Takatoukite

La France sort progressivement du confinement, les beaux jours se précisent et avec les libertés presque retrouvées, plus grand chose ne nous retient ici.
Nous ressentons grandir l’impatience de repasser en France, d’autant que notre visa arrive doucement à terme.

Les vols vers l’Europe sont toujours aussi peu fréquents. Air France-KLM assurent encore deux vols hebdomadaires depuis Osaka et Tokyo. Les autres propositions ne sont pas fiables, les avions ne volent plus. Et pour ne pas risquer de perdre un nouveau billet (serons-nous un jour remboursés par Air India ?) nous choisissons la facilité et le confort.
Notre billet est désormais pris trois semaines en avance. Nous volons le 09 juin pour la France.

De son côté, le Japon sort doucement de sa léthargie.
L’état d’urgence est levé graduellement dans chacune des 47 préfectures. Les magasins réouvrent peu à peu, et devant chaque porte un employé propose aux clients de se désinfecter les mains, et mesure parfois leurs températures.

Cela fait du bien de voir les rues retrouver leur animation, et les restaurants ou izakaya se remplir.

Le temps s’adoucit. Le soleil tape même fort les jours de large ciel bleu.
Marion continue une pratique matinale assidue du yoga. Brice moins régulier, compense avec de grandes balades à vélo, en solitaire quand le temps est gris.

Ainsi, après avoir bien explorer la ville et ses quartiers centraux et pour faire une pause avec les visites de temples, nous étendons un peu nos connaissances aux alentours de l’ancienne capitale. Nous roulons dans une direction sans forcément d’objectif précis créant à chaque parcours un nouveau pétale sur la fleur que l’on dessine sur la carte de la région*.
Chaque parcours nous fait découvrir de nouvelles facettes de Kyoto, mais surtout les manières différentes que les Japonais ont d’appréhender la ville, de concilier urbanisme, parcs publics, et champs.

En allant se perdre dans le Nord-Ouest de la ville, Brice découvre un quartier mélangeant villas cossues sur les collines au pied desquelles se trouvent maisons plus modestes et cultures en escalier. Des étangs et des vieilles pagodes apparaissent aux détours des ruelles.

Nous y retournons quelques jours plus tard, quand le temps est au beau fixe. Dans ces quartiers périphériques, nous nous sentons bien loin de la ville.




Nous longeons une nouvelle fois le chemin des philosophes, où les cerisiers ont troqué leur robe blanche pour un ramage émeraude, créant un tunnel végétal, un chemin ombragé dans lequel il fait bon s’y promener.

Lors d’une escapade au Nord, le long des berges de plus en plus fréquentées de la Kamogawa, la limite de la ville semble s’arrêter nette au pied des montagnes.

Des serres ou des champs cohabitent au milieu des quartiers résidentiels**. Mais toujours de tous petits lopins de terre. Nous sommes loin des exploitations intensives.

Nous faisons le même constat en rejoignant le fleuve Katsura, à l’Ouest de la ville en passant par des quartiers densement urbanisés, où même les plus petits ruisseaux sont canalisés dans le béton.


Les lignes de chemin de fer s’entrecroisent en pleine ville. Ici, plus encore, la présence d’une parcelle allouée à l’agriculture semble paradoxale.

Nous rejoignons les berges de la rivière, et en circulant sur la promenade qui court sur la puissante digue, nous remarquons que les rives bordant le large lit sont très souvent cultivées. Les montagnes se dressent au fond de la plaine. Le paysage n’est pas incroyable mais nos trajets le long de cette partie du fleuve nous font alterner entre autoroutes aériennes, ponts ferroviaires, petites maisonnettes et cultures maraichères aux énormes choux. Cela nous donne l’impression de nous évader un peu de la densité urbaine et des façades grises.







Nous rejoignons le Sud du quartier de Fushimi, lui aussi normalement très touristique. Mais c’est surtout l’arrondissement situé entre cette zone et le centre de Kyoto que nous prenons le plus de plaisir à arpenter.




Il représente beaucoup de l’urbanisation des villes japonaises très étrangères, parfois un peu soporifique.
Ces scènes de vie placides qui emplissent l’arrière-plan des manga et les films d’animation japonais.

Nous remontons vers le Nord en longeant un canal.
L’image des maisons le bordant se reflète dans le miroir du tranquille cour d’eau.
Nous sommes au calme. Le retentissement discret des passages à niveau prévient du passage des trains de banlieue, très fréquents dans ce quartier embrassé par plusieurs lignes qui s’entrecroisent.


Finalement, loin des temples et des attractions touristiques, nous prenons beaucoup de satisfaction à traverser ces quartiers populaires. Nous avons l’impression de nous fondre un peu dans le décor, appréhender les habitudes et les modes de vie.





On est à des milliers kilomètres de pénétrer et comprendre la complexe culture japonaise, mais nous sommes de curieux observateurs, installés aux premières loges.

Et puis, comme pour beaucoup, notre sédentarité s’accompagne d’un relâchement musculaire, ainsi nos longues courses à vélo nous permettent de garder la forme et de ne pas trop nous engraisser. Il faut dire que les tentations culinaires sont nombreuses. En plus de nos habituels « mercredi sushi », des curry et autres pâtisseries à base de haricots rouge, nous profitons de la qualité du poisson, cuit à la poêle et agrémenté de riz, à défaut de légumes frais.


Le dimanche matin, c’est petit-déjeuner chez Nakau***. Au menu : bol de miso, tranche de saumon grillé, quelques feuilles d’algues, une bolinette de viande grillée, et un énorme bol de riz. Parfait pour nous caller pour toute la journée.
Le genre de carburant nécessaire pour rejoindre, enfin, le lac Biwa.
Depuis notre arrivée, nous lorgnons sur la carte cet immense lac dont les bords ne sont pas si loin à vol d’oiseau… mais séparés de la ville par deux rangées de montagnes.
Takuya nous rassurait en nous disant que petit il y allait à vélo… mais nos mamachari grinçantes ne sont pas non plus des destriers agiles. Sans vitesse ni position confortable, les montées sont des épreuves pour nos cuisses.
En gros, on avait la flemme d’aller à Biwa, mais le compte à rebours égrainant les derniers jours nous restant à Kyoto, nous parvenons à nous motiver.
Nous traversons la ville et le quartier touristique de Gion au pied des montagnes Higashiyama pour entamer une première ascension, fatigante mais raisonnable, et arrivons dans la cuvette de la bourgade de Yamashina.




D’ici, nous choisissons de suivre le tracé du vieux canal reliant Biwa à Kyoto.
Nous sommes au calme, loin des grands axes. La chaussée se rétrécie pour ne devenir qu’une étroite bande d’asphalte d’un mètre de large. Ça grimpe raide aussi. On tente de monter en danseuse, mais c’est peine perdue. Nous rejoignons le sommet à pied.
La route qui redescend vers le lac est très pentue. On aurait pu en profiter, mais nos freins ne sont pas très endurants et chauffent vite dans un grincement strident, à tel point que là encore nous préférons parfois mettre pied à terre. C’est frustrant !

Avant de rejoindre le rivage, nous remarquons le complexe bouddhique Tendai Onjo-ji qui offre un point de vue sur la ville d’Otsu, dans la partie méridionale du lac.

Et le lac est énorme ! (C’est le plus grand lac du Japon, 15% plus grand que le Lac Léman)
Si on peut apercevoir un pont fermant le petit bras du lac 15 km au Nord, il s’étend plus loin encore, 50 km au-delà.

Nous n’aurons pas la force d’aller si loin.
Mais rejoindre les berges est déjà une belle récompense.

Le son de la houle, le souffle du vent, le sable. On se croirait à la mer mais avec de l’eau douce.
Le cadre est sympa, le temps est parfait pour prendre des coups de soleil.

Retour à Yamashina en longeant la route nationale, le trajet est moins éprouvant physiquement, mais moins pittoresque aussi. La traversée du bourg se fait par les rues parallèles. On pédale, on pédale, on déroule les kilomètres qui nous rapprochent de Kyoto.
Nous sommes en fin de journée. Les couleurs sont belles.




Nous retrouvons nos ruelles éreintés après 43km sur nos mamachari. Claqués.

On passe nos derniers jours à arpenter la ville, profiter de la lumière des rues, et goûter encore un peu à la douceur de cette ville provinciale, sans les hordes de touristes****, et qui sort peu à peu de son sommeil sanitaire.





Nous passons par le temple Kitano Tenman-gu, dont l’imposante porte au bout d’une allée de statues de pierre est aujourd’hui ouverte. À notre plus grande satisfaction, plusieurs promeneurs ont investi ce beau complexe arboré en ce dimanche matin, et quelques dévots se succèdent à faire tinter la lourde cloche avant de frapper dans leurs mains.



Accompagnés des prières de chacun, nous profitons de la sérénité du temple, alors que d’énormes et graphiques réserves de sake sont empilées dans l’attente du nouvel an.

Nous délaissons nos explorations pour un passage plus fonctionnel dans une énorme boutique de seconde main pour préparer l’Été. Nous trouvons chaussures et t-shirts pour Marion, short pour Brice, et terminons devant un large bol de ramen, pour nous féliciter de nos achats… Pas facile de résister à la tentation consumériste.

Notre impatience grandit à mesure que les jours passent. Le compte à rebours se met en place.
Nous rangeons nos sacs. La dernière fois, c’était il y a deux mois.

Takuya et Kaho nous gratifient de l’omotenashi (l’hospitalité japonaise), et nous invitent à manger des tonkatsu (escalope de porc panée).


Le lendemain, nous passons notre dernière soirée à Kyoto en leur compagnie, chez leurs amis népalais Suresh et sa femme Susil, pour un chai, momo, curry, chutney et lassi, assis sur le tatami d’une vieille maison japonaise.

Voila comment se termine notre semi-confinement à Kyoto. Nous quittons la ville, nos hôtes nous accompagnent à la gare les larmes aux yeux.
On était bien pendant ces deux mois ici.

 

‘* En fin de compte, et au bout d’exactement deux mois passés à Kyoto, nous aurons parcouru à pied, mais le plus souvent à bicyclette, 655km.

** Les agriculteurs locaux vendent parfois leurs produits au voisinage. Mais comme nous sommes au Japon, cela se fait par l’intermédiaire de vending machines (les distributeurs automatiques similaires à ceux utilisés pour les boissons).

*** Nakau, comme Sakuya, ou Yoshinoya, sont des chaines de restaurants rapides. On y sert des donburi (bol de riz recouvert de garnitures – omelette, viande grillée, tempura…), des bols de udon ou soba en bouillon
En entrant, on commande son repas sur un écran, et on reçoit un ticket que l’on donne ensuite à la serveuse. Ainsi, elle n’a pas à s’occuper de l’argent, tout est géré par la machine.
Cette solution existe souvent aussi dans les petites échoppes de ramen.

**** En 2018, il y aurait eu 52 millions de visiteurs à Kyoto, dans la même période, Paris en accueillait 40 millions.

9 thoughts on “Takatoukite

  1. Petite maison coincée entre deux bâtiments plus hauts, cela rappelle ma personne, petite, coincée entre deux personnes hautes …
    Bien puisqu’il le faut, quittons ce Japon qui semble bien mystérieux et abstrait avec une végétation qui se marie si bien avec la ville. Les trains colorés mais qui restent austères, les fils électriques savamment entremêlés, dignes des pays en voie de développement, la végétation naturelle parfois canalisée dans un riche panel de vert, le lac-mer d’un beau bleu, les temples vermillon, nous aurons donné une petite approche du pays. J’aurais aimé goûter avec vous à tous les bols de nourriture colorés que je regardais en salivant et regrettant de ne pas être à votre table …
    Mais c’est pour la bonne cause, car demain on s’embrasse, mais avec prudence !

  2. 30 km par jour en moyenne, vous en avez fait du chemin. Ca devait être agréable. Beau post qui résume votre virée à Kyoto : préparez-vous à rentrer et raconter vos péripéties en France. Je suis impatient de voir vos frimousses et expressions quand vous nous parlerez de tout ça devant un verre ou lors d’un bbq

  3. Salut La Bourlingue !

    J’ai du mal à suivre le rythme, j’ai repris au début du trek des Annapurnas, quelques mois de retard, mais me voilà enfin à jour 🙂
    Pourquoi les fils électriques ne sont pas enterrés au Japon ? Pour la maintenance en cas de tremblements de terre ?

    Si j’ai bien compris, vous êtes en France, tant mieux si vous avez pu faire des câlins à vos familles.

    Toujours un plaisir de vous lire, même à retardement 🙂
    Bises

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