne et sans grand intérêt touristique pour nous mais malgré tout bien située pour faciliter notre escapade.

Nous trouvons notre bonheur dans un petit motel pas trop cher, propre, à la déco colorée – peut-être un peu trop – et aux accessoires de salle de bain plutôt surprenants.
Dans la catégorie de prix des hôtels que nous choisissons, les salles de bains sont dotées d’une brosse à cheveux, d’un large tube de dentifrice, un savon solide, et une petite serviette qui gratte le dos – le tout ayant déjà servi aux locataires précédents. Bon. Nous sommes surpris de cette coutume hôtelière qui sera finalement confirmée lors de nos escapades suivantes.
Les chambres sont (sur-)chauffées par le sol, et nous sommes surpris par le linge de lit difficile à définir « On dort sur cette espèce de couette, et cette fine couverture fait office de drap ? »
Bref, ce sera parfait pour les deux prochaines nuits que nous passons ici.

Jour 1 – le temple de Bogyong(-sa) 보경사 et ses 12 cascades gelées.

Alors que nous arrivons au temple et que nous étions préparés à la foule des retrouvailles familiales de ce week-end festif, le parking est vide. Quelques voitures ici et là, mais rien d’affolant.
Nous allons pouvoir profiter sereinement des lieux.
Baskets et sacs à dos, épaisseurs et surépaisseurs – nous sommes début février et même si le ciel est d’un beau bleu profond, l’air est vraiment froid. Nous avons prévu notre pique-nique : onigiri et gimbap***, quelques clémentines et de l’eau. Nous sommes prêts.

Nous faisons le tour du temple, dont les couleurs chatoyantes contrastent avec la nature encore en hibernation et asséchée par ces rudes mois d’hiver. Nous retrouvons ces motifs que le bouddhisme, au sens large, a su faire voyager à travers l’Asie. Fleurs de lotus, nuages, dragons, vagues, les formes se déploient le long des poutres, à travers les murs et sur les chambranles des portes.





La fondation initiale de Bogyong-Sa remonte à 602 ap. JC, au cours du règne Silla (-57 à 935 ap. JC – oui oui, c’est une très longue dynastie, quand on disait que l’histoire de la Corée est plus intéressante qu’elle n’y parait), mais ses nombreux édifices sont beaucoup plus récents.

Nous ne nous attardons par vraiment, l’envie de nous enfoncer dans la forêt nous démange.

Le chemin suit la rivière, au creux d’une vallée. Le niveau d’eau est bas. Des cailloux argentés émergent d’un lit de feuilles ocre et orangées délaissées depuis plusieurs mois par des arbres nus. Seuls les pins apportent cette douce et timide touche verte dans ce décor en bichromie.
L’endroit est paisible.


Les gazouillis des oiseaux nous accompagnent tandis que le léger bruit de l’eau qui s’écoule nous guide vers la première cascade gelée.
C’est toujours impressionnant de constater qu’une telle masse d’eau ait pu être saisie par le froid.
D’autant que notre journée est ensoleillée… mais nous nous rappelons que les températures restent fraîches et le vent constant entretien le phénomène de cristallisation.



Nous nous enfonçons dans ce canyon, les parois rocheuses se dressant de plus en plus haut. Les cascades figées s’enchaînent. La couche de glace est bien épaisse. Les feuilles d’automne sont emprisonnées dans les glaces.


Ce tableau de nature immobile est apaisant. Nous observons, fascinés, ces coulées d’eau solidifiées.


Les lumières de cette journée d’hiver sont belles. Nous nous sentons bien, en forme et heureux d’être là.


Ainsi, arrivés au bout du sentier balisé****, nous décidons de poursuivre la balade et prenons un peu de hauteur. Pffff… ce kilomètre et demi d’ascension semble interminable. Nous avons été présomptueux de nous lancer si tard sur ce chemin, nous nous sommes un peu égarés et trompés sur la lecture des dénivelés, mais rejoignons finalement la ligne de crête, 530m plus haut et une heure plus tard.
Belle récompense : devant nous, les montagnes et puis la mer.

Nous terminerons notre longue boucle de 7h, 22km et 1220m de dénivelé positive au pas de course afin de rentrer avant la nuit.


Nous sommes éreintés.
Des plats trop gros de nouilles et de porc (très très très très piquant) dans le ventre pour une bonne nuit dans notre suite colorée !

Jour 2 – Le Parc National de Juwangsan 주왕산

Malgré nos étirements de la veille, nos jambes sont encore un peu raides ce matin.
Mais nous restons toujours aussi motivés et réitérons une journée rando’ dans le Parc National de Juwangsan. C’est le plus petit des parcs de Corée du Sud, d’une centaine de km
2 « seulement ». Autant dire qu’on a hâte d’aller explorer les autres aussi !
Cinq sommets (entre 700 et 900m alt.) se succèdent en fer à cheval, créant une forteresse naturelle. Pour l’histoire, le roi Zhou (
Juwang en coréen) a tenté vainement un coup d’état contre l’empire des Tang, en Chine, et serait venu se réfugier dans ces montagnes, donnant ainsi son nom au parc Juwangsan 주왕산 (san voulant dire montagne).

Notre programme de la journée est tout trouvé. Il va falloir grimper encore aujourd’hui.

Une longue volée d’escaliers sans fin**** nous fait rejoindre sur une ligne de crête, quelques 600m de dénivelé plus loin, alors même que les premiers flocons de neige mouchettent le paysage.
D’ici, nous apercevons les autres sommets de ce « fer à cheval », ainsi que la beauté des roches du parc, les découpes et cassures qu’une coulée de lave vieille de plusieurs millions d’années à sculpter et dessiner.





Nous sommes réellement seuls dans ce parc qui normalement compte parmi les plus plébiscités de la région.
Les flocons de plus en plus nombreux et le vent qui se lève doivent participer à la faible affluence.




Nous entamons la descente, contents de nous protéger des rafales.
Ici aussi, tout est ocre, orange, doré et rouge. Seul le blanc bleuté et lisse de la glace rompt ce décor asséché.
Ici aussi, les cascades gelées s’enchaînent.






À mesure que nous descendons, le bruit de l’eau ruisselant sous cette couche, suffisamment épaisse pour soutenir notre poids, se fait de plus en plus présent.
Nous arrivons à l’embouchure de l’impressionnant canyon, sur cette passerelle en bois qui suit l’imposante falaise, avant de rejoindre le temple de Daejeon-Sa.







Trois semaines plus tard

Nous quittons la maison un dimanche matin, direction les Yeongnam Alps (영남알프스). Cette chaîne de montagne se trouve à moins d’une heure de la maison.
Juste
à côte. Le terrain de jeu idéal.
Depuis que nous sommes arrivé à Ulsan, nous voyions ce massif se dresser à l’extrémité occidentale de la ville.
Un imposant mur de plusieurs kilomètres de long, aux raides parois de grès blanc. Et puis, quoi de plus provocateur que d’appeler ces quelques montagnes des « Alpes » !

Le point culminant, Gajisan (가지), sélève à 1241m alt., dominant les huit autres sommets du massif*****.
Et c’est celui-ci que nous souhaitons gravir en cette lumineuse journée de Février.

Le réveil est matinal, cette rando’ qui offre des paysages différents à chaque saison est très plébiscitée, aussi.
De plus, nous nous attendons aussi
à une raide ascension.
Le ciel est d’un beau bleu mais les températures sont très fraîches, nous sommes proches du 0 degré en quittant la maison.
Nous avons enfilés nos couches de vêtements techniques les plus chaudes, dont nous louions déjà l’efficacité dans la froideur du
Queyras.

Ici encore, la randonnée démarre au niveau d’un temple, celui de Seoknam-Sa.





Et nous grimpons bien vite un raide sentier poussiéreux.
L’absence de feuillage aux arbres leur donne un aspect surnaturel, et nous permet d’admirer le paysage. Nous grimpons vite.
Et étonnamment nous sommes seuls.





Nous continuons à grimper et ce n’est qu’en arrivant à un plateau intermédiaire, à quelques centaines de mètres du sommet, que ses alentours se mouchettent de points multicolores : des randonneurs par dizaines. Sur les abords des sentiers, au milieu des buissons effeuillés, ils s’installent pour pique-niquer dans les pentes. On comprend finalement que la plupart provient d’un parking légèrement en contrebas.
Le vent souffle de plus en plus à mesure que nous approchons des 1241m du sommet.

Mais nous sommes au soleil, et le froid reste tout à fait supportable.
Comme attendu, une petite foule se presse autour de la stèle localisant le sommet de la montagne***** qui se dresse sur une ligne de crête orientée Nord-Sud.


La vue est dégagée avec, à l’Est, la vallée du Taehwa et la ville d’Ulsan dont les gratte-ciel semblent ridicules à cette altitude. Au loin, on discerne à peine la côte et la mer du Japon.
À l’Ouest, le relief doré s’étend presque
à l’infini dans une paysage extrêmement rural et forestier (nous ne connaissons pas cette région qui, à cette période, nous semble bien rude).




Nous aurions bien souhaité y prendre notre casse-croûte mais les conditions météo ne sont pas confortables et reprenons notre chemin et la boucle qui longe la ligne de crête.
De nouveau nous sommes seuls.
Et les feuillages sont couverts d’un voile de neige léger mais persistant.
Sur ce chemin en redoute, le vent redouble, la température doit être de quelques degrés en dessous de zéro
à cette altitude, mais le vent nous glace instantanément.



C’est un supplice de retirer ses gants pour ajuster nos bonnets, et la récupération des quelques calories dans les extrémités est longue et douloureuse.
Pour nous réchauffer, nous hâtons les pas, descendons même au pas de course pour nous retrouver un endroit abrite quelques centaines de mètres plus bas. Nous reviendrons au Printemps!

Ça sera certainement plus accueillant, mais nous ne regrettons pas.
La balade se termine par une raide descente pour rejoindre le temple.

Épilogue :
Nous nous étions promis de revenir, ce fut fin Mai.
Le printemps a transformé les couleurs du parc régional.
Nous choisissons de partir
à l’assaut de deux nouveaux sommets (cette fois, ce seront les sommets de Jaeyaksan (1119m alt.) et Cheonhwangsan (1189m alt.).
Et choisissons le chemin des écoliers qui commence dans l’étroite vallée de Beaneagol******.

Encore une fois, nous ne croisons personne lors de la longue et raide ascension à travers une foret en plein bonheur printanier.





Nous rejoignons une plaine d’altitude aux allures de savane, et avons enfin vue sur les sommets que nous convoitons.





Encore quelques centaines de mètres de grimpette – plus aisée cette fois – et le premier sommet.

Il nous offre une superbe vue sur les montagnes des alentours qui comme dans une estampe japonaise (ou les impressions que nous avions eu à YangShuo ou surtout dans la région d’Anshun), les masses des reliefs semblent s’effacer avec la distance.





…et nous retrouvons plein d’autres randonneurs ! Mais d’où viennent-ils?!!

Nous redescendons vers un col pour remonter aussitôt jusqu’à Cheonhwangsan… et ici, encore plus de monde!!!



Incroyable. (cela reste raisonnable, mais nous sommes surtout surpris car auparavant, nous étions réellement seuls!)

En continuant sur notre chemin, nous croisons des gens en escarpins et pantalons de ville, suivi d’un panneau nous indiquant une station de téléphérique !
Quelques semaines plus tôt, nous avions eu la même surprise en nous baladant seul dans les montagnes de Goeje, et en découvrant qu’il y a de plus en plus de télécabines conduisant les touristes aux sommets.

Nous terminons cette seconde randonnée dans les Yeongnam Alps, ravis malgré un tout petit crachin rafraîchissant bien que persistant, qui nous accompagne sur le retour. Et nous promettons de revenir, encore.

Épilogue estival
Alors que Marion farniente et se purifie pour une semaine supplémentaire à Bali, Brice profite de la visite impromptue d’Olivier, un collègue de France, pour une nouvelle ascension de Gajisan.
Montaser, tout autant confiant que nous, se joint à la partie.
Sauf que Brice avait oublié que cette rando’ n’est pas si facilement accessible…
1000m de dénivelé, des sections abruptes, et une ascension, comme une descente qui n’en finissent pas, sous une torpeur parfois suffocante (surtout pour l’un de nous dont nous avions tous sur-estimé l’endurance!).




Nous sommes néanmoins fiers d’arriver tous les 3 au sommet, en ayant mis un tout petit peu plus de temps qu’en hiver.



Et nous régalons d’une baignade fraîche au pied du temple à l’arrivée.

 

‘* En quelques chiffres, d’après le site du Ministère de l’Emploi et du Travail :
– Semaine de 40 heures (et plus si affinités). Les heures supplémentaires sont monnaies courantes.
– 15 jours de congés annuels, pouvant aller jusqu’à 25 selon l’ancienneté
– En 2021, le salaire minimum était de 8 720  par heure soit 6,57 € et le smic mensuel était fixé à 1 795 310 (1329 €).

Et les étudiants ne sont pas en reste. La pression de l’éducation démarre au plus jeune âge. Article ici

** Pour réserver notre hôtel, on passe par YogiOtte, tout en coréen, la méthode habituelle dans ces cas, et longuement éprouvée par les expat’ en Corée, est de faire d’utiliser un second téléphone pour une traduction (souvent imprécise) via google translate.

*** onigiri ou gimbap : les deux préparations sont les équivalents du sandwich, respectivement japonais et coréen. Si le premier est triangulaire et l’autre cylindrique, ils sont globalement constitués des mêmes ingrédients : pain de riz blanc fourré de viande, thon, kimchi ou légumes entourés d’une feuille d’algue nori – le gimbap étant souvent plus complet et avec des feuilles de sésame typique de la cuisine coréenne, quand l’onigiri ne se contente de quelques ingrédients seulement).
Finalement, ils ne sont pas si similaires que ça !… mais ce sont nos casse-croûte favoris lors de nos randonnées. Et on en trouve de délicieux dans tous les convenient stores.

**** Les sentiers les plus utilisés sont toujours parfaitement entretenus, et peu accidentés.
Au mieux, le chemin est pavé de pierres agencées, au pire, nous passons sur des passerelles de bois ou des tapis de cordes tressées qui sillonnent le chemin (pour conserver une bonne adhérence et ne pas trop salir les chaussures des randonneurs, pensons nous?). Nous sommes donc loin des
chemins bétonnés de Chine… mais cela reste aussi moins sauvage que les sentiers européens.
L
orsque l’ascension est trop raide, les Coréens installent des escaliers dans les chemins de rando’, privilégiant une monté en ligne droite, plutôt qu’en zig-zag… Pour notre part, nous trouvons ça bien plus fatiguant, surtout que certaines marches nous invitent à lever bien haut nos genoux.
Et rien ne vaut un bon coup de soufflette en fin de rando’!

***** Il est de coutume de se prendre en photo une fois le sommet atteint.
Parfois, et nous l’avons constat
é, la queue pour un selfie à côté du caillou peut être de plusieurs dizaines de minutes ! Dans les Yeongnam Alps, il existe un passeport que l’on valide à chaque sommet et on si on termine les 9 ascensions en une année, on obtient un belle médaille !

****** L’autoroute qui nous y amène l’enjambe sur moins de 300m, et l’échangeur en « toboggan » dans la montagne qui la dessert a beaucoup plus à Brice.

6 thoughts on “En toutes saisons

  1. Génial : merci pour ce post rando en plein été. Au début, j’allais vous dire que le froid était le mal nécessaire pour être seuls lors du nouvel an… mais finalement, au printemps et cet été, il n’y avait pas beaucoup plus de monde et les couleurs de la flore étaient plus chatoyantes (sans compter le plaisir de la baignade à l’arrivée) ?

  2. Heureuse de vous voir reprendre vos escapades et de nous les relater. J’apprends toujours quelque chose avec vous
    Et toujours ces magnifiques dessins de Marion ……

  3. Nous revoyons l’Asie, j’avoue qu’elle me manquait : les couleurs chatoyantes des temples, les assiettes bien remplies et réconfortantes de porc bien coloré qui fait saliver !!!
    Et puis bien sûr, vous Marion et Brice, si contents et satisfaits de vos efforts dans de magnifiques contrées ! Le voyage reprend et ça c’est chouette …

  4. l’air-brush est super pratique pour les dirt-bags 😀 sinon c’est quand même mieux en short t-shirt hein !!

    pour le système de passport il y a la même chose sur le chemin de st. jacques de compostelle où chaque étape est validée avec un tampon !

    bisous les ami.e.s et à très vite ! merci pour vos histoires partagées 🙂

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