Auteur : en-bourlingue

Pas touche aux Pachtounes

Avant d’arriver à Peshawar, nous avions tout un tas d’idées reçues confirmées par nombre de nos interlocuteurs.

Peshawar, c’est avant tout la capitale des Pachtounes, ce peuple partagé entre le Pakistan et l’Afghanistan.
Ce peuple est connu pour être conservateur et traditionnaliste, et la région affiche un taux d’alphabétisation et d’éducation assez faible.
C’est la grande ville par laquelle transitent les Afghans, refugiés de cette guerre sans fin, ou simples voyageurs.
Et puis cette ville a connu des années difficiles à la suite de l’offensive de la coalition internationale dans le pays voisin.
Le Pakistan ayant été la tête de pont des opérations, elle subit de violentes attaques terroristes des Talibans.
Des bombes explosaient tous les jours dans les bazars, les marchés, les rues et les mosquées, ciblant aussi bien les civils, les positions militaires ou les forces de police.
Anwar étudiait à cette époque à Peshawar, et il nous racontait ne jamais s’être baladé en ville.

Et puis, le conservatisme rencontré à Mingora augurait qu’on ne trouverait que peu de femmes dans les rues. Plus d’inconfort pour deux occidentaux qui ne se fondent pas forcément dans la masse. Enfin, une bagarre eclate dnas notre petit bus, entre un passager et le chauffeur, ce qui nous vaudra une demi heure au poste de police dans cette zone pachtoune rurale.

Nous nous attendons ainsi à ne pas être très bien accueillis, à ne croiser qu’une poignée de femmes en bukhqa… en gros, à n’y passer que quelques rapides jours avant de continuer vers Islamabad.

En arrivant à notre hôtel, l’accueil est étonnant. Nous sommes vendredi midi.
Le gérant semble enclin à nous héberger, mais il souhaite aussi que nous partions de Peshawar au plus vite, et surtout nous demande de ne pas quitter notre chambre avant 15 ou 16h, laissant ainsi passer la grande prière du vendredi.
Cela ne nous rassure pas trop.
Nous attendons tout de même un peu, ne sachant pas si c’est du lard ou du cochon (!), puis décidons de nous lancer. Cela fait des années que la ville s’est assagit, soyons confiants.


Notre hôtel est en pleine vieille ville, qui n’est qu’un immense bazar.
Nous nous élançons donc dans ce chaos de bruits, de motos, et rickshaw, d’invectives des commerçants et de bousculades.


Le labyrinthe des ruelles étroites qui partent des rues déjà congestionnées, sont le théâtre de couleurs, d’étals débordants de produits, de chariots pressés slalomant entre les chalands.


Et nous découvrons alors … que nous nous étions trompés de bout en bout.
L’hospitalité des pachtounes est incroyablement chaleureuse. Ainsi, il nous est impossible de passer plus de deux boutiques sans être interpellés « Welcome to Pakistan, what is your country name ? » et si nous avons le mauvais réflexe de nous arrêter, il devient difficile de refuser les insistantes invitations à boire le thé, qui sont loin de conduire à de mauvaises rencontres.

Ainsi, au détour d’une rue baignée par le soleil de fin de journée, Sohail nous apostrophe avec les habituelles questions.

Il nous raconte alors qu’il avait un temps travailler pour le Figaro, en tant que correspondant couvrant la situation au début des années 2000. Il avait même fait le voyage* à Paris. Après s’être détourné de sa route initiale en nous accompagnant ici et là, nous ne pouvons qu’accepter son invitation à boire le thé dans sa famille. Nous sommes ainsi conviés chez lui en compagnie de sa femme, sa fille et ses nièces. Bien entendu, le chai est accompagné de samosa, de gâteaux et de nimko.


Lui aussi nous raconte les années de terreur, où des bombes explosaient quotidiennement, notamment dans la rue marchande de Qisa Khwali et où il manqua de quelques secondes d’être parmi les victimes de ces attentats de masse.
Nous repasserons chez lui, durant notre séjour, toujours accueillis avec générosité et bienveillance.

Encore une fois, ces moments sont riches de simplicité et nous touchent beaucoup.

Jour après jour, nous étendons notre imprégnation pachtoune (ou pathane) pour finalement passer 5 jours à Peshawar. Cette ville est épuisante autant qu’elle est attirante. Elle fatigue et émerveille, fascine et effraye.


Chaque parcelle et coin de cette ville invite à y jeter un œil.
Et lors de l’azan, c’est un canon de muezzin qui appellent les fidèles dont le flot s’écoule dans les multiples mosquées qu’abrite la ville.

Nous nous faufilons dans ces ruelles étroites, où les boutiques s’enchainent. Nous traversons la rue des teinturiers, celle des shawar kamiz, puis celle des chaussures (et même en amont celle des semelliers, qui donnent une seconde vie à de vieux pneus).


Nous tombons sur les poissonniers puis les ateliers de broderies, où les hommes, installés autour de grandes tables basses, tissent perles et fils colorés pour faire naitre ces superbes motifs qui orneront les robes des femmes de Peshawar.


Les magasins d’étoffes aux milles couleurs sont fréquentés par un nombre non négligeable de femmes.
Nous restons dans une ambiance conservatrice, et nombre d’entre elles sont très couvertes avec un usage de la bukhqa traditionnelle ou du niqab importé d’Arabie Saoudite. Mais il n’est pas marginal de voir des visages, et des sourires.

Les minuscules échoppes se succèdent, toutes plus improbables les unes que les autres.
Cette effervescence est chouette et ponctuée d’innombrables enthousiastes et souriants Welcome to Pakistan.


Nous nous installons dans les stands de thé où seuls les hommes sont présents et où les immortelles théières sont à elles seules l’emblème de la ville. Mais personne ne nous le reproche (ou pointe Marion pour lui demander de ne pas s’asseoir ici ou là) et nous y sommes même invités. Un croquis, un chai accompagné d’un délicieux nan emballé dans un simple papier journal**, quelques photos et nous reprenons notre traversée labyrinthique et tumultueuse dans Peshawar.


Comme une chorégraphie, il faut trouver le rythme dans ces rues pour s’y insérer. Plonger dans le vacarme urbain et y trouver notre place.

Nous trouverons un peu de répit au musée de Peshawar dont la collection n’hésite pas à afficher les richesses des civilisations ayant peuplées ce territoire avant son islamisation tardive : des effigies de Bouddha en passant par les sculptures Kalash. On se dit que les conservateurs du Musée ont dû serrer les fesses à l’approche des Talibans.

Peshawar est aussi réputée pour sa bonne nourriture et nous ne manquerons pas d’y goûter, pensez-vous !
Du mouton au barbecue comme jamais on a en mangé, les kilos de goyaves, les verres de yaourt frais et lassi, le kabuli pulao dont la saveur légèrement sucrée des raisins et carottes fait temporairement voyager par-delà la proche frontière, les verres remplis à ras-bord de jus de grenades fraichement pressées***, les bols de faluda (un gâteau de semoule à la cardamone), les poulets tikka, et sans parler des incroyables nan dont les pachtounes ont la maitrise.


Au détour de déambulations, nous tombons sur une des maisons de la famille Sethi.

Aujourd’hui restaurée, elle témoigne, à travers le travail de bois sculpté des vitraux, et des jeux de lumière, d’une histoire architecturale riche du XIXème siècle.
La maison est ainsi exceptionnellement bien conservée et nous savourons chaque détail de sculpture, les miroirs piqués par le temps, les couleurs ternies par les années, les plafonds incroyablement gravés, les volets finement et intelligemment ajourés.


Nous découvrons ce bijou d’architecture, inspiré de celle des Moghols, dans un calme absolu alors que dehors, le rythme trépidant de la ville fait rage. C’est une pause salvatrice.
Les autres bâtisses n’ont pas la même chance et sont décrépites. Mais ni leur charme ni leur richesse ne peuvent être voilés. La haveli Kapoor – de la célèbre famille, en est l’exemple.

Nous profitons également d’une journée en compagnie de notre bon ami Anwar (et d’Akill, une de ses connaissances) – descendu de Booni pour quelques semaines afin de voir sa sœur et profiter du temps clément de la ville.

Nous nous retrouvons dans Qisa Khwali, autour d’une foule curieuse de nos amicales embrassades, et partons découvrir la mosquée Mahabat Khan, vieille de 350 ans, et de pure style Moghol.

À l’intérieur, les fresques inondent les arches de fleurs et d’arabesques. Il n’est pas encore 13h, et la mosquée est calme. Quelques fidèles commencent leurs ablutions, d’autres sont déjà en pleine prière. Nous traversons la partie couverte du bâtiment. Comme souvent dans les régions torrides, les mosquées possèdent de larges patios d’extérieur ou les habitués viennent prier sur le marbre chaud qui recouvre le sol.

Ainsi, la partie intérieure est relativement étroite et son couloir de fresques et dômes invite au calme.
Anwar n’y est, bien sûr, jamais venu et est ravi de cette visite. Et nous aussi.
Il n’a d’ailleurs jamais pris le temps de visiter la vieille ville à l’époque où il y étudiait, et il est émerveillé que nous lui servions de guide.

Nous tentons d’aller visiter l’Église de tous les Saints, mais l’infrastructure de sécurité digne d’un véritable bunker nous intimide, et la porte reste close.


Nous continuons nos pérégrinations à travers les bazars, les vendeurs de tapis ou de télécommandes, les bouchers, les chai ou kahwa (le thé vert à la cardamone, beaucoup plus digeste, surtout depuis que nous le demandons pika-sans sucre), les épiceries bariolées, les vendeurs de foulards et étoles, ou d’oiseaux (pour le plaisir de les voir voler puis revenir).


À la nuit tombée, les lumières de la ville baignent d’une atmosphère festive ces ruelles, les mosquées se parent de guirlandes, les échoppes ont toutes des ampoules de différents blancs…

Les terrasses des salons de thé sont remplies d’amis conversant jusqu’à plus soif.


Ce n’est que tard dans la nuit, que finalement, les rickshaws se calment, les vendeurs baissent les bruyants rideaux de fer et qu’enfin le rythme de la ville ralentit.

 

‘* Nous sommes surpris de rencontrer de nombreuses personnes qui soit ont vécu et travaillé en France, à Barcelone, en Angleterre… soit qui ont un ami ou un frère qui vit de petits boulots laborieux toujours mieux payés qu’ici. Ces gens courageux qui nous parlent dans un relativement bon anglais, au hasard des rencontres, tenant un chariot de friture ou chaat au coin d’une rue.

** Un papier journal en coréen !
Tout s’achète et se vend au Pakistan, des pièces détachées de voitures arrivant par containers entiers de Hong-Kong, ou du Japon (de la manivelle de vitre au châssis complet) … y compris des journaux coréens.
On nous a donné plusieurs raisons à son utilisation alimentaire : ça ne coûte pas cher… mais ça devrait être encore plus le cas pour le journal en ourdou – jamais utilisé.
L’autre raison entendue, c’est qu’ils ne voudraient pas salir le nom d’Allah… moins susceptible d’apparaitre dans les journaux coréens.

*** Who likes anar, likes Anwar.

 

Bouddha et barbus

Départ depuis la chaotique gare de Chitral… et sans escorte.
Cela facilite les négociations, et en 3~4 minutes, nous trouvons le bon véhicule.
Marion est à l’avant et Brice est à l’arrière d’une petite voiture, avec une femme bouteille*, son mari, et leur enfant qui vomi tout le temps. Il faut préciser que ses parents le gavent de nimko (petits gâteaux secs fris, snack typique au Pakistan, certes très bons mais qui ne conviennent pas aux routes sinueuses de la région) et que la route pour redescendre dans les plaines du sud est très très très mauvaise.
Des virages dans les montagnes, des cols élevés… et beaucoup beaucoup de boue.

Au passage du col de Lowari, un checkpoint. Nous présentons une photocopie de nos passeports comme nous en avons l’habitude.
Les policiers semblent tiquer. On ne sait si ça ne leur plait pas de voir des étrangers se balader sans escorte, ou si c’est la procédure normale.
Dans tous les cas, après 20 minutes d’attente, notre petite auto se retrouve escortée par une jeep remplie de policiers en arme, ce qui, finalement, nous facilitera grandement la traversée des bourgades encombrées et disséminées dans la vallée.

Sur les 180 kilomètres nous reliant à Mingora, chef-lieu de la vallée de Swat, notre destination, ce sont dix patrouilles similaires qui se succèderont dans une organisation magistrale, dont même le défilé du 14 juillet serait jaloux.
Les policiers nous aident même à trouver un hôtel… avant de nous laisser, en plant.
Il n’y a pas besoin d’escorte dans la vallée de Swat. Très bien.

Il faut dire que la route longe les FATA, les Territoires Tribaux administrés par Islamabad… enfin, administrés… c’est justement pour cela que l’on a besoin d’escorte. Pendant longtemps, ces territoires difficilement contrôlés par l’état fédéral, étaient une vraie passoire avec l’Afghanistan des Talibans.

La région de Mingora, et plus en amont, du Kohistan, avait d’ailleurs été un temps sous l’emprise des Talibans, d’Al-Qaida et de son leader Osama Ben Laden. Toute la famille réunie.
Les gens dans la vallée de Swat ont beaucoup souffert de leur présence inquisitrice.
Et en plus d’imposer leurs idées à la population, ils ont aussi saccagé nombres de sites historiques éparpillés dans la région.
Depuis quelques années, les Talibans ont été chassés. La vie reprend comme auparavant.

Car la vallée de Swat, comme à plus grande échelle la plaine de Peshawar, regorge de monuments bouddhiques. Stupas, monastères, bouddhas… l’art de la civilisation Gandhara est la parfaite fusion des arts grec, parthe, romain, perse, indien et avec comme medium commun le Bouddhisme, installé pendant environ sept siècles.
En effet, l’Islam est arrivé dans la région assez tardivement, au XIème siècle.

Aussi, notre passage éclair par Mingora nous permet de visiter la très riche collection du musée de la ville et quelques ruines environnantes.


Malheureusement, la neige a déjà recouvert certains villages d’altitude, et malgré tout le bien dont nous avons entendu concernant les paysages de cette région, nous arrivons trop tard.
Il faudra revenir !

Après avoir trouvé le bon minivan dans une gare routière bondée, s’être plié en douze pour rentrer dans ce véhicule, avoir jouer à Tetris avec nos genoux et le coude du passager voisin, avoir intercalé une femme bouteille entre la fenêtre et Marion, nous partons en direction du village de Manglor pour une balade champêtre et historique.

Le chemin nous mène dans le fond de la vallée, longeant quelques cultures et villages, avant d’apercevoir, nous surplombant, un imposant rocher sur lequel un Bouddha est sculpté (dont le visage a été détruit aux passages des Talibans), et faisant face à la vallée de Swat.

Un habitant du mini village se joint à nous, nous offre quelques kakis puis nous raccompagne en contrebas. Sympa.


Mis à part l’OVNI urbain qu’est Islamabad, c’est notre première expérience citadine au Pakistan.
Ayant choisi de séjourner au cœur de la ville, nous comprenons le rythme de cette petite cité qui ne s’endort que peu après minuit. Dans la rue, des chariots de vendeurs de fruits, les bazars des étales, des restaurants à profusion, des rickshaws qui klaxonnent, des salons de chai débordants de chalands… et à chaque regard croisé, un grand sourire et un accueil généreux.
Il y a bien sûr, que des hommes et le peu de femmes que nous croisons sont très « fermées ».

En nous baladant dans les rues du petit village de Manglor, Azim Shah, médecin homéopathique, nous convit pour un chai (+ gros gâteau+nimko) et nous raconte la vie pendant les années de plomb dans la vallée de Swat. Sa famille comme de nombreux habitants Pachtounes ou d’autres communautés, ont été contraints de fuir la région pour ne pas subir la pression, les intimidations et la violence des intégristes.

Enfin, c’est aussi notre premier contact avec la culture Pachtoune. Ce peuple installé à la fois sur les territoires de l’Afghanistan et du Pakistan a une culture influente dans la région.
Sa capitale, Peshawar, est une ville historiquement très importante et sera notre prochaine destination.
Nous nous lançons pour un grand plongeon dans le chaos de cette ville!

 

‘*C’est ainsi qu’Anwar appelle les femmes en bukhqa.
À la différence du chador iranien, la bukhqa si, elle est monochrome, est souvent de couleur (ocre, brun, violet ou bleu clair voire blanc). Elle couvre intégralement le visage, et seulement une petite grille de tissu permet à son occupante de « voir » à travers.
La bukhqa est tenue par la tête sur laquelle elle semble être visée et donnant ainsi à la silhouette de la femme une forme de bouteille…
Et même si les femmes sont habillées de manière colorée en dessous, même si elles ont choisi de la porter, même si… Cette barrière de tissu entrave vraiment le partage. On ne peut ni se sourire, ni se regarder. On ne peut rien échanger. On ne devine rien. Elles disparaissent de notre champ de vision. Elles font partis du décor, comme la vitrine d’un magasin ou l’étal du marchand de fruit.
Cette distance, discrétion et absence est compliqué à comprendre…
Et ce sujet est vaste !

Ishpata baba

Il est compliqué de quitter Anwar et Booni, même si les deux heures de route qui nous mène à Chitral sont aussi belles que la région que nous laissons derrière nous et ponctuée de petits villages implantés sur les hauts des plateaux.


Capitale du district du même nom, Chitral apparait comme une ville carrefour des routes du Sud et de l’Est.

Après avoir dit au revoir à Anwar… et à Mehrab, ce dernier s’assure qu’une nouvelle escorte monte avec nous dans le minivan jusqu’à la limite du district.
À partir de là, une brigade montée – soit deux gendarmes sur une mobylette – nous ouvre la voie jusqu’à l’entrée de la ville. On a, une fois encore, du mal à nous dire qu’ils pourraient nous défendre en cas de problème.
De là, nous sommes invités à nous enregistrer au poste de police.

Sur le mur, deux tableaux attirent notre attention, ceux-ci répertorient le nombre de touristes venus dans le département de Chitral depuis 1973.
À l’époque, Chitral n’était qu’un bazar d’échoppes en bois, entouré de cultures vert émeraude, et attirait des aventuriers, cheveux longs et « pattes d’ef’ » qui déambulaient librement alors que les Talibans n’existaient pas.
Comme partout au Pakistan, le tourisme s’est éteint suite aux attentats du 11 septembre et la guerre en Afghanistan qui en découla.

Aujourd’hui, le béton a quelque peu remplacé les jolies boutiques. La circulation y est dense, et on nous a collé un sympathique agent du ATS (AntiTerrorist Squad) que nous devons appeler même pour aller boire un chai dans la rue*- en face.

Cela nous entrave un peu, notamment dans nos relations avec les néanmoins affables et accueillants locaux, et surtout quand on aime se balader un peu là où l’on veut…Mais ça tombe bien, on ne comptait pas rester longtemps dans ce bourg.


Le lendemain, direction la vallée de Rumbur, dans le pays kalash.
Les Kalash sont un peuple indigène, installés dans trois gorges encaissées, coincées entre l’HinduKhus et l’Afghanistan.
Ils se réclament comme descendant de l’armée d’Alexandre le Grand, passé par ces contrées lors de ces nombreuses conquêtes, mais les historiens pencheraient plutôt pour un groupe indo-iranien (voire pré-zoroastrien) venu juste de l’autre côté de la frontière actuelle.
Ils sont animistes ou/et un peu hindouistes et cultivent, aujourd’hui encore fortes traditions ancestrales et langue locale – le kalasha (langue dardique de la branche indo-aryenne).

Nous nous arrêtons dans la vallée de Rumbur, dites pour être la plus traditionnelle, la moins dénaturée par le tourisme … et la plus pure au niveau ethnique.

Nous arrivons accompagnés de notre escorte – celle de Chitral – dans une voiture passenger. Coincés à 4 à l’arrière du véhicule sur les pistes trépidantes pas plus larges que l’auto, c’est avec soulagement que nous arrivons dans cette vallée.


La vallée de Rumbur est composée d’une dizaine de hameaux, qui se succèdent de part et d’autre de la rivière, remontant cette dernière jusqu’au lointain village de Sheikhandeh.

Nous déposons nos affaires dans une auberge trop chère pour la première nuit, avant de changer pour une petite chambre en plein milieu du village de Balan Guru.
Relève d’escorte, c’est Alizar qui va nous accompagner au cours des deux prochains jours. Il est Kalash, on se dit qu’on va pouvoir apprendre plein de choses… avant de réaliser qu’il ne parle pas anglais. Bon ben on va apprendre moins de chose…
Il fait bon dans cette vallée, malgré l’automne qui semble déjà passé. Nous arrivons un peu trop tard mais cette vallée aux montagnes plus douces, nous invite tout de même à la balade.

Dans ce village, il n’y a qu’un buibui qui nous servira notre bolée quotidienne de haricots rouges (loubia), de dhal, de viande de chèvre (c’est assez fort en goût, et les Kalash ne mangent presque que ça) et de nan délicieusement cuit au tandoor. Ce sera notre régime alimentaire exclusif pour les 5 prochains jours dont la simplicité et rusticité n’est pas sans nous rappeler celles du Kirghizistan.
Il y a bien quelques échoppes, dans lesquelles on trouve les habituels biscuits, un boucher qui tous les matins, débite une chèvre pour la vendre en petits morceaux après les avoir lavés dans le ruisseau aux eaux gelées qui traverse le village et alimente les moulins à moudre les grains de blé ou de maïs.


Nous emmenons ainsi Alizar de l’autre côté de la rivière, suivre les canaux d’irrigation et couper à travers champs.


Nous découvrons avec fascination ces villages, construits à flancs de montagne, avec l’impression que les maisons se superposent les unes au-dessus des autres, créant des terrasses d’où sortent les conduits des poêles et où sèchent les fruits et le foin.


Ces maisons, en structure de bois et dont les murs sont remplis d’ardoises précautionneusement alignées et disposées entre les piliers accueillent, une fois encore, de grande famille sur plusieurs générations et avec nombre d’enfants aux minois crasseux qui vagabondent librement dans ces villages.

À la nuit tombée, Yasir, notre hôte, nous prépare un feu en terrasse, d’où l’on observe la vie tranquille, ici aussi, de ces villages du bout des routes.


Yasir à une multitude de frères, et comme souvent, au moment du mariage, ce sont les femmes qui rejoignent la maisonnée des maris. Ainsi, ici, vivent une dizaine d’adultes et tout autant d’enfants.


Nous y sommes invités pour de copieux petits-déjeuners : pain aux noix, beurre ou miel, et du chai, du chai, du chai…
À l’intérieur, une pièce unique sert de cuisine et de pièce à vivre.


Au fond, quelques étagères décorées de journaux découpés, sur lesquelles repose un peu de vaisselle proprement disposée.
Au centre, un poêle chauffe, en permanence en cette saison, une grosse bouilloire. Le foyer rougeoyant de braises chaudes est constamment alimenté par une mamie aux aguets.
Quelques bouts de bois sont entassés dans un coin, et des couches tressées de part et d’autre de la pièce.

Suspendus sur des fils, les vêtements colorés de ces femmes kalash, robes et couvre-chefs, une peau de chèvre séchée servant à battre le beurre, quelques ampoules au plafond et toujours ces murs noircis de suie.

Au début de notre séjour, nos interactions avec les enfants sont rudes, mais à mesure que nous faisons partie du paysage, leur comportement se radoucit.


Nous apprenons quelques mots en kalasha, dont le très utile bonjour/ichpata – baba (pour une femme), baya (pour un homme), et merci/bo brusht que nous allons sortir à tout bout de champ.
Il est vrai que dire As-Salaam-Alaikum à des non musulmans, ça fait bizarre.

Ainsi, le deuxième jour nous partons pour une longue balade.


Nous passons dans un beau défilé, traversons cours d’eau, croisons quelques lourds grumiers et au détour d’un méandre, se dévoile devant nous un pittoresque petit village gardant le confluant de la vallée qui se sépare.

Nous demandons le nom de ce dernier à Alizar qui nous répond : muslim.
Ok, donc ce village de Sheikhandeh a pour nom muslimMouais…
On comprend finalement que ce village est entièrement sunnite. Les femmes sont absentes, les hommes barbus et une petite mosquée est installée sur la place du village.

On réalise, trop tard, qu’Alizar n’est pas hyper serein ici**. Pour notre part, nous ne sommes pas trop mal accueillis, soulevant, dans tous les cas, la curiosité.

Les maisons, construites dans un style kalash invitent pourtant à relier l’histoire de ce village à ceux en aval.
Une des versions raconte que ce village est peuplé de personnes venant du Nurdistan, région située de l’autre coté de la frontière, en Afghanistan (à seulement 2 jours de marche d’ici).
Une autre version penche plutôt pour un village de convertis, et ce, depuis plusieurs générations.
Bref, une fois de retour au village le discours officiel, c’est que ces personnes ne sont pas bonnes, qu’ils volent les biquettes des bons Kalash, et qu’ils sont dangereux.

Et oui, notre séjour chez les Kalash nous fera également réaliser que la peur de l’autre existe aussi ici.
Et qu’ici « aussi », certains Kalash sont peu fervents de toute cohabitation inter-religieuse.
Personne n’est parfait.
Nous avons d’ailleurs été, à nos dépends, source de quelques crispations avec certains individus les moins éduqués. Brice avec sa barbe, et Marion (dont le prénom transformé en Mariam pour faciliter le voyage et les échanges)***. Il est très désagréable de devoir se justifier de ne pas être musulmans, et un sentiment amer de déloyauté envers nos amis de cette confession. Une fois de plus, l’éducation est la première arme face à l’intolérance.

Dans notre village, nous faisons rapidement la rencontre de Jamshir.
Il est de la police de Rumbur, et comme il parle anglais, il se propose de relever Alizar : nous lui posons ainsi plus de questions sur ce peuple si atypique.


Grâce à lui, nous avons l’opportunité de rencontrer les Kalash et de s’inviter chez les gens qui finalement, ici aussi, sont plus ou moins de sa famille.


Ces expériences nous permettent un peu plus encore de toucher à leur quotidien et de gouter à leur mets, toujours avec beaucoup d’hospitalité.
En plus de pain de noix et de fromage, nous recevons des fruits, et chaque visite est l’occasion de boire du vin**** dont Jamshir, comme toute la communauté, raffole tant.
Parfait pour se réchauffer, car l’hiver ici est rude, et le crépuscule précoce.

La vallée est tellement encaissée que le soleil disparait à 14h pour plonger le village dans une ombre glaciale.


Sur les flancs de montagne mieux orientés, le soleil parvient à réchauffer les mains travailleuses de ces femmes kalash, qui œuvrent à leurs coutures.

En sus du vin, les femmes kalash et leurs habits traditionnels brodés de motifs colorés font la renommée de cette culture.
Caumus, le festival du solstice d’hiver, approche et tout le village (les femmes !) s’affairent à tresser paniers en osier, à répéter les chants traditionnelles et à confectionner de nouvelles robes pour l’occasion.
Sur les toits, dans les jardins, adossés aux murs des maisons, des métiers à tisser et machine à coudre tournent à plein régime.
Partout, dans tous les hameaux traversés, nous entendons le cliquetis de la manivelle.


Et nous nous émerveillons de ce travail de broderies, de filage, de tissage, toutes générations de femmes confondues. Ces décorations seront enfin cousues sur de lourdes robes et pantalons noirs.
On comprend que les jeunes filles ont les cheveux ras jusqu’à leur puberté tandis qu’on ne les coupera plus ainsi que leurs trois longues tresses, le reste de leur vie durant.
Sur le dessus de la tête, elles portent toutes (enfant et adulte) une lourde coiffe recouverte de perles, boutons, grelots et coquillages. Et les hommes ? Rien du tout, jugeant leurs habits traditionnels trop encombrants, ils ont désormais adopté l’ensemble shalwar kameez porté dans tout le reste du Pakistan). Facile

Les trois festivals de l’année rythment la vie de ces villages et il nous apparait que quand il n’y a pas de cérémonie, on s’attèle à préparer la suivante.

Les Kalashs ne sont aujourd’hui plus que quelques 4000 individus.
En effet, bien que la région soit isolée, ils ont, un temps, été persécutés, et la culture tend à se diluer*****.
L’attrait du tourisme a entrainé plusieurs non natifs à ouvrir des commerces et hôtels, notamment dans la vallée principale, celle de Bumburet, alors qu’à Birir, c’est la conversion à l’Islam qui pourrait menacer la préservation des rites et folklores.

De plus, au cours de notre séjour, certains de nos interlocuteurs locaux, racontent qu’un nombre croissant de Kalash se convertissent à l’Islam pour la promesse d’un accès au Paradis (notion inexistante dans leur religion) et parce que la religion kalash impose nombre de sacrifices animaux, qui ont un coût non négligeable pour les familles. Reste à savoir quel argument prévaut sur l’autre ?
Dans les villages de la vallée de Rumbur, nous avons été conviés par des proches de Jamshir « fraichement » convertis (la génération actuelle). Il ne semblait pas y avoir de distinction dans les relations. Néanmoins, on peut se demander ce qu’il en adviendra après quelques générations. Surtout quand on voit la rupture totale de communication entre les villages kalash de Rumbur et celui de Sheikhandeh. et les propos tenus par Jamshir sur les quelques musulmans habitants le bas du hameau de Grum.
On y trouve une mosquée, mais construite selon les techniques architecturales kalash (bien sûr, puisque l’Iman était de confession kalash auparavant).

Enfin, à cela s’ajoute le fait que le village de Rumbur n’a plus de prêtre pour guider ses ouailles, et s’expose au risque d’une population en « roue libre » religieuse.
Or, la religion, ses rites et la morale qui en découlent, est un pilier de toute culture, et rythme la vie des Kalash.

Néanmoins, lors de notre séjour, Brice a été convié à deux reprises à un sacrifice de bouc (Brice seulement car les femmes n’ont pas le droit de manger la délicieuse viande du bouc… ou d’aller dans certains temples…)

La raison de ces offrandes ?
La première a lieu parce qu’un villageois a un mal de dos récurant. Bon ok…
La seconde est pour célébrer le retour des alpages de toutes les biquettes… alors pour la peine, on en tue une !
… ?

Nous passons tout de même cinq jours dans cette vallée, à vivre au rythme des invitations à boire du vin, des rayons du soleil, des courtes balades, des heures au près du feu ou sous nos multiples couvertures.

Depuis notre chambre, nous observons la vie de ce village de pierre et de bois, dont les femmes Kalash illuminent par leurs robres brodées.
Cela fait du bien aussi, de pouvoir voir et communiquer avec des femmes, dans la rue, simplement. Ça faisait longtemps qu’elles n’étaient plus dans notre environnement.

 

‘* Au retour à Chitral, aucune escorte ne vient nous chercher à la gare (et pour une bonne raison, notre conducteur de Jeep nous invite à boire le chai chez son frère). Si nous sommes contents d’avoir pu passer entre les mailles du filet, on se dit que la procédure n’est pas exactement au point.
Pris d’un sentiment de culpabilité, on enverra un texto à notre ancienne escorte : pas de réponse et un second séjour à Chitral à déambuler à notre guise !

** En réalité, nous n’avions pas le droit de nous aventurer si loin, mais le checkpoint militaire dépassé un plus tôt n’en savait rien.

*** Nous avons souvent le droit à la fameuse question sur notre religion, créant parfois des situations d’incompréhension quant à la non-adéquation visage/prénom/religion.

**** Rumbur est une vallée offrant peu de zones propices à la culture agricole. On raconte aussi que les vergers plantés le long de la rivière sont régulièrement soufflés par les inondations. Néanmoins, les Kalash sont loin d’être autonomes. Ils importent ainsi quasiment toutes leurs denrées… y compris le raisin pour leur vin.

***** L’UNESCO tire d’ailleurs la sonnette d’alarme et la culture Kalash est candidate pour devenir Patrimoine Immatériel de l’Humanité.
Au hasard d’une rencontre, nous nous sommes entretenus avec Vibeke et Laila, travaillant toutes les deux à l’UNESCO à Islamabad et qui font un travail dantesque pour sauvegarder cette culture.

Un chapeau gris, une écharpe rouge

En quittant Mastuj, nous ne pensions passer qu’une poignée de jours à Booni.
On ne connait rien de Booni. Sur la carte, ce village est représenté par un triangle vert, au débouché d’un affluent de la rivière. On dirait une forêt, le nom est sympa et c’est à mi-chemin entre Mastuj et Chitral.
Et puis Shahab nous confirme qu’il peut être bon d’y séjourner un temps. C’est parti.

Après deux heures de trajet, coincés dans une Jeep, nous arrivons au bruyant bazar du village. Le calme des derniers jours nous a tellement fait du bien, que les premiers instants dans le tumulte de l’unique rue commerçante de Booni nous effraient un peu.

Nous posons nos sacs dans une auberge en plein cœur du bazar, où l’affable Amjat nous accueille avec gentillesse. Puis nous partons nous balader, faire connaissance avec ce village.
Bonjour par ici, bonjour par-là… et puis bonjour à un policier qui semblait nous chercher.
Ah dommage, on pensait qu’on nous avait oublié !
Il dépêchera alors deux nouvelles escortes qui se relaieront pendant notre séjour. Merhab jusque dans l’après-midi puis un autre – dont on a oublié le nom – pour les soirées et la nuit. Oui, notre escorte dormira dans la même auberge que nous.
C’est ainsi. Nous avons beaucoup essayé de négocier, à nombreuses reprises, assistés de nos hôtes, de dire qu’on allait rester au village, qu’on n’avait pas besoin d’une escorte quand on reste à l’auberge, mais que nenni. 24/24 et c’est comme ça. Ok…

Notre première courte balade nous mène à l’auberge d’Anwar.
Anwar c’est un mec cool. Éduqué, militant communiste et féministe, poète à ses heures, il est habillé à l’occidentale et il adore les chevaux, il est d’ailleurs joueur de polo.

Son auberge se trouve dans la vieille maison familiale, siégeant au milieu d’un calme jardin. Des arbres fruitiers, des fleurs, des feuilles jaunes, une allée de petits cailloux et trois chevaux qui nous regardent.
Le voilà le coin calme dont nous avions tant envie.


Et le lendemain nous posons nos affaires pour les neuf prochaines nuits ! Qui l’eut cru !

Booni à la même configuration que Mastuj en nettement plus étendue, et avec un tout petit peu plus de confort.

Installé sur un plateau surplombant le fleuve, le bourg s’étend de part et d’autre de sa rivière.
La courte plaine semble couler de la montagne, comme un glacier se laisserai glisser pour rejoindre le cours d’eau en aval en une nappe de cultures en terrasse.
Encore une fois, notre timing est parfait et les couleurs des paysages que nous arpentons nous enchantent.
Il fait bon ici.
La journée, le soleil chauffe aisément nos corps au repos dans le jardin. À l’ombre, il ne fait pas trop froid.

Cet endroit est paisible. On s’y sent bien.

Sur les hauteurs du village, le long des flancs de la montagne, courent des canaux d’irrigation issus du glacier. Ceux-ci barrent les montagnes d’intrigantes lignes horizontales.

À quelques reprises, nous les suivrons le temps d’une balade, en compagnie d’Anwar désormais notre meilleur acolyte – et du peu loquace Merhab devenu de facto notre inséparable compagnon de randonnée.

Nous grimpons à travers jardins dorés et cultures en attente. Nous nous faufilons entre les arbustes et vergers, remplissant notre sac de pommes, poires et grappes de raisins* récupérés au hasard de notre avancée chez les gens.


Anwar nous explique le principe de « partage et d’échange », tellement intégré dans leur culture et tradition.
Je crois que nos sociétés ont oublié beaucoup de choses…**

Après avoir contourner le village, disserter avec un veau peu farouche, et suivi le flot de l’eau des chenaux d’irrigation, nous rejoignons un promontoire depuis lequel nous contemplons Booni.

Ses multiples couleurs, ses montagnes environnantes, son glacier, cette rivière… et nous.
À Booni, nous prenons le temps.

Le temps d’embrasser ces paysages aux couleurs éphémères, de profiter de la chance que nous avons d’être où nous sommes et de recevoir tant de gentillesse.
Nous célébrons ce moment autour d’un calumet de hash’, très couramment fumé dans cette région et par toutes les générations (si ce n’est la plus jeune) … notre escorte ne dérogera pas à cette habitude.

Pour clore cette très belle journée de survol de la ville, Nisar, le frère d’Anwar nous conduit de l’autre côté de la rivière, sur un plateau faisant face à Booni.
D’ici, la vue sur le village et la vallée est magnifique.


Avec notre arrivée chez Anwar, nous apprenons que les habitants de Booni sont fans de polo***.


Nous découvrons aussi ce sport, qui demande équilibre, dextérité, puissance et endurance, et qui est loin d’être le sport guindé que les Britanniques ont transformé par la suite.
Sur le terrain poussiéreux derrière la grande mosquée, des gradins accueillent les spectateurs. Après que Brice ait eu l’honneur d’engager le jeu, nous nous installons sur notre assis-dur au premier rang.


Nous contemplons ces chevaux aux galops et ces hommes en course. Une main agrippe le maillet levé, prêt à frapper cette lourde balle de bois, tandis que l’autre tient les rênes.
Les actions se passent très rapidement dans un vaste nuage blanc de poussière remuée par les sabots.


Anwar est lui aussi joueur de Polo, tout comme son frère Nisar, ses cousins, son père, son neveu, et ses potes.

Nous allons suivre les préparatifs du cheval, comprendre la passion des joueurs qui pourraient les mener au fameux festival de Shandur, plus haut terrain de polo du monde et consécration locale.

Au bout des deux périodes de 25 minutes, les joueurs et leurs montures sont en sueur, et nous spectateurs sommes couverts de poussière. La foule et nous partageons quelques parts de gâteaux et boissons rafraichissantes offertes par les joueurs, avant de reprendre notre route.

Nos journées s’enchainement, toutes plus remplies et riches les unes que les autres…
C’est avec joie que nous découvrons la vie tranquille de ce village, le rythme lent des habitants. Ici encore, no tension. Les bonjours vont bons trains, tout comme les invitations à boire le thé.
À l’auberge, les gens se succèdent pour venir saluer Anwar, disserter un temps, partager un calumet, puis repartir.
On sent qu’Anwar et sa famille font partie des notables de la ville.
Lors de nos déambulations déjà, tout le monde le connait et le salut.

Quand nous nous promenions seulement tous les deux (et Merhab), nous parvenions à refuser les invitations à boire le thé, et poursuivre notre route.
Mais lorsqu’Anwar est avec nous, il utilise son rôle social et prend un malin plaisir à nous faire inviter par sa famille (avec des familles à 7-8 enfants, tout le monde est vite parent), qui le vilipende aussitôt de ne pas les avoir prévenus en avance de notre visite****.
Car ici, quand on invite à « prendre le thé », c’est au moins accompagné de gâteaux et d’une livre de fruits frais, au plus d’un demi festin !

Ses visites impromptues nous permettent néanmoins de goûter aux traditions d’hospitalités et aux diverses spécialités culinaires : pandeer (fromage de chèvre qui pue – fil conducteur de notre séjour : on n’en trouvera en effet que le dernier jour), shira chapik (chapati à la béchamel et au beurre), viande grillée et yaourt maison, biryani ou un délicieux pain au noix cuit pour nous par la maman d’Anwar…


… et toujours des pommes par dizaines, des poires au kilo, des noix, des amandes, des abricots secs, des sucreries à la carotte, et des chai, des chai, des chai

Ou alors à pousser la porte d’un vague cousin éloigné parce qu’il sait qu’il a, dans son jardin, des grappes de raisons… et donc du vin.
Nous poursuivons ainsi notre dégustation de vin Made in Pakistan, dont la rigueur aléatoire de fabrication entraine une variation en qualité et en goût assez improbable.
Mais Anwar se démène toujours pour nous trouver ces fameuses bouteilles que nous partageons, à la nuit tombée, au coin du feu…
(Pour rappel, nous sommes en République Islamique du Pakistan et boire de l’alcool n’est pas vraiment halal.)

Une de nos expéditions à la recherche de la meilleure bouteille, nous conduira à déguster ce (très jeune et juteux) breuvage sur le plateau des Qaqlash.

Ce magnifique plateau, totalement nu, contenu entre le fleuve Mastuj et l’un de ses affluents fait face à Booni et le sépare de la haute chaine de l’Hindou Kouch et ses noires montagnes dominées par le Tirich Mir.