Gath’és par la Reine

Nous quittons Jalgaon de bonne heure.
Nos tickets de train en 3AC – et oui, on ne se refuse rien – ont été confirmés. Ô joie !

Nous sommes encore sur les quais et un sentiment mitigé de soulagement nous emplis alors que nous voyons les wagons de ces immenses et interminables rames ralentir poussivement.
Les voitures 2nde general sont bien remplies à cette heure pourtant si matinale. Il fait déjà chaud et voir ces têtes et coudes à travers les barreaux nous donnent le cafard… à moins que ça ne soit de l’anxiété.


Parce qu’il est vrai que nous n’en parlons que peu, mais chaque jour que nous passons en Inde est un combat avec nos ressentis.
Nous nous levons de bonne humeur et au fur et à mesure que les heures de la journée s’écoulent, nous basculons dans la colère et l’agacement, pour revenir à l’émerveillement et la joie, et parfois retomber en une fraction de seconde dans un gros nuage noir (l’effet « rat »). On s’aide, on s’épaule, l’un étant toujours plus affecté que l’autre.
Ce matin, il y avait donc déjà un peu de « rat » dans l’air.
Ainsi, assis sur le quai, attendant notre train en retard d’une heure, nous nous accrochons à ce billet en 3AC comme à une bouée.
Les trois prochaines heures vont être confortables. Enfin… environ confortable mais suffisamment pour nous faire du bien. Dommage qu’elles ne furent pas plus longues et que le train ne pouvait nous mener directement à bon port.
Car en effet, nous voyageons dans une zone « blanche » où les connections entre les villes ne sont pas aisées, et nous contraignent ainsi à de nombreux changement. Aujourd’hui, c’est donc une journée galère de transport.
Nous descendons du train en gare de Khandwa, d’où nous devons prendre un premier bus pour la ville de Barwah.
Nous avons quitté l’État du Maharashtra pour celui, plus pauvre, du Madhya Pradesh. Le service de bus gouvernemental n’existe plus, et les gares routières deviennent des zones chaotiques aux bus cabossés et où les conducteurs invectivent les voyageurs pour les entasser dans les bus de compagnies privées.

Gentils et volontaires*, nombre d’Indiens viennent à notre aide et nous trouvons tout d’abord deux places dans un bus… qui s’avère ne pas aller au bon endroit, avant de finir dans la cabine du chauffeur du bon véhicule, assis sur le capot moteur, les pieds dans le courant d’air brûlant de l’engin par 45°C. Il y a 15 personnes dans ce minuscule compartiment et le chauffeur lui-même s’asperge régulièrement les jambes pour ne pas trop souffrir de la chaleur. Autant dire que nous sommes bien tous collés-serrés, transpirants à souhait, les pieds qui gonflent au contact de la paroi brûlante.
Confort, quand tu n’es plus…
Dans la torpeur de l’attente de la mousson, l’environnement est tout aussi désert que les jours précédents, mais nous remarquons quelques touches de vert qui parsèment le paysage à mesure que nous roulons vers le Nord et que nous traversons un réseau de canaux d’irrigation.


Nous sommes déposés dans une gare perdue d’où, après une assiette de pokora et une paire de samosa, nous prenons un dernier bus inconfortable, mais mieux installés – et avec des gentils Indiens souriants. Ce dernier trajet longe la Narmadâ, et nous permet de rejoindre enfin le paisible village de Maheshwar situé sur les berges de la rivière (après 270km et quelques 8h30).

Maheshwar (qui veut dire « Grand Dieu Shiva ») fût la capitale du royaume de Malwa, sous la dynastie Holkar (1721-1818) et principalement pendant le règne de la reine Ahilyabai Holkar (1725-1795).

Cette dernière, va améliorer la ville, en y ajoutant palais et temples, autour des murailles construites par Akbar (à la fin du XVIème siècle).

Elle a aussi fait construire nombres de temples, dédiés à Shiva, à travers l’Inde.
De Varanasi, à Haridwar en passant par la toute proche Indore, son influence à travers l’Inde a été très importante, et nombres de lieux sacrés portent son empreinte d’où sa vénération dans tout le pays.

Le village de Maheshwar s’organise ainsi autour du fort de la Reine Ahilya. De larges remparts le protègent d’un côté, tandis qu’il semble se fondre dans les ghats de la Narmadâ de l’autre.
L’endroit est paisible. Quelques badauds touristes indiens longent les quais et, bien arrimés à leurs bouées, s’immergent dans un semblant de pèlerinage dominical, tandis que les enfants s’y baignent sautant en autant de cabrioles depuis le bord de l’eau.


La lumière de cette fin de journée, projetée sur cette large rivière et notre peau en une cuisante caresse nous fait du bien. Notre regard se perd dans ce paisible paysage. Les berges, en face, ne sont que végétation où se dressent épars, un ou deux petits hameaux. La verdure nous avait manqué.

La fin de journée, comme les matinées, sont l’occasion de balades dans les tranquilles ruelles aux façades colorées et décaties. Quelques balcons en bois ouvragés, murs enduits de peinture fraiches et uniformes, nos yeux sont ravis. Et nos oreilles aussi tant la ville est sereine.


Les habitants nous gratifient de chaleureux namaste, accompagné de ce geste des mains jointes et d’un grand sourire, tandis que les enfants se marrent à chaque coin de rue, entre partie de cricket improvisée et tour de vélo grinçant et que nous croisons la route des habituelles vaches et brebis vagabondes.
Ce séjour s’annonce de bon augure.

Ayant trouvé une auberge au pied du Fort, nous en profitons pour nous y rendre à différents moments de la journée.
Tout comme celles de Varanasi ou d’Hardiwar, les eaux de la rivière sont sacrées. Une larme de Shiva serait tombée du ciel dans la Naramdâ. Et nombreux sont les locaux qui viennent y tremper leurs corps, bien accrochés à ces solides chaines, pour leurs ablutions purificatrices, une chambre à air autour du bidon.

Dans un coin, certains lavent leurs linges. Assis à l’ombre de larges et majestueux arbres, un groupe semble s’être rassemblé pour une cérémonie funéraire. Les hommes ont le crâne rasé et seule est conservée une petite mèche de cheveux sur l’arrière, qui nous laisse deviner un deuil.
Sur les quais, les linguam sont nombreux, signe fort de la dévotion à Shiva.



Nous empruntons les majestueux escaliers qui grimpent vers le Fort.
L’enceinte est monumentale pour la taille actuelle de ce bourg.
À l’intérieur, un ensemble de coursives nous guident vers le Temple de Shiva, dont les sculptures et détails nous invitent à la lenteur.

Les croyants font sonner la cloche qui raisonne à travers les murs épais. Gardes ailés ou emmoustachés, balcons ajourés et dentelles sculptées apportent richesse au monument.


Au centre, un chhatri, dédié à l’un des fils du roi Holkar, est recouvert de bas-reliefs d’éléphants, et autres motifs floraux et géométriques.


La chaleur grimpe rapidement, et nous finissons notre balade matinale dans les venelles ombragées du village, où les claquements rythmés de rustique machine nous intriguent.
Maheshwar est réputée pour ses sari au tissage fin et élaboré.
Nombreuses sont les maisons dont un ou plusieurs métiers à tisser occupent le rez-de-chaussée. Hommes ou femmes, Hindous ou Musulmans, tout le monde s’affairent à ce labeur, faisant danser dans un aller-retour rapide, cette navette au fil de soie. Un système de came complexe, similaire à celui d’un orgue de barbarie, dessinent des motifs raffinés sur les bords du tissu qui apparaissent à très petite vitesse tant le fil est fin.


Une fois encore, l’accueil est très chaleureux, et nous sommes invités régulièrement à passer notre tête curieuse, essayant de comprendre le dessin, réalisant le travail de préparation des trames de tissage, les heures nécessaires pour faire naitre quelques dizaines de mètre de tissu, le passage des fils qui s’enchevêtrent…

Nos balades dans les ruelles de la ville nous apportent la couleur nécessaire à égayer nos journées. Entre les délicieuses mangues juteuses à souhait, chai, lassi et poa** au petit dej’, nous nous installons dans le rythme tranquille de cette ville, qui s’assoupit l’après-midi alors que le soleil bat son plein.


Maheshwar raisonne et vibre ainsi au son de ses métiers-à-tisser, des cloches des temples et des cris des enfants qui jouent sur les berges autour des pèlerins. Le tout dans une ambiance paisible et colorée. La Narmadâ fait couler son flot continu, apportant de bonnes énergies que nous absorbons sans retenu.
C’est l’effet « mangue ».

 

 

‘* Parfois un peu trop gentil.
Les gens veulent souvent nous aider (ou en tout cas, nous parler), même si nous n’en avons pas forcément besoin, et nous invectivent au milieu d’une conversation.
Ils veulent alors savoir d’où nous venons, où nous allons… Souvent sans même passer par un « bonjour »,
et la discussion ne se fait que très rarement dans un bon anglais.

Ainsi, on nous lance un :
« _ From which country, Sir? »
« _ Which country you belong to ? »
« _ Where from?  »
« _ Are you from where?  »
Puis parfois suivi d’un:
« _ What is your good name?  »

… enfin, voilà, malgré tout, c’est gentil… mais ça arrive très fréquemment… mais c’est gentil.
Bon, après y’a les selfies… mais ça, on en parlera une autre fois.

** Le poa est le petit déjeuner du coin.
Un riz jaune « éclaté » (que nous qualifierions de trop cuit), servi avec des vermicelles frits et assaisonné de masala. Comme ça semble un peu sec, on y ajoute des oignons émincés pour le « jus ».
Ça reste globalement assez sec, mais ça a le mérite de bien nous caler.

7 thoughts on “Gath’és par la Reine

  1. incroyable ! j’ai pas d’autres termes pour vous aujourd’hui.
    des bisous
    fredo la fille de l’ancien bureau d’à coté… on a déménagé !

  2. En gros pour vos transports, vous avez le choix entre assis-dur ou environ-confortable… je comprends pourquoi vous avez le « rat » …hahahah…une évolution du cafard quoi !

    Mais malgré les difficultés vous trouvez l’énergie pour nous faire découvrir des lieux merveilleux et authentiques.. moi j’aurais déjà pris un billet à Palawan avec ma moitié depuis longtemps 🙂
    Sauf au Pakistan ! Là j’aurais été prêt à le manger le rat, pour vivre ce que vous avez vécu !

    Gros bisous les jeunes !

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