Case départ

[Info pour ceux qui sont perdus : cet article relate nos derniers jours au Japon.
C’était début Juin 2020. Nous reprenons du retard.
Plus d’info sur la carte à ce lien]

Notre séjour au Japon touche à sa fin.
400 yen et 60 minutes de trajet plus tard, nous sommes contents de retrouver Osaka pour une grosse semaine, après ces deux mois dans la paisible Kyoto. Située pourtant qu’à quelques dizaines de kilomètres, le changement de décor est radical.


Ici, c’est la ville. Plus dense, plus peuplée (2,7 contre 1,4 millions d’habitants à Kyoto). Plus vivante aussi. Les immeubles ont plus d’étages, les ruelles plus étroites. On délaisse la ville musée pour la ville vibrante.

Nous avons trouvé un logement dans le quartier de Nishinari (que nous avions beaucoup apprécié à notre arrivée au Japon). Nos sacs sont lourds. Nous sommes chargés de nos restes de victuailles, mais prêts à nous installer de nouveau dans le confort d’un appartement, pour notre dernière semaine.
Nous retrouvons les même rues qu’il y a deux mois, mais avec plus de monde, de voitures et d’animations. Les rideaux des magasins sont relevés, les parking des vélos plus remplis.





Le quartier de Nishinari est populaire. Takuya nous avait dit que c’était un quartier dangereux, dans lequel règnent les yakuzas. À vrai dire, la simplicité et pauvreté des habitants nous saute rapidement aux yeux.
En bas de chez nous, les canettes de sake de la vending machine partent rapidement. Nous sommes surpris de traverser une place où de nombreux hommes alcoolisés sociabilisent, de longer un parc aux odeurs acres d’urine ou de passer sous un pont où vivent quelques SDF isolés.
Nous empruntons un passage couvert dans lequel de nombreux izakaya-karaoké font retentir le chant aléatoire et mal calibré des clients éméchés, alors que les odeurs de tabac froid et d’alcool s’échappent à l’ouverture intempestive des portes coulissantes. Le Japon populaire se dévoile à nous. Ce n’est pas que nous cherchions à le trouver, mais l’image du pays parfait s’étiole un petit peu. La couche décorative, celle des sakura fleuris, des rues propres et des extrêmes formules de politesse s’écaille.
Il est près de midi quand nous passons, par hasard, par le quartier des prostituées. Les rues sont bordées d’échoppes aux portes de garage, pour la plupart encore fermées à cette heure, et surmontée d’un panneau annonçant le nom de la professionnelle. Sur le perron des rares portes ouvertes, de jeunes femmes sont agenouillées, les mains sur les genoux. À leurs côtés de vieilles matrones proxénètes (qui doivent surement s’occuper de la transaction) nous font signe de la main.

La ville de Kyoto, ses jolis temples et ses jardins zens nous semble bien loin. Le contraste est saisissant. Sans les touristes, cette dernière semblait bien vide.
Osaka, encore loin d’être pleinement sortie de sa trêve sanitaire nous apparait plus réveillée.
Et ça nous fait beaucoup de bien.

Nos deux premiers jours sont plutôt tranquilles. Désormais complètement piétons, nous reprenons nos pérégrinations urbaines à travers Osaka. L’atmosphère est bien calme, mais nous avons vraiment l’impression d’être « à la ville ». Nous retrouvons les enseignes graphiques et colorées, les boutiques installées à chaque étage des immeubles, les passages piétons en diagonal et les salles de patchinko et d’arcades.










Les rues commerçantes sont beaucoup plus agitées que dans l’ancienne capitale et nous profitons des commerces ouverts pour visiter les librairies aux rayons pleins à craquer de manga ou des magasins de matériel photo.

Dans le quartier de Dotombori, le célèbre coureur de Glico a les bras levés, content de nous retrouver. Les restaurants interpellent les quelques badauds.

21km plus tard, les jambes pleine de fatigue, nous décidons de nous offrir un grand bol de nouilles.
La faim – et notre extrême gourmandise ! – ne nous font pas hésiter longtemps devant la machine installée à l’extérieur qui permet au tenancier de ne pas avoir à gérer sa caisse. Nous y choisissons la taille des nouilles, leur bouillon et accompagnement, puis entrons nous installer sur les tabourets qui font face au comptoir de ce buibui. Quelques minutes plus tard, nous nous délectons d’un large bol de ramen fumantes et délicieuses.


Sur le chemin du retour, nous passons par le quartier désuet de Shinsekai, aux rues remplies de restaurants déserts, mais où les plats en résine présentés dans les vitrines nous rappellent l’affluence touristique en « temps normal ». Nous qui étions en manque de couleurs urbaines, cette traversée nocturne sature nos rétines de l’atroce vert lumineux de la tour Tsutenkaku.

Suite à un quiproquo avec notre hôte, nous déménageons deux jours plus tard et partons nous installer dans le quartier de Tamatsukuri, situé beaucoup plus à l’Est de Namba.
Quartier résidentiel, non loin de la voie ferrée aérienne de la ligne circulaire, c’est une nouvelle ambiance qui s’invite à notre balcon, dans ce petit appartement digne d’un logement étudiant.
À pieds, nous partons à la découverte du quartier, les rivières canalisées, les ruelles, les hautes tours et basses maisons, puis rejoignons le château d’Osaka, ses larges douves et murs en pierre.

Lors de notre premier passage au Japon il y a 10 ans, nous n’avions guère apprécié Osaka, ville moderne et trépidante et certainement pas assez « exotique » pour les vacanciers que nous étions.
Aujourd’hui, la ville nous apparait plus attractive et intéressante.

Nous empruntons le métro et observons, décontenancés, les gestes automatiques de la conductrice, pointant toutes les 30 secondes de ses doigts gantés, les horaires qu’elle se doit de respecter. Les gestes de robot, et cette discipline exigeante nous semblent incroyables, presque absurdes.

La ligne O contourne la ville et depuis ses rames climatisées et les fenêtres ouvertes – vraiment ? , un paysage exclusivement urbain défile. Nous quittons le centre (ou plutôt « les centres ») pour rejoindre les quartiers périphériques et les rives de la baie d’Osaka.
Ici, nous retrouvons les immenses ponts aériens, l’aquarium, les entrepôts de sake et leurs camions rutilants.


À la retranscription du blog, ce quartier ne semble pas attractif, mais nous sommes enchantés de retrouver le bac, de sentir l’air marin et les embruns.
Ces voies aériennes sont ahurissantes. Elles rappellent les films futuristes de science-fiction, ou des pistes de montagnes russes monumentales qui se nouent et s’entremêlent plusieurs dizaines de mètres au-dessus du niveau de la mer.
Nous sommes impressionnés. La ville se transforme. Les échelles nous échappent totalement.

Rapidement, nous retrouvons des rues habitées, occupées et agitées aux architectures des maisons banales. En rejoignant le quartier de Taisho, nous passons devant restaurants et bars installés sous les arches des voies ferrées omniprésentes. Les néons des devantures s’allument, les intérieurs se remplissent des habitants du quartier, qui rentrent du travail.




Nos journées à Osaka sont finalement bien occupées : longues balades urbaines, quelques trajets sur la ligne de métro circulaire, achats utiles, cadeaux et souvenirs. Nous découvrons les bénéfices des magasins de seconde main, du tax free dont nous pouvons profiter pour une fois.

















Nous passons au supermarché pour glaner quelques dernières gourmandises locales, et alourdir un peu plus encore notre sac.
Nous traversons la ville, longeant des canaux, suivant de calmes promenades piétonnes, passant sous les autoroutes urbaines et les chemins de fer qui traversent les quartiers résidentiels, levant la tête aux pieds d’imposantes tours et patientons au passage des trains.

Nous nous arrêtons pour un café au konbini ou un croquis au soleil. Nous observons les gens, contents de voir un peu de monde et d’activité, et prenons le temps de nos derniers jours au Japon, explorant et découvrant jusqu’au dernier moment cette culture japonaise que l’on pense connaitre et qui nous a si souvent surpris.

La météo est magnifique, les températures beaucoup plus clémentes que lors de notre premier séjour ici quelques trois mois plus tôt. Les derniers jours sont radieux.

Ceci nous permet de profiter pleinement de notre balcon ensoleillé pour nos copieux petits-déjeuners. Nous nous faisons plaisir pour déguster les derniers mets japonais, ne trouvant pas suffisamment de repas pour satisfaire nos envies gourmandes.
Un bol de nouilles délicieuses à Taisho, un diner de sushi en clearance, les onigiri du 7-eleven et nous poussons même jusqu’à un dernier bol de gyudon au Sukiya.

Car, ça y est. Notre vol vers la France approche. Nous décollons ce soir.
Nous refermons nos sacs, protégeons les quelques choses fragiles qui vont partir en soute.

Nous avons imprimé les attestations de déplacements et de bonne santé, imposées par la compagnie aérienne et le gouvernement français. Nos masques sont prêts.

Le train qui nous conduit vers l’île artificielle où se situe l’aéroport traverse les banlieues déjà plongées dans l’obscurité vespérale.
À notre arrivée, nous sommes surpris de trouver un terminal désert. Il est 21h, trois vols sont affichés sur les écrans pour les prochaines 24 heures.
Seul notre avion décolle ce soir.
Destination Amsterdam en compagnie de KLM.
L’ambiance est morne.


Nous sommes une vingtaine à faire la queue, à distance, pour enregistrer nos bagages.
Toutes les boutiques sont fermées, tous les restaurants et convenience store aussi. Même les toilettes.
Deux comptoirs d’immigration sont ouverts, et seule notre porte d’embarquement affiche de la lumière.
L’immense hall, qui en temps normal, accueille des dizaines de milliers de passagers chaque jour en partance pour les quatre coins de la planète se trouve tristement calme et vide. Brice nous compte. Nous sommes une cinquantaine à nous envoler dans un 787 de 300 places.
Dur rappel de l’actualité internationale à laquelle notre confortable situation au Japon nous avait protégée.

Assis dans la pénombre, nous réalisons doucement que nous rentrons.

Ce gros appareil nous ramène en Europe, en France, auprès de nos familles.

En quittant la Chine pour reprendre le voyage en Aout 2018, que nous traversions ses plateaux d’altitude et ses déserts, nous pensions réellement que cela ne durerait que 6 mois. Que malgré notre désir de découverte, nous étions fatigués.
Deux ans plus tard, voilà où nous sommes. En instance de départ ou de retour. On ne sait pas trop.

Nos sentiments sont mêlés, confondus, brouillés. La joie de revoir amis et famille se mêle à l’appréhension de ce que nous allons retrouver au pays. Cette France si chamboulée par la crise sanitaire, entre autres évènements qui nous ont parfois dépassés.
Nous savons que ce passage dans l’Hexagone est temporaire. La durée est simplement à déterminer.
Des vacances en quelques sorte.
Notre envie et soif de voyage est toujours en nous. Nos idées sont multiples, encore.
Mais avec les frontières fermées, le gel hydroalcoolique à tous les coins et la peur, nos doutes sont nombreux et nos projets incertains.
Comme pour tout le monde.
Nous allons prendre le temps de voir comment les choses évoluent. Nous allons profiter de l’Été en France, de l’incroyable lumière des soirées estivales, des fruits et des jardins, des fleurs et des oiseaux.
Nous allons savourer le bonheur des terrasses, des apéros entre potes, des longues heures à table. Nous allons retrouver les plateaux de fromages et les salades aux 5 variétés de tomates, les odeurs des boulangeries et les étals de marché. Et surtout l’amour inconditionnel de nos proches.

Et puis, on nous a dit que la France est un continent, qu’on y trouve des montagnes incroyables, des côtes émeraude et déchirées, des plages sublimes, des plaines verdoyantes, des campagnes authentiques et des châteaux historiques. Nous avons hâte de la découvrir à notre tour. De rencontrer sa population. Et savourer ses mets variés.

Comme à chaque fois, lorsque nous sommes face à notre avion, l’attente de l’embarquement ravive les souvenirs.
Nous repensons à notre entrée au Pakistan, à ces hommes barbus à l’hospitalité intarissable, nous inondant de générosité, à ces montagnes intimidantes et magistrales, leurs sommets inatteignables.
Nous nous replongeons en Inde, ce pays coloré dans lequel nous avons passé près de huit mois ces deux dernières années, des routes sublimes du Kashmir et du Ladakh à la côte Malabar. Son histoire qui a éveillé notre curiosité, et nous a émus. Ce pays qui nous attire, nous surprend et nous agace, nous émeut et nous énerve. Mais qui nous rappelle à lui immuablement.
Nous nous rappelons le Sri Lanka.
Cette petite île dans laquelle nous avons posés nos valises plus que nous n’aurions imaginé. Les plantations de thé perdues dans les nuages, les variétés de bananes et la végétation luxuriante.
Nous nous transportons au Népal, sur les sentiers nous guidant humblement à travers les Annapurna colossales, approchant d’un peu plus près ces fabuleuses montagnes.

Sans oublier nos merveilleuses rencontres, ces personnes qui ont croisées notre route, pour un jour, six semaines ou quatre mois. Ces amis du voyage, dont les nouvelles régulières continuent de nous nourrir.
Nous appelant d’un « un jour, on y retournera ».

Ainsi, au moment du départ, nous avons le cœur serré et les mains moites, des nœuds et des papillons au ventre. Tout en même temps. Case retour ou case départ, nous ne le savons pas encore.

Le masque sur le nez, nous embarquons. Un pique-nique bien emballé dans un sac en plastique est posé sur notre siège. Mesures sanitaires oblige, il n’y aura pas de service à bord. L’ambiance est étrange, un brin stressante.
Les moteurs vrombissent, nous prenons de la vitesse, l’avion entre en résonnance.
Nous quittons le tarmac d’Osaka, le Japon, direction plein Nord, Amsterdam et l’Europe en ligne de mire.
À suivre.

4 thoughts on “Case départ

  1. ah ah : le site ne prenait plus les commentaires et là, je vais être le prems 🙂

    c’est qui les célébrités sculptés sur les colonnes ?
    comment ça marche le tampon dans le métro ? Ils sont beaux et ont l’air énormes par rapport à un ticket ? Ca fait un beau souvenir sur le carnet de croquis
    et c’est quoi ce quiproquo avec votre hôte : embrouille ou bien vous n’étiez juste pas alignés sur le nombre de nuits ?

    1. Prem’s !

      Aucune idée pour les visages sculptés.
      Alors dans toutes les gares, musées, temples et parfois boutiques, tu trouves des tampons en libre service. Ils sont assez gros (environ 8-10cm) et on était trop content de les trouver et de tamponner le carnet en effet. Certains sont très graphiques !

      Quiproquo avec notre hôte sur le nombre de nuits. Pas bien grave, un peu contrariant au départ mais nous avons trouvé ensuite un autre appart sympa!

  2. Oui ça m’inspire pas mal … La derniere photo – aile d’avion dans le debut de nuit et la lune en point au fond, avec les couleurs – est particulierement belle je trouve. Sinon une question de curiosite sociologique : les prostituees ne sont pas interdites au Japon, au point d’avoir leurs echopes ? Et economique : je viens de lire deux analyses totalement opposees sur la situation economique du Japon en deflation discutant les exploits ou les echecs des Abenomics… : on garde ca pour un apero bientot Bizzzzz 🙂

Ça vous inspire?