3 couleurs vertes

J1
Ngadi Bazar à Ghermu

Ngadi : 898m alt.
Ghermu : 1148m alt. (via Bahundanda ; 1275m alt.)
12.3km – 4h50

Il a beaucoup plu cette nuit, et quand notre réveil sonne à 6h30, il bruine et d’épais nuages gris s’accrochent encore aux imposantes montagnes qui bordent l’étroite vallée.
La veille, pendant une coupure de courant, alors qu’elle traversait le jardin pour revenir des toilettes sous une violente giboulée, Marion s’est sérieusement cognée le gros orteil droit contre un poteau (nos conditions de vie sont extrêmes !). Et ce matin, son pouce est douloureusement gonflé, et elle boite.
Timing on ne pouvait plus mauvais juste avant de commencer notre longue randonnée.

Nous prenons le temps de nous préparer, on a aucune envie de marcher sous la pluie.
De nouveaux guests sont arrivés hier soir, et nous faisons la connaissance de Perry et Ellie, jeune couple israélo-coréen sympa, avant de rejoindre la cuisine et Mina, notre hôte, qui nous a préparé deux délicieux pancakes, épais comme des blinis et parfait pour nous caler pour la matinée. Et comme elle est super sympa, et qu’elle nous aime bien parce qu’on est sympa (!), elle nous sert même du rab’.
Il n’est pas 8h quand nous quittons l’auberge. La pluie s’est arrêtée, mais le ciel bleu peine à apparaitre.
C’est ici le point de départ de notre randonnée. Nous partons pour une douzaine de jours afin de rejoindre le col de Thorung*… Et plus si affinités.

Nous quittons rapidement le hameau, marchant sur la piste empruntée par les jeep.
Nous traversons le barrage, puis grimpons directement le long du versant de la montagne.
Marion, handicapée par son orteil, sort son bâton de marche. On ne pensait pas qu’on s’en servirait au bout de 6min de trek.
Après seulement quelques centaines de mètres, nous rejoignons enfin le pittoresque village de Ngadi, où une poignée de maisons aux murs de pierre sont dissimulées dans ce paysage verdoyant. Nous apprenons d’un groupe de porteurs aux fardeaux imposants que le chemin que nous souhaitions emprunter a été partiellement enseveli par un glissement de terrain un peu plus loin.
Ça commence bien.
Et ces derniers nous indiquent l’itinéraire bis.

On emprunte ainsi un pont suspendu qui enjambe les eaux troubles de la rivière. Nous sommes surpris par la solidité et l’allure costaude du pont. Des faisceaux de câbles rutilants, des caillebotis sur le tablier, des grilles sur les flancs. En comparaison avec les frêles ponts que nous enjambions au Pakistan, où les planches au sol étaient espacées de plus de 50cm, la traversée est beaucoup plus sereine !


Sur l’autre rive, nous prenons un joli chemin de fougères. De l’eau court parmi les bananiers et bondit en de petites cascades, à l’ombre. C’est paisible.
Nous rejoignons la route pour moins d’un kilomètre, sur laquelle, ce matin, aucun véhicule ne circule, avant de repasser de l’autre côté de la rivière, par un autre pont.
Nous croisons une poignée de randonneurs, souvent accompagnés de guide et/ou porteur. La question du porteur devient ainsi un sujet de conversation récurrent…
Nous suivons le chemin de terre aux larges cailloux et profondes rigoles creusées par les intenses pluies des derniers mois, nous passons à travers des forêts bien denses et enjambons plusieurs rivières. Ça sent bon la nature et l’humidité, l’air est frais.


Aux abords des villages, les flancs sont recouverts de cultures en terrasse au vert éclatant. Nous observons les obliques des montagnes qui viennent barrer les horizontales des cultures, dont les courbes dansent en suivant la topographie du terrain. Nous remarquons les quelques hameaux isolés et perchés encore plus haut, en lisière du plafond nuageux (mais qui peut bien y habiter ?).

Nous profitons pleinement du silence et du bon air que nous offre notre environnement.



Malheureusement, Marion souffre de son pouce, nous trouvons nos sacs lourds, et Brice est déséquilibré par la bouteille de 2ℓ. Les débuts ne sont pas si faciles, d’autant que ça grimpe fort… déjà. Il nous faut nous roder, réarranger nos attirails, choisir le bon serrage des sangles de nos barda, ou des lacets de nos chaussures.
Posé à flanc de colline, nous passons à travers le village de Lampata, composé d’une vingtaine de maisons en cailloux et bois. Nous poursuivons notre ascension, grimpant sur de larges escaliers en pierre. Le chemin nous fait rejoindre parfois la piste des jeep – et ce matin, nous n’en croisons qu’une ou deux. Il faut dire que la chaussée est souvent en mauvais état et, dans les sections les plus pentues, barrée d’ornières creusées par les précipitations. Autant dire que tout est bien calme autour de nous.


Après l’ascension d’une longue volée d’escaliers bien raides, nous arrivons au village de Bahundanda posé au bout d’une crête. De ce plateau, la vue sur la vallée est superbe. Nous en profitons pour reprendre notre souffle au pied du bel arbre trônant sur la place centrale du village jetant son ombre sur un chautari. Les commerçants nous proposent « chiya, breakfast or cold drinks ». Une bonne rasade d’eau nous suffit, et nous poursuivons notre chemin.

Le sentier bascule rapidement de l’autre côté de la crête, s’ouvrant sur un petit plateau.


Les cultures en terrasse sont encore omniprésentes, comme des patchs vert clair sur les flancs sombres de la montagne. En contrebas, la rivière Marsyangdi dessine une rainure au pied des montagnes dont les sommets se perdent dans les nuages. C’est dans cette vallée que nous nous enfonçons.
Ce n’est que le début de notre randonnée, mais quand notre regard se porte au loin vers l’amont du fleuve, nous prenons progressivement conscience de ce vers quoi nous nous lançons.

Le poids du sac et les escaliers raides et glissants imposent à Brice de sortir, lui aussi, un bâton. Nous sommes ravis de cet achat de dernière minute.
Nous traversons les hameaux, saluant les habitants et caressant les biquettes. Des buffles trainent à l’ombre des étables, bercés par le son des nombreux cours d’eau et cascades qui débordent du paysage. Nos pieds peinent à rester au sec.



Malgré la beauté de notre environnement, nous sommes en peine. Brice commence à sentir une douleur à la hanche, et Marion à son orteil. Et il faut dire que nos trois semaines d’inactivité et de bonne bouffe à Pokhara n’aident pas.

Le sentier longe un mur abrupt. De l’eau coule le long de la paroi de roche noire, la mousse et la végétation luxuriante la recouvrent presque intégralement et pare le chemin de flaques. Sous l’effet des rayons du soleil, les nombreuses gouttent brillent comme autant de diamants dans cet écrin minéral et de velours végétal.
Nous poursuivons d’un rythme tranquille, observant la nature, nous attardant sur les sauterelles, les papillons, les chenilles et les oiseaux.
Nous sommes très souvent seul – nous ne croiserons pas plus d’une dizaine de randonneurs ce jour-ci. Peut-être la plupart des touristes entame leur trek plus loin en amont ?
Ça fait du bien d’être là.

Et pourtant, nous éprouvons des difficultés à avancer…
Brice a mal au corps, et son moral est petit. Il commence à douter de ses capacités à marcher si longtemps et encore plus à franchir le col.
À l’approche du village de Ghermu, on se fait une nouvelle pause. Muesli/flocons d’avoine/fruits secs/beurre de cacahouètes, le tout mélangé à l’eau de la rivière dans le bol Haribo de Sjoerd – c’est une première pour nous et heureusement que c’est bon, car ce sera notre encas pour les prochaines semaines.

Ghermu est un village mignon, posé sur un plateau une centaine de mètres au-dessus de la rivière et de la route.

Il est entouré de cultures de riz, de fleurs, de bananiers, et de murets en pierres entourant des maisons colorées.
Devant notre fatigue précoce, nous ne tergiversons pas longtemps et décidons d’y faire étape. À quoi bon continuer si nous sommes fatigués ?
En retrait du sentier, nous trouvons la charmante petite auberge au jardin fleuri de Shaam. Il est une heure moins dix.
La chambre est rustique mais les draps sont propres et la vue depuis la terrasse sur la cascade de Syange et les rizières est parfaite.

Douche chaude et lessive succincte, avant une session massage des épaules pour l’un et du pied pour l’autre. Nous nous posons pour une fin d’après-midi au calme, alors qu’une fine pluie se met à voiler temporairement le paysage.



Au loin, le fracas de la cascade résonne du rebond sempiternel de ses eaux sur la roche calcaire noire.
Depuis notre abri, nos corps se délassent face au tableau tropical paisible. Le plafond nuageux gris rectiligne et le plateau rigoureusement horizontal en délimitent le cadre, le vert fluo’ et le jaune des rizières contrastant avec les versants sombres des montagnes.
Et malgré notre état de fatigue, nous sommes enchantés de cette première journée.

Lors d’un intermède nuageux, nous tentons tout-de-même une petite balade dans le village.
Marion fait demi-tour, elle boite trop – croquis et repos !



Brice rejoint le bout du village avant de le contourner, empruntant les chemins vernaculaires qui serpentent parmi les champs. La mousson a été anormalement longue cette année, et les récoltes ont tardé. Dans l’attente d’une maturité imminente, les tiges de riz sont déjà regroupées en faisceaux, prêtes à être fauchées.

Nous terminons la journée en compagnie d’un gentil couple d’Anglais – aux lourds sacs, autour d’un excellent dal bhat (avec le riz du jardin !) et d’une tarte aux pommes – du jardin aussi**, avant de rejoindre nos pénates pour une calme première nuit.

‘* Nous aimerions boucler le circuit autour de la chaîne des Annapurna. Mais nous nous laissons la possibilité de continuer vers le trek de Poon Hill, celui-ci rejoignant le camp de base des Annapurna et plus si affinités … Si nos jambes tiennent le coup !

** Quelle belle surprise culinaire ! Ces tartes seront au menu de nos prochains petits-déjeuners, tant que les pommes seront du coin et disponibles !

Ngadi : 898m alt.
Ghermu : 1148m alt. (via Bahundanda ; 1275m alt.)
12.3km – 4h50



J2
Ghermu à Karte

Ghermu : 1156m alt.
Karte : 1803m alt.
20.1km 7h10

C’est encore une nuit pluvieuse qui s’abat sur le toit de notre petite auberge, et l’ambiance est bien humide alors que nous nous réveillons de bonne heure.
Les quelques vêtements lavés la veille ne sont pas secs. Tout comme le fond de nos chaussures qui méritaient un peu de respirer. Qu’à cela ne tienne, serviette, culotte et t-shirts feront une partie du trajet accrochés sur le sac.
Nous rangeons nos affaires et nous dirigeons en cuisine pour notre petit-déjeuner : tarte aux pommes et chiya, et nous sommes prêts à attaquer cette deuxième journée, dix minutes avant 8h.

Dès la sortie du village, le chemin qui descend du plateau est bien raide. Il s’enfonce pour rejoindre le creux de la vallée au niveau de Syange. Ce n’est pas le mieux pour s’échauffer, mais nous y allons tranquillement, d’autant que Marion boîte encore.
Un nouveau et étroit pont suspendu enjambant les eaux tumultueuses de la Marsyangdi, et nous rejoignons le relais-étape de Syange, installé sur la piste boueuse qui mène à Manang. Un énorme glissement de terrain à récemment emporté la route – et avec elle un véhicule – et un large poteau électrique est dans un équilibre précaire. Des engins de chantier sont en peine pour remettre en état cette infrastructure du bout du monde. Pour l’heure, tous les véhicules provenant de Besisahar sont contraints de décharger passagers et cargaisons, qui sont transbordés de l’autre côté du tumulus de pierre et gravas vers les jeep continuant vers Manang.

Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, le trafic s’en trouve ainsi amoindri.


Et alors que nous évoluons sur cette piste de boue et cailloux, nous ne sommes dépassés que par une poignée de véhicules.

Le chemin de randonnée bifurque pour nous faire traverser un autre pont suspendu.
Ça grimpe sec le long d’une paroi de plus en plus abrupte, puis cela redescend et re-petit pont pour rejoindre la route après seulement 500m…
Ça fait partie de l’échauffement on va dire.

La route principale grimpe en de multiples lacets, alors que les balises invitent les randonneurs à couper par une raide ascension le long d’escaliers aux larges pierres.

Nous regagnons la piste. S’il y a toujours aussi peu de véhicules, nous y rencontrons quelques randonneurs – pas beaucoup, mais plus que la veille.

La vallée est plus étroite. Les versants des montagnes sont si pentus que la végétation peine à s’y accrocher… contrairement aux nuages bas qui, comme nous, remontent la rivière. Les silhouettes des quelques arbres se détachent sur ce fond blanc… ou parfois bleu quand une percée se créé dans le ciel.
Nous observons les quelques villages surprenamment accrochés sur les flancs de la montagne. On ne distingue aucun chemin pour les rejoindre. Ils sont si proches, et pourtant si difficile d’accès.








Le relief accidenté de certains murs rappelle de longues griffures ou à des affaissements de terrain que le temps aurait néanmoins recouvert d’herbe et de mousse sur les faces les plus arrosées.
L’une des montagnes de l’autre côté de la vallée est impressionnante, les stries parallèlement obliques qui se dessinent sur cette avancée conique donne l’impression d’observer une toupie géante, ou une foreuse sortant de terre.

Nous évoluons dans un environnement incroyablement vert. La végétation est dense et riche.
Et partout coulent de longues chutes d’eau, perçant du plafond nuageux et glissant le long des falaises, émoussant la roche au fil des siècles.

Une heure et demie après être partis, nous arrivons au hameau de Jagat.
Le village est mignon. C’est un vrai village aux vieilles bâtisses encore dans leur jus.
Mais aussi beaucoup de nouvelles constructions, pour encaisser le flot* de touristes.
C’est ici que la plupart des randonneurs font étape. Mais quand nous le traversons ce matin, le village a déjà été déserté**, et se prépare à recevoir les nouveaux voyageurs de l’après-midi.

On continue de marcher le long de la piste boueuse, et en sortie de Jagat, les habitants sont justement en train de nettoyer les éboulis fraichement tombés sur la route (que les chauffeurs parviennent néanmoins à contourner habilement). Le camaïeu de vert et le mystère qu’entretient le mouvement des nuages le long des parois montagneuse nous motive !




Nous doublons la très belle chute de Chamje pour nous faire une pause snack dans le village éponyme.
C’est aussi ici que les balises du sentier indiquent une bifurcation traversant la rivière.
On voit passer plusieurs randonneurs, plus ou moins chargés, et surtout plus ou moins aguerris.

Une fois notre encas terminé, nous reprenons la route.
Et nous sommes surpris de très vite rejoindre, puis doubler, la plupart d’entre eux.
Nous réalisons finalement que nous avons un bon rythme, et une endurance au-dessus de la moyenne des autres voyageurs. Ceci ajouté à un ajustement plus efficace de notre équipement, et une meilleure technique de marche, le moral de Brice remonte dans les tours.

Les degrés de pierre réapparaissent et nous font subitement prendre de l’altitude.
Le sentier évolue au flanc d’une montagne couverte de fougères. Partout, la roche est humide, l’eau glisse de toute part. Quelques singes bondissent des arbres observants leurs cousins d’Europe suer et s’essouffler dans cette ambiance tropicale.
Le terrain est composé de petites pierres et de terre légèrement meuble, parfois entrecoupé de courts ruisseaux ou de cascades à enjamber (les bâtons sont définitivement plus utiles que nous le pensions).

Marion peine à trouver son équilibre. Sa douleur au pouce la lance souvent et l’empêche de marcher correctement à plat.
Lorsque le relief se fait plus plat, nous passons un groupement de maisons ultra colorées.
« il devait y avoir une promo’ sur le fuchsia à Casto’ ».
Notre chemin monte maintenant en pente douce, nous offrant une magnifique vue qui domine la route creusée de l’autre côté du val désormais très encaissé, et les imposantes montagnes englouties par l’épaisse brume. Les gros nuages blancs avancent vite, remontant les vaux et dansant autour des pics et promontoires escarpés.
Nous nous sentons privilégiés de ne croiser personne sur ce sentier. Nous avons l’impression de n’avoir ce paysage que pour nous. On respire, on voit, on écoute, on ressent la Nature par tous nos sens à l’affut du moindre stimulus.
Autour de nous, les parois sont toutes recouvertes de mousses vertes ou d’arbres luxuriants, hormis la très intimidante masse noire qui se dresse sous nos yeux. Une monumentale toupie sombre qui s’élève, imposante, contrôlant la confluence tumultueuse. Au pied de ce cône de roche, à gauche, un incroyable canyon creusé par un puissant affluant.
À droite de cette toupie, la rivière Marsyangdi dégringole, en fracas, de plusieurs niveaux.
Vue d’ici, nous avons du mal à apprécier les échelles. Les pierres enfoncées dans le lit des rapides rappellent celle d’un ruisseau, mais quand on réalise la distance qui nous en sépare, il devient encore plus abstrait d’estimer les forces gigantesques que le flot peut avoir sur ces amas de roches.

Le sentier redescend momentanément avant de s’élancer sur une pente aiguë et interminable.
Quelques sapins commencent à s’immiscer alors que nous arrivons sur une calme clairière d’où le chemin grimpe à sec. Quelques mètres en contrebas, le tumulte des eaux creuse inexorablement son chemin dans le roc.
Des Canadiens, précédemment rencontrés, appréhendaient cette montée constante de trente minutes toute en virage, pentes et escaliers. Pourtant si les jambes de Marion fatiguent dans la longue montée, nous ne nous en sortons pas si mal, grimpant d’une traite de 20min, les 300m de dénivelé.
C’est fou comme on prend vite de la hauteur…



Au sommet, nous profitons d’une rasade d’eau et d’une barre de céréales pour admirer le paysage.
Derrière nous, un panorama sauvage, d’une rivière impétueuse gardée par le colosse de roche comme dans le Seigneur des Anneaux. De l’autre, la vallée est surprenamment plate sur un ou deux kilomètres. Les gigantesques pierres massées dans la rivière ont formé au cours des temps une large retenue d’eau naturelle.
Une fois le petit plateau rejoint, le silence se fait, la rivière s’écoule large et sereine pour se déverser dans un étroit goulot par-delà la falaise. Les solides montagnes encadrent le minuscule village de Tal, couvertes de nuages menaçants.

Nous atteignons la grève sablonneuse où la rivière Marsyangdi s’étale sur plusieurs dizaines de mètres de large entre les deux berges. On marche sur la petite plaine aréneuse. C’est plat, ça déroule les jambes, ça fait du bien.

Si Brice est requinqué, les jambes de Marion sont fatiguées. Néanmoins nous n’avons aucune envie de séjourner dans ce village « dortoir », où les auberges aux toits de tôles et murs de béton se succèdent. On en profite seulement pour remplir nos bouteilles à la source avant de repartir aussitôt.
Brice motive Marion pour continuer encore jusqu’au prochain village, moins fréquenté.

À la sortie de Tal, nous passons sous le premier stupa orné de drapeaux multicolores.
Ça y est, nous sommes enfin de retour chez les Bouddhistes-Tibétains.
C’en est aussi terminé des rizières, ici c’est le maïs qui pousse sur le plus petit lopin de terre à plat.
Nous entrons dans le district de Manang.

Le sentier continue parmi quelques champs longeant la rivière qui s’enfonce dans cette énorme vallée encaissée, et rejoint très vite le tout petit hameau de Sirantal et ces quelques cultures. Nous choisissons de le laisser aussi derrière nous.


Le vallon se resserre avant de prendre une courbe sur la gauche. Le chemin de randonnée remonte le long de la pente verdoyante jusqu’à une bifurcation 1.5km plus loin (30min). Ici, nous avons le choix entre escaliers inondés par de l’eau qui dégringole sur les marches à grand bouillon, ou un sentier qui redescend pour traverser la rivière et rejoindre la piste des jeep. Nous choisissons le chemin de l’aventure, quand presque tous les randonneurs choisissent de rejoindre la route en contrebas***.
Le terrain n’est pas facile, les marches sont de tailles variables, nous avons les pieds dans la boue – et dans la bouse et le crottin, et traversons parfois des petites rivières (merci les bâtons !).

Notre itinéraire est grandiose.
Le sentier peu emprunté s’est rétréci tandis qu’il grimpe, pour finalement surmonter une partie de la vallée.


Au détour d’une boucle de la rivière, au sommet d’un belvédère naturel, nous partageons une vue à couper le souffle avec une demi-douzaine de vaches venues ruminer face à ce sublime point de vue. Sinon, personne. Le silence total. Nous sommes définitivement seuls. Nous contemplons la puissance du paysage qui nous entoure. Nous sommes insignifiants perdus entre ces montagnes. Et on en oublie même que nos jambes sont lasses.
La vue est superbe dans un cadre luxuriant, où de très nombreuses chutes d’eau dégoulinent sur les parois vertes et noires.
On est très contents d’être là.



Le sentier redescend sec jusqu’au niveau de la rivière, avant de re-grimper. Marion commence à souffrir, son sac repose trop sur l’os de sa hanche.

Allez ! Encore un dernier effort, et nous rejoignons Karte à 15:10****.

Nous sommes claqués.

Le tout petit village de quelques maisons de pierre nous satisfait pleinement : il est calme, mignon, presque désert.
On trouve une auberge entourée de plantations de maïs (où nous serons les seuls hôtes) et choisissons une chambre avec plein de fenêtres. Nous nous mettons au sec. Car même s’il ne fait pas trop beau (heureusement ?), nous transpirons beaucoup.
Nous sommes éreintés, les muscles las. Nous nous étirons et après un frugale repas d’avoine et de fromage, et alors que le soleil n’est pas encore passé derrière les hauts versants des gorges, nous profitons d’une bonne douche chaude régénératrice.

La fin d’après-midi est tranquille mais frisquette.
Il fait humide, les nuages sont bien accrochés aux montagnes. Dès que le soleil se couche, nous nous calfeutrons sous les couvertures (Marion a très froid ce soir) pour continuer de bouquiner avant de prendre notre dal bhat à 18h.
C’était de nouveau une journée magnifique, très verte et luxuriante.
Nous étions bien mieux dans nos baskets qu’hier, malgré nos maux respectifs.

Nous nous endormons fatigués, espérant voir de hauts sommets demain !

 

‘* Malgré la popularité du circuit autour des Annapurna, le nombre de randonneurs demeurent néanmoins raisonnable. En arrivant à Manang (spoil : on a bien réussi à rejoindre Manang !) en ce début de saison, le bureau des permis nous a appris que quelques 200 personnes passent le checkpoint tous les jours.

** Là nous avons eu le nez fin.
En choisissant de nous arrêter dans des villages « intermédiaires » (lire : moins fréquenté et offrant moins de logements – nous avons un fascicule de l’office du tourisme), nous marchons en décalage par rapport à la grande majorité des autres randonneurs (qui ne sont finalement pas si nombreux*). Ainsi, et notamment dans ces étapes initiales où les moins motivés ou les plus pressés peuvent emprunter la route plutôt que les sentiers plus pittoresques – mais aussi plus éprouvants, nous ne rencontrons que peu de monde et nous avons souvent la douce et gratifiante impression d’être seuls.

De plus, comme nous ne faisons pas de grosses pauses – notamment pour le déjeuner, nous rattrapons et doublons souvent les gens – ce qui nous permet aussi de nous arrêter plus tôt et de profiter un peu l’après-midi.

*** Nous les observons, depuis notre promontoire, marcher, parfois pieds nus, le long de la route finalement inondée elle aussi par les nombreuses cascades gigantesques dévalant le versant opposé.

**** Nous aurons de la peine quand nous verrons débarquer au crépuscule, dans l’auberge voisine, les voyageurs canadiens rencontrés le matin même à Chamje, les chaussures trempées, près de 3 heures après nous.

Ghermu : 1156m alt.
Karte : 1803m alt.
20.1km 7h10


 



J3
Karte to Thanchok

Karte : 1803m alt.
Thanchok : 2674m alt.
16.0km – 6h30

Au réveil, un triangle inversé de ciel bleu dessinée par les montagnes contraste avec l’obscurité qui règne dans la vallée encore léthargique.

Quelle belle surprise, nous pouvons enfin apercevoir les sommets, ce qui nous motive d’autant plus.

Après dix heures de sommeil, nous sommes en forme. Le gros orteil de Marion lui fait un peu mal, et nos corps sont encore fatigués, mais une bonne douche chaude, ainsi que l’omelette et la tarte aux pommes du petit-déjeuner achèvent de nous gonfler le moral à bloc.

Quand nous quittons Karte à 7h40, les rayons horizontaux du soleil matinal sont encore loin de pénétrer le vallon encaissé que nous remontons en direction du Nord. Il fait frais et ce n’est pas déplaisant. Au loin, les sommets des montagnes baignés par le soleil, sont tapissés de sapins et autres conifères.

Le fleuve Marsyangdi sinue de ses flots bouillonnants avant de bifurquer vers l’Ouest au niveau de Dharapani, une petite ville à la jonction du chemin de randonnée des Annapurna, et de celui de la vallée de Manaslu. Nous traversons la rivière sur la rive occidentale, y faisons tamponner nos deux permis*, nous étirons et profitons du soleil.
Au lieu de rester sur la route principale plus fréquentée, nous choisissons d’emprunter le chemin alternatif qui grimpe vers le petit village d’Odar.
Et ça grimpe sec et vite. Nous sommes contents d’avoir eu une demi-heure d’échauffements préalables avant d’entamer les vingt minutes de cette raide ascension.

Tout au long de notre progression, nous sommes récompensés par une vue sublime sur la confluence et le village qui s’y est installé et qui parait déjà si petit, et si loin.
Si nous arrivons sur le plateau d’Odar le souffle court (nous sommes déjà à 2230m alt.), mais sommes néanmoins surpris de notre capacité à monter ʻsi viteʼ**.

Quelques dizaines de maisons se sont construites autour d’un énorme bloc de roche sacralisé par les communautés hindoue et bouddhiste. Les cultures de maïs s’étalent jusqu’en lisière des forêts, au pied des montagnes que nous rejoignons en traversant le village. Les habitants nous accueillent avec de grands sourires. Ils sont affairés à étaler sur de grandes bâches au soleil, piments, maïs, et surtout… champignons fraichement cueillis : nous sommes en pleine saison. Miam !


Nous continuons sur un chemin de pierre bordé de murets de cailloux et un peu plus loin, en limite septentrionale du plateau, nous traversons un nouveau hameau encore plus joli, et beaucoup plus vivant qu’Odar.
Les maisons et greniers sont chaudement colorées. En prévision de l’hiver précoce, les premières sont garnies de hautes rangées de bois fendu, alors que les derniers sont en train d’être remplis de maïs en grain ou en épis. Et comme très souvent au Népal, les mamies et papis nous saluent chaleureusement.




Nous sommes ravis d’avoir emprunté ce sentier détourné à la découverte de ces villages isolés.Un étroit chemin de béton en lacet redescend abruptement vers la route, quelques 200m plus bas. On y retrouve une poignée de randonneurs, et notamment les Canadiens aux énormes sacs.

Nous marchons alors le long de la piste qui court en parallèle de la rivière dans un tableau karstique de mousse et conifères. Les fougères et les arbres caduques sont encore présents alors que les plantes tropicales ont désormais disparu.
Le très beau temps d’aujourd’hui nous permet de prendre la mesure (ou plutôt la démesure) des géants de roche qui nous entourent. Les flancs des montagnes grimpent raides, et les forets de sapins qui les recouvrent donnent le vertige tant ils semblent minuscules.

Après le moche village de Danagyu, la piste s’enfonce dans un paysage plus sauvage.


Le versant de la montagne se raidit. Nous prenons de l’altitude. La route est creusée à flanc de falaises vertigineuses au pied desquelles la rivière serpente dorénavant en une profonde gorge aux parois érodées par les flots.


Au détour d’un virage escarpé, nous sommes accueillis par le grondement d’une puissante chute d’eau qui passe au ras de la route avant d’aller s’écraser dans le canyon plusieurs dizaines de mètres plus bas. Le fracas est accompagné d’un nuage de brume que nous nous empressons de traverser sur un pont fait de solides troncs d’arbre.


Nous nous retournons et prenons le temps d’admirer pleinement le paysage dans lequel nous évoluons humblement. Respectueux de la Nature si puissante qui nous entoure. C’est fort. Nous sommes si fragiles à côté de la puissance de ces éléments, et si éphémères face aux échelles de temps qu’il leur a fallu pour soulever ces sommets, ou creuser ces cours d’eau. Nous nous sentons tout petits, et pourtant modestement en harmonie, et nous nous perdons de longs moments dans une respectueuse contemplation.

… Mais nous nous rendons compte que nous avons fait mauvaise route – si tant est que cela nous a permis de nous émerveiller un peu plus.
Nous aurions dû prendre un sentier dans la forêt peu après une passerelle de bois.

Ce n’est pas si grave, ça valait le coup de ‘perdre’ 40 minutes. Nous rebroussons chemin pour enfin emprunter les escaliers qui grimpent à travers la forêt. Il fait humide et nous sommes en sueur.
Mais nous grimpons bon train.


Nous doublons une fois de plus les Canadiens, exténués. Ils se contentent désormais de marcher sur la piste de jeep, moins raide, mais plus longue. On se demande jusqu’où ils iront, ou pensons que s’ils peuvent le faire, nous le pourrons aussi.

Le sentier de raccourci monte dur sur un terrain glissant de terre fraiche et de cailloux.
Marion commence à souffrir de ses hanches. Brice est toujours en forme.
En ce troisième jour de marche (seulement ? nous nous sentons déjà tant en immersion !), les déclivités sont prononcées et les sacs-à-dos sont encore lourds des victuailles pour nos encas***. Nous approchons aussi les 3000m alt. et il se peut que notre organisme ne soit pas encore suffisamment prêt à de gros efforts à de telles altitudes.
Nous traversons des futaies aux couleurs automnales. La mousse s’accroche aux arbres, et aux chablis. Le sol est recouvert de feuilles mortes. Ça sent l’humus.
En lisière de forêt, nous nous offrons un festin régénérateur.
Nous engloutissons notre ration journalière de fruits secs et profitons d’être aux abords d’une source pour boire au moins 1ℓ d’eau.

Nous repartons d’attaque, et rejoignons bien vite Timang, à l’entrée d’un plateau vallonné.
Nous comptions initialement nous y arrêter, mais il n’est que midi et demi et nous avons encore de l’énergie et de la motivation.
Et puis le village très fréquenté n’est pas si joli. Il bénéficie en revanche d’une très belle vue sur un large panorama alpin.

Après Timang, la route est assez plate et nous permet d’avancer confortablement.
Le ciel est morose, l’air est frais. Les nuages roulent en travers des montagnes et commencent de plus en plus à s’y accrocher. Le vent siffle dans les arbres, et les sommets sont désormais dissimulés par cette brume qui se fait de plus en plus dense.
À Kurung, nous quittons la route pour emprunter un étroit chemin qui passe derrière le village, ses cultures et ses habitations. Il se transforme vite en sentier forestier descendant graduellement en travers du versant de la montagne, et entouré d’une végétation mélancolique de fougères et de mousses dégoulinantes des sapins sombres.


On croise quelques singes langur çà et là, bondissants d’un arbre à l’autre, des oiseaux huppés et d’autres à queue orange comme ceux de Kargil. Nous nous arrêtons souvent pour contempler cette nature heureuse avant de rejoindre un long pont suspendu au-dessus d’un affluent du fleuve Marsyangdi.
S’en suit une terrible montée d’escaliers qui nous demande du souffle pour arriver au plateau sous un ciel gris.

On découvre alors le charmant village de Thanchok qui semble avoir été protégé du tourisme dans son écrin de roc et de verdure. Le village est en effet en retrait de la route principale. Aucun véhicule ne le traverse, et si on n’y prend pas gare, on peut facilement le manquer.
On y trouve de vieilles maisons en bois au-devant desquelles s’entassent de gros tas de buches. En façade sont parfois accroché des billots de bois percé d’un trou sur leur flanc, et nous comprenons bien vite que ce sont des ruches.







Il n’est pas encore deux heures quand nous arrivons, et de vieilles mamies s’affairent à faire sécher champignons et pommes sur leur toit auquel elles accèdent par de drôles d’escaliers-échelles creusés dans des demi-troncs. Et partout, les poules glanent les quelques graines tombées par inadvertance sur la chaussée de pierre de ses ruelles rarement foulée par les randonneurs, des chevaux au crin mal brossé mâchent le foin, les chèvres et les vaches, à l’abris, nous regardent candidement passer.

L’ambiance qui règne dans ce village est sereine. Il semble figé dans le temps. Ainsi, sans trop hésiter, nous décidons de finir notre journée ici. Il est temps.

Nous posons nos sacs dans ce que Marion appelle l’auberge d’Hansel et Gretel. Il n’y a pas de pain d’épices sur les montants des fenêtres, mais la peinture bleu clair et blanche, les escaliers et les fleurs, le parasol coloré et la terrasse nous invitent indéniablement à nous y reposer.
La chambre, minimaliste, est entièrement lambrissée, diffuse une odeur chaleureuse de sapin.

Anita, notre hôte, nous fait chauffer un seau d’eau, et nous nous dirigeons vers les toilettes, derrière la boue et les bouses, à l’arrière de la maison****.
Une douche chaude et salvatrice plus tard, nous voila bien installés et prêts à nous étirer et reposer, alors qu’il se met à pleuvoir des trombes.
Nous croisons quelques randonneurs (ainsi que les Canadiens) en pancho-kway, persistant à rejoindre le village de Chame, à encore 2h d’ici. Nous sommes, de notre côté, ravis de notre timing.
Au chaud sous nos larges couvertures, Brice lit, Marion s’endort.

Nous finissons la soirée dans la cuisine, au près du foyer. Nous avons ajouté de nouvelles épaisseurs de vêtements. Les collants en mérinos et les bonnets sont les bienvenus.
Notre traditionnel dal bhat, accompagnés de champignons frais et délicieusement cuisinés nous est servi de bonne heure.
On se réchauffe, on se régale.
On repense à cette incroyable journée.
Un mélange entre les Alpes et ce que nous imaginons du Canada ou des grands Parcs américains.
Aujourd’hui, les échelles étaient démesurées, la rivière et les cascades tellement puissantes, les sommets hauts et abruptes. Et nous si petits.
C’était encore une belle étape.

 

‘* Tous les touristes qui remontent la vallée, soit à pieds, soit en jeep, doivent s’arrêter pour s’enregistrer au bureau des permis. Et pour l’anecdote, on y trouve, juste à côté, un magasin de souvenirs qui y vend des pochettes de hashish au nez et à la barbe de l’officier de police du bureau mitoyen.

** Vu d’en bas, rejoindre tel ou tel point en hauteur semble souvent difficile, voire insurmontable. Mais finalement, on s’y retrouve souvent plus aisément que prévu… ce qui nous conforte dans notre habilité.
Il suffit simplement (!) de mettre un pied devant l’autre, de bien respirer, de ne pas faire de longue pause, et nous arrivons généralement à bon port.

*** Pour les encas du quotidien, nous avons prévu des fruits secs (abricots, dattes, amandes, noix, coco, graines de courge, zest d’orange) et lapsi (pate acidulée d’un fruit local) – Marion prépare la veille, une petite poche pour la journée. Nous avons aussi un gros stock de barres céréalières.
Et une fois arrivés au camp, nous nous préparons parfois (surtout au début), un bol de flocons d’avoine et muesli avec du beurre de cacahuète et des fruits secs. Nous avons aussi quelques paquets de fromage sec.
Sans compter les 2ℓ d’eau que nous portons en sus, nous sommes ainsi partis avec plus de 4kg de victuailles par personne.

**** Alors qu’il faisait nuit, Brice s’est cassé la figure pour aller aux toilettes, glissant sur la boue/bouse en allant nous brosser les dents. Il s’est fait mal au pied… verdict demain.

Karte : 1803m alt.
Thanchok : 2674m alt.
16.0km – 6h30

9 thoughts on “3 couleurs vertes

  1. Je connaissais pas ce film !!! Il n’est pas mal du suspens , de l’aventure , de nos acteurs, un peu monochrome mais de magnifiques paysages
    Je le recommande
    Bises

  2. Marion c’est un peu la chevre, comprenez Pierre Richard dans le film, a qui il arrive tout plein de petits tracas mais qui au final la font avancer. Ce qui fait de Brice un Depardieu en puissance…

  3. Que de souvenirs… ça fait bizarre car je ne reconnais pas tout. Sans doute nous sommes nous arrêtés dans des villages différents. Puis avec les séismes qu’a subi le pays, ça a du changer un peu les villages

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