On file d’un train Royal

Nous quittons Chandigarh aux aurores.
Ce trajet devrait être notre dernière session chaude. Nous nous dirigeons vers les contreforts de l’Himalaya.
Les montagnes, les rivières, les hautes plaines, les rochers, les rizières en escaliers.
Nous avons hâte.

Amarbir nous prête une tente et un sac-de-couchage, que nous protégeons dans de larges sacs de résine ou de farine de riz récupérés chez Métro la veille. Nous laissons chez lui maillots-de-bain, ordinateurs de plongée et autres articles superflus. Ça ne devrait pas nous servir pour les semaines à venir.

Nos sacs-à-dos solidement harnachés à nos montures, nous sommes prêts.
Nous allumons nos intercom et démarrons nos motos. Certains dirons que le bruit est beau, d’autre que le bruit est… bruyant. Une chose est certaine, à 5 heures du matin, les pétarades de nos monocylindres doivent réveiller le voisinage.

La route qui part de Chandigarh est bien plus confortable que celle de l’avant-veille. Nous traversons des champs secs, des villages encore endormis, des vaches installées à l’ombre des premiers rayons de soleil matinaux. La route est bordée d’arbres et est encore peu fréquentée à l’heure à laquelle nous l’empruntons.
Nous roulons d’un bon rythme. Nous trouvons tranquillement nos repères sur nos nouveaux destriers. Les Royal Enfield sont bien plus lourdes que les petites GS150 du Pakistan. Marion n’est pas très sereine, mais ça va le faire. Et puis la route est belle.
Rapidement, nous quittons les plaines arides du Punjab et nous élançons sur les pentes himalayennes.
Le vent se rafraichit doucement, les routes serpentent lascivement, nous prenons de la hauteur.

Nos intercom nous permettent de discuter sur la route. Brice est leader de notre binôme, et prévient Marion des vaches intrépides, des camions sournois et des tracteurs-escargots.

On se raconte le paysage. La nature nous avait manqué. Ça fait du bien. Le ciel est bleu, les arbres verts, et la route, un long ruban noir.

Nous nous arrêtons souvent, pour nous dégourdir les jambes et les fesses. Les motos sont confortables mais rien ne vaut quelques étirements et moments silencieux pour apprécier encore plus notre environnement. Les oiseaux volent autour de nous.

Nous sommes bien. Le hasard fait que le GPS nous fait emprunter des routes peu fréquentées. Cela nous permet d’évoluer plus sereinement, et au sein de très beaux paysages.

C’est l’occasion de gouter la souplesse du coupleux moteur de nos engins, et de reprendre nos marques sur des courbes du piémont himalayen.

Après quelques heures de route, nous rejoignons la vallée de Dharamshala. Au loin, le fort de Kangra, que nous avions vaguement aperçu en décembre dernier.

Nous sommes en route pour Garoh, et retrouver notre ami Adarsh et sa famille nous enchantent.
Nous sommes très rarement repassés par les mêmes endroits depuis que nous voyageons et revoir ces personnes qui nous ont accueillis nous fait extrêmement plaisir.
La route, le paysage, l’environnement nous apparait désormais familier.

Nous reconnaissons le buibui où l’on avait acheté le mouton pour notre repas du Nouvel An, les rizières sont en eau, la route a été refaite, ils ont fini la construction de cette maison, …

Plus besoin de regarder le GPS, on connait le chemin. Quel bon sentiment.
Et puis nous nous engageons dans la propriété de la famille Katoch. Welcome home !

Chandigarh – Dharamshala : 260km (06h55’) – done

Nous sommes accueillis par Chachoo, le frère d’Adarsh, trop content de nous revoir et déposons nos affaires dans « notre chambre ».
Si Adarsh est au courant de notre venue, c’est une surprise pour Uncle, Auntie et Karmanya, qui nous gratifie de larges sourires et semblent enchantés de nous revoir. Chaudes embrassades dans ce paisible lieu, ce détour par Garoh semble parfait.

Mais le plus enthousiaste reste Adarsh qui ne parvient à cacher son grand sourire bloqué et qui bégaie de bonheur. Ni une ni deux, il nous attrape par le bras.
On ne comprend pas trop où nous allons, mais nous nous laissons porter et partons à vive allure dans sa petite auto. Fenêtres ouvertes, nous respirons à plein poumons. Ahhh, l’air des montagnes…

Au creux d’une étroite vallée, à deux pas d’une rivière dévalant des montagnes, nous retrouvons les cousins d’Adu’ déjà attablés, et nous trinquons à nos retrouvailles. Le ventre creux depuis ce matin, l’alcool nous monte vite à la tête, et le délicieux poulet ne parvient à vaincre l’ivresse de notre plaisir d’être ici.

Le repas terminé, nous filons tous les cinq nous baquer dans la rivière aux eaux froides.

L’eau descend directement des montagnes, et si cela nous fait du bien de nous rafraichir après ces journées de torpeur, la fraiche température de l’eau écourte notre baignade.

Nous retournons ainsi profiter de Karmanya, Mamta, et le reste de la famille Katoch.

Leur business de maison d’hôtes fonctionne bien cette saison. Adarsh, sa femme et son fils sont en train de déménager dans un petit studio en ville. Si l’argument principalement soulevé est l’amélioration de la vie sociale de Karmanya (qui n’a finalement pas beaucoup d’amis, ici à la campagne), on comprend aussi que le besoin d’émancipation d’Adarsh et surtout de Mamta vis-à-vis de sa belle famille se fait de plus en plus fort.
Serait-ce notre meilleure connaissance de la société indienne, la distance que nous a fait prendre nos conversations avec Bhumika à Bhopal, mais les difficultés de Mamta à subir la vie avec sa belle-famille nous saute finalement eux yeux, et mets en lumière de nombreux aspects. Aussi, dès notre départ, nos amis déménageront à quelques kilomètres en amont, pour le bonheur de tous.

En parallèle, la mousson approche et nous pousse à quitter Garoh plus tôt que nous ne l’aurions souhaité.
Nous souhaitons rejoindre Srinagar avant que les pluies de mettent à tomber quotidiennement. La capitale du Kashmir Indien se trouve à deux bonnes journées de route.

Dès potron-minet, et après avoir englouti quelques chapati d’Auntie, les moteurs vrombissent et nous nous mettons en mouvement.

La route qui nous fait rejoindre la plaine serpente dans la fraicheur du matin avant de contourner Pathenkot et de rejoindre la route de Jammu, axe rectiligne fréquenté par des camions et des automobilistes sans aucune considération pour les autres usagers de la route – et notamment nous, à moto.

Heureusement, une fois de plus le GPS, désireux de nous faire gagner de nombreuses dizaines de kilomètres, nous fait par la même occasion emprunter une route déserte pour tirer tout droit vers le Nord.
Le revêtement n’est peut-être pas le meilleur, mais le peu de fréquentation nous invite à un rythme plus serein, ponctué d’arrêt photo le long des vallées encaissées, au sommet d’une succession de lacets, ou pour simplement casser la croute.

Ce sera le cas quand nous marquerons une pause juste avant une averse bien sentie, dans un buibui dont les tenanciers, qui ne doivent que rarement voir des « blancs » emprunter cette route et encore moins s’arrêter dans leur échoppe de guingois se plierons en quatre pour nous servir, face au panorama d’une rivière.

Nous reprenons la route pour encore quelques dizaines de kilomètres, les nuages noirs vers lesquels nous nous dirigeons réduisent nos espoirs de doubler Udhampur, et c’est au niveau de cette petite bourgade que nous sommes pris sous une averse qui nous pousse à y faire étape.

Encore une fois, nous sommes accueillis avec gentillesse, malgré notre fatigue et nos corps las.
Le staff nous aide à décrocher tout notre paquetage des motos*, et une fois nos habits trempés étendus dans toute la chambre, nous prenons enfin la mesure d’où nous sommes.

Ça y est, l’Inde surpeuplée est derrière nous, et dorénavant nous nous enfonçons dans des régions de plus en plus reculées.

Dharamshala – Udhampur : 211km (07h20’) – done

D’après les prévisions météo, la journée suivante serait pluvieuse.
Qu’à cela ne tienne, elle sera une journée de repos et pour nous l’occasion de ne pas mettre de réveil et de nous endormir pour une bonne nuit sans stress.
À 9 heures du matin pourtant, grand ciel bleu ! Eh eh, nous décidons finalement de reprendre la route.

Les premiers kilomètres sont une succession de travaux et de chaussées poussiéreuses, bien que larges.
Les camions lents, les taxis collectifs et bus de touristes qui doublent en klaxonnant, coupent leur virage quand ils viennent en sens inverse, nous invitent à ralentir le rythme pour laisser passer ces vagues de touristes en vacances pressés de rejoindre le Kashmir**. Une autre pause chapati s’impose en face d’une des boucles de la rivière Tavi avant de reprendre la route.

Une fois passé Patnitop, nous arrivons finalement à ne pas subir les convois de minibus et de voitures, et la route est la plus belle qui nous a été offerte de conduire en Inde. La chaussée de la National Highway s’est rétrécit mais demeure de belle facture et le paysage qui nous entoure devient grandiose.
Le ciel est bleu, quasiment sans nuages et les pentes escarpées sont emplies de vert.

Les virages se multiplient nous faisant prendre de la hauteur.
En contrebas, des regroupements d’habitations aux toitures de tôle argentée et au façades bigarrées jettent leurs éclats sur des petits plateaux aux cultures émeraudes.

Être à moto nous autorise de courtes pauses pour prendre des photos ou admirer ses montagnes qui se dressent de plus en plus haute. Nous trouvons notre rythme.

Nous ne pensions initialement pas avoir l’endurance de rouler plus loin que Banihal, mais le paysage est si beau que nous continuons, plein de bonne volonté et laissons enfin les régions à majorité hindoue pour celles musulmanes.

Malgré deux tunnels, dont un de près de 9 kilomètres de long, la route continue de sinuer.
Aux abords d’un col à 2200m, l’intégralité du trafic est à l’arrêt. Une fois de plus, nous louons la maniabilité et le faible gabarit inhérent à la moto, et nous nous faufilons pour remonter le long convoi d’une demi-douzaine de kilomètres.

Régulièrement, de lourds camions kaki et à la tôle ultra renforcée s’intercalent entre les bus et les automobiles. Les militaires sont très nombreux : sur les bords de routes, mais aussi dépassant des véhicules blindés sous le soleil. Nous plaignons notamment ceux qui sont allongés sur les dessus des bus, fusils en joug. Ces derniers ne nous rassurent pas sur la sécurité, et nous hésitons à continuer craignant n’avoir pas saisit la situation (qui peut parfois dégénérer dans cette zone sujette à conflit).
On comprend finalement que la surreprésentation militaire est due à la protection du convoi de yatri**.

Il n’empêche que la région du Kashmir demeure l’une des plus militarisée du monde et qu’il y faut montrer patte blanche.
Une fois cette formalité effectuée, la route redescend de la montagne, et débouche sur l’immense et fertile plaine du Kashmir, étendant infiniment son vert vif vers l’horizon.

L’autoroute qui la traverse est un parfait billard d’asphalte, peu empruntée là encore si ce n’est par les camions blindés ***, et qui nous fait évoluer à vive allure dans un paysage vert émeraude de rizière et de verger.

Rapidement, nous rejoignons la capitale de la région, et après quelques difficultés à trouver chaussure à nos pieds, nous nous installons pour les quelques prochains jours dans une confortable auberge alors même que la pluie se met à tomber. Nous sommes claqués, mais trop contents d’avoir rejoint Srinagar.

Udhampur – Srinagar : 200km (08h05’) – done

Le voyage commence enfin.

‘* Finalement, nos motos ne sont pas si chargées.
Chacun porte son sac à dos (allégés à Chandigarh), la trousse à outils/pièces détachées, et le paquet contenant sac de couchage emprunté à Amarbir, une pompe et un tapis de sol pour la moto de Marion. Le paquet contenant l’autre tapis de sol et la tente des Singh Salar pour Brice. Tout ceci bien enroulé et ficelé à Dharamshala dans des bâches en plastique imperméables – soigneusement faites sur-mesure par nos soins.
Enfin, nous emportons aussi deux jerricans de 5 litres, pour pallier le manque de carburant dans certaines zones reculées.

** La période est aussi celle du célèbre pèlerinage hindou du Yatra. Celui-ci se tient dans le Kashmir au milieu de l’été. Aussi les routes sont pleines de ces bus et les escortes militaires et les contrôles deviennent légion plus que d’habitude. Les routes sont littéralement ponctuées de soldats en armes faisant régulièrement le pieds de grue.

*** Le long des voies sont parsemés soldats en armes qui se tiennent tous les 100m face à la campagne.
Régulièrement, nous croisons des camions militaires ou des forces de police de la région du Jammu & Kashmir blindés et très très lourdement armés.

6 thoughts on “On file d’un train Royal

  1. Sur la 3iè étape où le temps est au rdv (alors que la météo vous prévoyait de la pluie), les paysages sont encore plus époustouflant. Au point que les photos bégayent (2 se répètent) pour notre plus grand bonheur. Les photos des lacets de la rivière rappellent des posts plus anciens mais on ne s’en lasse pas. Vive la bourlingue en moto

  2. la moto rouge de Marion me fascine… Et les paysages de montagne : la pour une fois je vous aurais bien suivis (par comparaison avec les zones ultra chaudes ou vous circuliez en bus ) . A Galle je connais les gens du Schack organisent un parcours moto au Tibet : ce ne vous tente pas ?

  3. Coucou les amis,

    Comment vous faites pour parametrer votre GPS? Vous filtrez par  » routes trop belles mais pas trop frequentées avec revêtement moto friendly, mais pas autoroute on est quand même des bourlingueurs en mode assis dur »

    Sinon c’est trop mortel de pas avoir besoin du gps au beau milieu du piemont himalayen. Ça c’est fort!!

    En tout cas ce debut d’aventure a 4 roues divisées par 2 est quand même incredible!
    Des mots de Laura : « Son la leche, son unos valientes » 😉

    Bisous et bonne route!

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