Catégorie : Asie Centrale

Moulte An’imaux

Avant de rejoindre le Punjab, nous nous arrêtons à Islamabad pour un passage – initialement – éclair et reposant.

Nous retrouvons notre pied-à-terre dans le secteur G9/4 (dont on a appris qu’il s’appelait Peshawar Mall).


Notre séjour dans cette ville était pour nous l’occasion de revoir des personnes précédemment rencontrées.


Hamza, Faisal et Irfan de la communauté CouchSurfing de la ville, Eva, vlogueuse britannique à la renommée fulgurante (que nous avions rencontré à Sost), et son partenaire, chanteur et activiste, Haroon – dont nous ne connaissions pas la popularité avant qu’il ne nous invite chez lui.
Nous ne croisons finalement pas ces gens-là… Pas là au bon moment, pas libres… Tant pis.

En revanche, nous rencontrons enfin Katja et Mirko, deux cyclistes avec lesquels nous étions entrés en contact pour des formalités administratives.
Marion et Katja se sont bien entendu, et ont continué à converser au cours de notre séjour dans le Nord. Nous pensions alors que notre inertie aurait permis à nos routes de se croiser… mais les neiges ayant fermé prématurément le col de Shandur, il en était autrement.
Mais surprise, nous apprenons que nous sommes enfin dans la même ville.

Ces deux-là sont sacrément impressionnants.
Depuis notre départ il y a près de 5 ans maintenant, nous avons rencontrés des fous à vélo, Martin et Suzanne à Mashaad puis Samarkand, Quico à Tashkurgan puis Passu…. Mais Katja et Mirko sont d’un autre acabit.
Ils sont sur la route depuis plus de 16 ans : ils ne sont plus en voyage, ils vivent sur leur vélo.
Ils sont la définition du citoyen du monde, ils rayonnent par leur charisme tout en demeurant accessibles.

Nous passons un après-midi à papoter, puis une autre soirée, et enfin une troisième… avant de finalement quitter la ville et les laisser derrière nous. Avant de nous revoir, un jour, ailleurs… Inch’Allah !
Mirko a eu mille vies, Katja est d’une gentillesse et d’une facilité d’accès déconcertante. Ils font réfléchir.

À travers eux, nous rencontrons Shaan qui tantôt nous invite pour de délicieux tikka afghans, un thé dans un quartier branché d’Islamabad, ou autour d’un feu de camp dans un calme parc au cœur de la ville.

Pas très efficace ce séjour à Islamabad ?
En effet, beaucoup de repas, un peu de ballade, l’occasion de faire deux-trois courses, l’envoi par la poste de nos souvenirs du Pakistan (une première pour la bourlingue), et une rando’ parmi les collines qui surplombent la ville, de se rêver à notre installation dans la capitale pakistanaise suite à un café avec des responsables locaux de l’UNESCO.

Une escapade dans la  vieille ville mitoyenne de Rawalpindi, aux charmantes maisons décrépites, pour visiter les ateliers de décoration des délicieux camions pakistanais bariolés.


Et toujours ces déambulations à travers cette ville atypique, carrée, calme, peut-être un peu trop, mais cette modernité, tant dans la ville que dans sa population, est très agréable.

Après quelques jours, nous laissons définitivement Islamabad derrière nous pour Lahore, avant de rejoindre Multan.
Multan est à 6h de route au sud de Lahore.
Nous découvrons pour la première fois ces paysages des plaines du Pakistan.
Le Punjab est une large plaine aride, irriguée par 5 fleuves (penj ab, les cinq eaux en farsi).



Aussi la route file droit sur des kilomètres longeant des cultures d’un vert éclatant et des arbres aux feuilles poussiéreuses. Plus loin, un paysage de terre sèche.
Notre bus nous mène à bon port, où Imran, notre hôte pour les 3 prochains jours nous accueille.

Il habite dans le village de Bosan, du même nom que notre hôte.
Nous découvrons qu’Imran et sa famille sont les « seigneurs » locaux.
Dans ces régions rurales du Punjab ou du Sindh, la société est encore régie partiellement ou totalement par des ordres claniques dont le père dirige les affaires familiales et sociales.
Dans les cas de la famille Bosan, ils possèdent plusieurs terrains et résidences et une tripoté de servants de tous âges et au dévouement exemplaire.
Les maitres les entretiennent en retour en les logeant, et les rémunérant non pas en argent sonnant et trébuchant mais en blé.

La famille Bosan possède une ferme d’élevage que nous nous empressons d’aller visiter.
Située dans un ensemble harmonieux de bâtiments en briques, les animaux sont élevés jusqu’au sevrage avant d’être vendus.

Ainsi, en plus d’une cinquantaine de moutons, et d’autant de vaches énormes, ils possèdent une dizaine de chevaux arabes.
C’est une ferme « de luxe » aux bêtes de qualité, et on comprend que son business est un marché de connaisseurs.
Ses vaches sont chouchoutées, et quand on découvre ces imposantes créatures au cuir chatoyant. Les taureaux sont magistraux, les jeunes veaux aux longues oreilles ballantes et aux regards curieux.

 

Brice et Marion à la ferme ! Face à notre ignorance du monde animal.
Les temps de gestation, la durée de vie, pourquoi les vaches ont la peau flasque sous le cou, est-ce que les inséminations artificielles fonctionnent à chaque fois, pourquoi…

Imran est sympa, ce n’est pas un grand bavard mais il connait bien son domaine.
Et après la visite guidée, nous quittons donc la ferme en sachant dire pouliche en anglais.

En chemin, nous nous arrêtons au poulailler où environ 5000 poules pondent quotidiennement, avant de passer par le verger de manguiers et de rentrer à la maison pour une soirée au calme dans ce paisible village.


Communément dans ces grandes maisons, notre chambre est située dans la partie dédiée aux invités.
La reste du foyer vit dans un corps de bâtiment indépendant.


Ceci permet aux membres de ces grandes familles de ne pas être importunés par les convives des uns et des autres et de conserver leur intimité, notamment pour les femmes qui ne peuvent être vues par des personnes étrangères.
Ainsi, Brice ne verra aucune femme de la famille, tandis que Marion aura « le privilège » de visiter de temps en temps, cette partie de la maison, et faire la connaissance de Bushra et Aicha, les femmes respectives d’Imran et d’Abbas, son frère.

Nos journées à Bosan suivent un rythme paisible imposé par les visites chez les uns ou les autres pour d’interminables échanges et chai.

Nous faisons également la connaissance de Sagar, un cousin. Coincés dans sa vieille Jeep, ce dernier nous emmène voir les bords de la rivière, dont le lit est bien à sec en cette période hivernale. « La faute aux Indiens ! ».



Les villages en pisé que nous traversons sont surélevés sur des terres-pleins à l’abri des fréquentes inondations, et dont les murs parfois, s’effondrent et ne laissent apparaitre qu’un tas de terre.
Les champs de petits pois et pommes de terre contrastent dans cette plaine poussiéreuse. Les manguiers ponctuent de leurs larges ombres les abords des chemins, quelques paysans à vélo, et cette route qui file droit.


Encore une fois, nous nous trouvons chanceux de ces rencontres et de ces échanges.

Nous passons voir la ferme de Sagar : il semble que toute la famille élève des animaux.
En plus d’un vaste troupeau de buffles aux yeux bleus, nous découvrons, crédules que nous sommes, que ces gazelles (qu’il appelle des cerfs) sont toutes petites et agiles, que des vaches sauvages du désert ressemblent à des antilopes et que des canards peuvent avoir un brushing.


Nous faisons la très belle connaissance d’Uncle Hashim, meilleur ami de Kurban – le papa d’Imran.
Tous deux ont fait de brillantes études aux États-Unis, et sont très érudits. Et nous passons de belles heures à discuter du Monde.
Nous évoluons ici, dans un environnement shiite et Imran, tout comme son père ou Hashim se plaisent à nous raconter l’Histoire de la religion à travers les pèlerinages qu’ils ont pu faire en Syrie ou Irak.
Rien de prosélyte, que de l’Histoire. Ces conversations sont très ouvertes, détachée souvent de sentiments religieux.
On parle politique, architecture et culture, plantes et Pakistan.

Enfin, l’objectif de notre séjour à Multan était de visiter les richesses de cette ville qui serait la seconde plus vieille ville du monde.
Encore une fois, Alexandre le Grand serait par-là, et la ville était une étape importante de la route du commerce entre l’Inde et le Moyen Orient.

Parmi les joyaux du patrimoine de cette cité, deux mausolées, celui Baha-ud-Din Zakaria, un des principaux disciples de la secte soufiste et son petit-fils Shah Rukn-e-Alam, dont les imposants dômes décorés nous rappellent les richesses des architectures de l’Asie Centrale et que malgré les frontières, nous ne sommes finalement plus si loin de l’Iran ou de l’Ouzbékistan.

Nous redécouvrons avec plaisir cette fine marqueterie de terre cuite et ce bleu, si particulier à cette région. Comme si nous retrouvions une vieille connaissance.
Sur les carreaux de faïence, les peintures en camaïeu de bleu, habillent les murs d’une dentelle de calligraphie et de motifs floraux délicats.

L’azur recouvre le sol, quelques tombes regardent vers la Mecque, et sous ce dôme, le tombeau où les fidèles viennent déposer fleurs et réciter leurs prières.


À l’extérieur, la géométrie des briques et l’agencement des motifs créent mouvements, ouvertures et lignes. Les piliers s’élancent vers le ciel, quelques niches abritent les pigeons qui s’envolent en une danse circulaire, des sculptures géométriques ajourées, et ce bleu, encore.


Accompagnés d’Imran, nous passons également par le tombeau de Shah Yusaf Gardez, arrivé à Multan depuis Gardezi en Afghanistan, il y a plus de 1000 ans pour convertir les gens à l’islam chiite et Uncle Hashim et sa famille sont les descendants de cette noble lignée.
Encore une fois, ce bâtiment intégralement recouvert de faïence resplendit de ses motifs. Quant à l’intérieur, les murs se parent de miroirs dont la finesse et petitesse des morceaux reflètent la lumière tel un brillant diamant (rappelant ici les architectures de Téhéran ou Ispahan).

Nous quittons Multan, emplis de récit d’histoire et de pèlerinages, de traversées désertiques et de culture religieuse pour la chaotique Lahore, afin de profiter pour encore quelques jours de cet étonnant pays.

Notre route, petit à petit, nous reconduit vers l’Inde…

Pas touche aux Pachtounes

Avant d’arriver à Peshawar, nous avions tout un tas d’idées reçues confirmées par nombre de nos interlocuteurs.

Peshawar, c’est avant tout la capitale des Pachtounes, ce peuple partagé entre le Pakistan et l’Afghanistan.
Ce peuple est connu pour être conservateur et traditionnaliste, et la région affiche un taux d’alphabétisation et d’éducation assez faible.
C’est la grande ville par laquelle transitent les Afghans, refugiés de cette guerre sans fin, ou simples voyageurs.
Et puis cette ville a connu des années difficiles à la suite de l’offensive de la coalition internationale dans le pays voisin.
Le Pakistan ayant été la tête de pont des opérations, elle subit de violentes attaques terroristes des Talibans.
Des bombes explosaient tous les jours dans les bazars, les marchés, les rues et les mosquées, ciblant aussi bien les civils, les positions militaires ou les forces de police.
Anwar étudiait à cette époque à Peshawar, et il nous racontait ne jamais s’être baladé en ville.

Et puis, le conservatisme rencontré à Mingora augurait qu’on ne trouverait que peu de femmes dans les rues. Plus d’inconfort pour deux occidentaux qui ne se fondent pas forcément dans la masse. Enfin, une bagarre eclate dnas notre petit bus, entre un passager et le chauffeur, ce qui nous vaudra une demi heure au poste de police dans cette zone pachtoune rurale.

Nous nous attendons ainsi à ne pas être très bien accueillis, à ne croiser qu’une poignée de femmes en bukhqa… en gros, à n’y passer que quelques rapides jours avant de continuer vers Islamabad.

En arrivant à notre hôtel, l’accueil est étonnant. Nous sommes vendredi midi.
Le gérant semble enclin à nous héberger, mais il souhaite aussi que nous partions de Peshawar au plus vite, et surtout nous demande de ne pas quitter notre chambre avant 15 ou 16h, laissant ainsi passer la grande prière du vendredi.
Cela ne nous rassure pas trop.
Nous attendons tout de même un peu, ne sachant pas si c’est du lard ou du cochon (!), puis décidons de nous lancer. Cela fait des années que la ville s’est assagit, soyons confiants.


Notre hôtel est en pleine vieille ville, qui n’est qu’un immense bazar.
Nous nous élançons donc dans ce chaos de bruits, de motos, et rickshaw, d’invectives des commerçants et de bousculades.


Le labyrinthe des ruelles étroites qui partent des rues déjà congestionnées, sont le théâtre de couleurs, d’étals débordants de produits, de chariots pressés slalomant entre les chalands.


Et nous découvrons alors … que nous nous étions trompés de bout en bout.
L’hospitalité des pachtounes est incroyablement chaleureuse. Ainsi, il nous est impossible de passer plus de deux boutiques sans être interpellés « Welcome to Pakistan, what is your country name ? » et si nous avons le mauvais réflexe de nous arrêter, il devient difficile de refuser les insistantes invitations à boire le thé, qui sont loin de conduire à de mauvaises rencontres.

Ainsi, au détour d’une rue baignée par le soleil de fin de journée, Sohail nous apostrophe avec les habituelles questions.

Il nous raconte alors qu’il avait un temps travailler pour le Figaro, en tant que correspondant couvrant la situation au début des années 2000. Il avait même fait le voyage* à Paris. Après s’être détourné de sa route initiale en nous accompagnant ici et là, nous ne pouvons qu’accepter son invitation à boire le thé dans sa famille. Nous sommes ainsi conviés chez lui en compagnie de sa femme, sa fille et ses nièces. Bien entendu, le chai est accompagné de samosa, de gâteaux et de nimko.


Lui aussi nous raconte les années de terreur, où des bombes explosaient quotidiennement, notamment dans la rue marchande de Qisa Khwali et où il manqua de quelques secondes d’être parmi les victimes de ces attentats de masse.
Nous repasserons chez lui, durant notre séjour, toujours accueillis avec générosité et bienveillance.

Encore une fois, ces moments sont riches de simplicité et nous touchent beaucoup.

Jour après jour, nous étendons notre imprégnation pachtoune (ou pathane) pour finalement passer 5 jours à Peshawar. Cette ville est épuisante autant qu’elle est attirante. Elle fatigue et émerveille, fascine et effraye.


Chaque parcelle et coin de cette ville invite à y jeter un œil.
Et lors de l’azan, c’est un canon de muezzin qui appellent les fidèles dont le flot s’écoule dans les multiples mosquées qu’abrite la ville.

Nous nous faufilons dans ces ruelles étroites, où les boutiques s’enchainent. Nous traversons la rue des teinturiers, celle des shawar kamiz, puis celle des chaussures (et même en amont celle des semelliers, qui donnent une seconde vie à de vieux pneus).


Nous tombons sur les poissonniers puis les ateliers de broderies, où les hommes, installés autour de grandes tables basses, tissent perles et fils colorés pour faire naitre ces superbes motifs qui orneront les robes des femmes de Peshawar.


Les magasins d’étoffes aux milles couleurs sont fréquentés par un nombre non négligeable de femmes.
Nous restons dans une ambiance conservatrice, et nombre d’entre elles sont très couvertes avec un usage de la bukhqa traditionnelle ou du niqab importé d’Arabie Saoudite. Mais il n’est pas marginal de voir des visages, et des sourires.

Les minuscules échoppes se succèdent, toutes plus improbables les unes que les autres.
Cette effervescence est chouette et ponctuée d’innombrables enthousiastes et souriants Welcome to Pakistan.


Nous nous installons dans les stands de thé où seuls les hommes sont présents et où les immortelles théières sont à elles seules l’emblème de la ville. Mais personne ne nous le reproche (ou pointe Marion pour lui demander de ne pas s’asseoir ici ou là) et nous y sommes même invités. Un croquis, un chai accompagné d’un délicieux nan emballé dans un simple papier journal**, quelques photos et nous reprenons notre traversée labyrinthique et tumultueuse dans Peshawar.


Comme une chorégraphie, il faut trouver le rythme dans ces rues pour s’y insérer. Plonger dans le vacarme urbain et y trouver notre place.

Nous trouverons un peu de répit au musée de Peshawar dont la collection n’hésite pas à afficher les richesses des civilisations ayant peuplées ce territoire avant son islamisation tardive : des effigies de Bouddha en passant par les sculptures Kalash. On se dit que les conservateurs du Musée ont dû serrer les fesses à l’approche des Talibans.

Peshawar est aussi réputée pour sa bonne nourriture et nous ne manquerons pas d’y goûter, pensez-vous !
Du mouton au barbecue comme jamais on a en mangé, les kilos de goyaves, les verres de yaourt frais et lassi, le kabuli pulao dont la saveur légèrement sucrée des raisins et carottes fait temporairement voyager par-delà la proche frontière, les verres remplis à ras-bord de jus de grenades fraichement pressées***, les bols de faluda (un gâteau de semoule à la cardamone), les poulets tikka, et sans parler des incroyables nan dont les pachtounes ont la maitrise.


Au détour de déambulations, nous tombons sur une des maisons de la famille Sethi.

Aujourd’hui restaurée, elle témoigne, à travers le travail de bois sculpté des vitraux, et des jeux de lumière, d’une histoire architecturale riche du XIXème siècle.
La maison est ainsi exceptionnellement bien conservée et nous savourons chaque détail de sculpture, les miroirs piqués par le temps, les couleurs ternies par les années, les plafonds incroyablement gravés, les volets finement et intelligemment ajourés.


Nous découvrons ce bijou d’architecture, inspiré de celle des Moghols, dans un calme absolu alors que dehors, le rythme trépidant de la ville fait rage. C’est une pause salvatrice.
Les autres bâtisses n’ont pas la même chance et sont décrépites. Mais ni leur charme ni leur richesse ne peuvent être voilés. La haveli Kapoor – de la célèbre famille, en est l’exemple.

Nous profitons également d’une journée en compagnie de notre bon ami Anwar (et d’Akill, une de ses connaissances) – descendu de Booni pour quelques semaines afin de voir sa sœur et profiter du temps clément de la ville.

Nous nous retrouvons dans Qisa Khwali, autour d’une foule curieuse de nos amicales embrassades, et partons découvrir la mosquée Mahabat Khan, vieille de 350 ans, et de pure style Moghol.

À l’intérieur, les fresques inondent les arches de fleurs et d’arabesques. Il n’est pas encore 13h, et la mosquée est calme. Quelques fidèles commencent leurs ablutions, d’autres sont déjà en pleine prière. Nous traversons la partie couverte du bâtiment. Comme souvent dans les régions torrides, les mosquées possèdent de larges patios d’extérieur ou les habitués viennent prier sur le marbre chaud qui recouvre le sol.

Ainsi, la partie intérieure est relativement étroite et son couloir de fresques et dômes invite au calme.
Anwar n’y est, bien sûr, jamais venu et est ravi de cette visite. Et nous aussi.
Il n’a d’ailleurs jamais pris le temps de visiter la vieille ville à l’époque où il y étudiait, et il est émerveillé que nous lui servions de guide.

Nous tentons d’aller visiter l’Église de tous les Saints, mais l’infrastructure de sécurité digne d’un véritable bunker nous intimide, et la porte reste close.


Nous continuons nos pérégrinations à travers les bazars, les vendeurs de tapis ou de télécommandes, les bouchers, les chai ou kahwa (le thé vert à la cardamone, beaucoup plus digeste, surtout depuis que nous le demandons pika-sans sucre), les épiceries bariolées, les vendeurs de foulards et étoles, ou d’oiseaux (pour le plaisir de les voir voler puis revenir).


À la nuit tombée, les lumières de la ville baignent d’une atmosphère festive ces ruelles, les mosquées se parent de guirlandes, les échoppes ont toutes des ampoules de différents blancs…

Les terrasses des salons de thé sont remplies d’amis conversant jusqu’à plus soif.


Ce n’est que tard dans la nuit, que finalement, les rickshaws se calment, les vendeurs baissent les bruyants rideaux de fer et qu’enfin le rythme de la ville ralentit.

 

‘* Nous sommes surpris de rencontrer de nombreuses personnes qui soit ont vécu et travaillé en France, à Barcelone, en Angleterre… soit qui ont un ami ou un frère qui vit de petits boulots laborieux toujours mieux payés qu’ici. Ces gens courageux qui nous parlent dans un relativement bon anglais, au hasard des rencontres, tenant un chariot de friture ou chaat au coin d’une rue.

** Un papier journal en coréen !
Tout s’achète et se vend au Pakistan, des pièces détachées de voitures arrivant par containers entiers de Hong-Kong, ou du Japon (de la manivelle de vitre au châssis complet) … y compris des journaux coréens.
On nous a donné plusieurs raisons à son utilisation alimentaire : ça ne coûte pas cher… mais ça devrait être encore plus le cas pour le journal en ourdou – jamais utilisé.
L’autre raison entendue, c’est qu’ils ne voudraient pas salir le nom d’Allah… moins susceptible d’apparaitre dans les journaux coréens.

*** Who likes anar, likes Anwar.

 

Bouddha et barbus

Départ depuis la chaotique gare de Chitral… et sans escorte.
Cela facilite les négociations, et en 3~4 minutes, nous trouvons le bon véhicule.
Marion est à l’avant et Brice est à l’arrière d’une petite voiture, avec une femme bouteille*, son mari, et leur enfant qui vomi tout le temps. Il faut préciser que ses parents le gavent de nimko (petits gâteaux secs fris, snack typique au Pakistan, certes très bons mais qui ne conviennent pas aux routes sinueuses de la région) et que la route pour redescendre dans les plaines du sud est très très très mauvaise.
Des virages dans les montagnes, des cols élevés… et beaucoup beaucoup de boue.

Au passage du col de Lowari, un checkpoint. Nous présentons une photocopie de nos passeports comme nous en avons l’habitude.
Les policiers semblent tiquer. On ne sait si ça ne leur plait pas de voir des étrangers se balader sans escorte, ou si c’est la procédure normale.
Dans tous les cas, après 20 minutes d’attente, notre petite auto se retrouve escortée par une jeep remplie de policiers en arme, ce qui, finalement, nous facilitera grandement la traversée des bourgades encombrées et disséminées dans la vallée.

Sur les 180 kilomètres nous reliant à Mingora, chef-lieu de la vallée de Swat, notre destination, ce sont dix patrouilles similaires qui se succèderont dans une organisation magistrale, dont même le défilé du 14 juillet serait jaloux.
Les policiers nous aident même à trouver un hôtel… avant de nous laisser, en plant.
Il n’y a pas besoin d’escorte dans la vallée de Swat. Très bien.

Il faut dire que la route longe les FATA, les Territoires Tribaux administrés par Islamabad… enfin, administrés… c’est justement pour cela que l’on a besoin d’escorte. Pendant longtemps, ces territoires difficilement contrôlés par l’état fédéral, étaient une vraie passoire avec l’Afghanistan des Talibans.

La région de Mingora, et plus en amont, du Kohistan, avait d’ailleurs été un temps sous l’emprise des Talibans, d’Al-Qaida et de son leader Osama Ben Laden. Toute la famille réunie.
Les gens dans la vallée de Swat ont beaucoup souffert de leur présence inquisitrice.
Et en plus d’imposer leurs idées à la population, ils ont aussi saccagé nombres de sites historiques éparpillés dans la région.
Depuis quelques années, les Talibans ont été chassés. La vie reprend comme auparavant.

Car la vallée de Swat, comme à plus grande échelle la plaine de Peshawar, regorge de monuments bouddhiques. Stupas, monastères, bouddhas… l’art de la civilisation Gandhara est la parfaite fusion des arts grec, parthe, romain, perse, indien et avec comme medium commun le Bouddhisme, installé pendant environ sept siècles.
En effet, l’Islam est arrivé dans la région assez tardivement, au XIème siècle.

Aussi, notre passage éclair par Mingora nous permet de visiter la très riche collection du musée de la ville et quelques ruines environnantes.


Malheureusement, la neige a déjà recouvert certains villages d’altitude, et malgré tout le bien dont nous avons entendu concernant les paysages de cette région, nous arrivons trop tard.
Il faudra revenir !

Après avoir trouvé le bon minivan dans une gare routière bondée, s’être plié en douze pour rentrer dans ce véhicule, avoir jouer à Tetris avec nos genoux et le coude du passager voisin, avoir intercalé une femme bouteille entre la fenêtre et Marion, nous partons en direction du village de Manglor pour une balade champêtre et historique.

Le chemin nous mène dans le fond de la vallée, longeant quelques cultures et villages, avant d’apercevoir, nous surplombant, un imposant rocher sur lequel un Bouddha est sculpté (dont le visage a été détruit aux passages des Talibans), et faisant face à la vallée de Swat.

Un habitant du mini village se joint à nous, nous offre quelques kakis puis nous raccompagne en contrebas. Sympa.


Mis à part l’OVNI urbain qu’est Islamabad, c’est notre première expérience citadine au Pakistan.
Ayant choisi de séjourner au cœur de la ville, nous comprenons le rythme de cette petite cité qui ne s’endort que peu après minuit. Dans la rue, des chariots de vendeurs de fruits, les bazars des étales, des restaurants à profusion, des rickshaws qui klaxonnent, des salons de chai débordants de chalands… et à chaque regard croisé, un grand sourire et un accueil généreux.
Il y a bien sûr, que des hommes et le peu de femmes que nous croisons sont très « fermées ».

En nous baladant dans les rues du petit village de Manglor, Azim Shah, médecin homéopathique, nous convit pour un chai (+ gros gâteau+nimko) et nous raconte la vie pendant les années de plomb dans la vallée de Swat. Sa famille comme de nombreux habitants Pachtounes ou d’autres communautés, ont été contraints de fuir la région pour ne pas subir la pression, les intimidations et la violence des intégristes.

Enfin, c’est aussi notre premier contact avec la culture Pachtoune. Ce peuple installé à la fois sur les territoires de l’Afghanistan et du Pakistan a une culture influente dans la région.
Sa capitale, Peshawar, est une ville historiquement très importante et sera notre prochaine destination.
Nous nous lançons pour un grand plongeon dans le chaos de cette ville!

 

‘*C’est ainsi qu’Anwar appelle les femmes en bukhqa.
À la différence du chador iranien, la bukhqa si, elle est monochrome, est souvent de couleur (ocre, brun, violet ou bleu clair voire blanc). Elle couvre intégralement le visage, et seulement une petite grille de tissu permet à son occupante de « voir » à travers.
La bukhqa est tenue par la tête sur laquelle elle semble être visée et donnant ainsi à la silhouette de la femme une forme de bouteille…
Et même si les femmes sont habillées de manière colorée en dessous, même si elles ont choisi de la porter, même si… Cette barrière de tissu entrave vraiment le partage. On ne peut ni se sourire, ni se regarder. On ne peut rien échanger. On ne devine rien. Elles disparaissent de notre champ de vision. Elles font partis du décor, comme la vitrine d’un magasin ou l’étal du marchand de fruit.
Cette distance, discrétion et absence est compliqué à comprendre…
Et ce sujet est vaste !

Ishpata baba

Il est compliqué de quitter Anwar et Booni, même si les deux heures de route qui nous mène à Chitral sont aussi belles que la région que nous laissons derrière nous et ponctuée de petits villages implantés sur les hauts des plateaux.


Capitale du district du même nom, Chitral apparait comme une ville carrefour des routes du Sud et de l’Est.

Après avoir dit au revoir à Anwar… et à Mehrab, ce dernier s’assure qu’une nouvelle escorte monte avec nous dans le minivan jusqu’à la limite du district.
À partir de là, une brigade montée – soit deux gendarmes sur une mobylette – nous ouvre la voie jusqu’à l’entrée de la ville. On a, une fois encore, du mal à nous dire qu’ils pourraient nous défendre en cas de problème.
De là, nous sommes invités à nous enregistrer au poste de police.

Sur le mur, deux tableaux attirent notre attention, ceux-ci répertorient le nombre de touristes venus dans le département de Chitral depuis 1973.
À l’époque, Chitral n’était qu’un bazar d’échoppes en bois, entouré de cultures vert émeraude, et attirait des aventuriers, cheveux longs et « pattes d’ef’ » qui déambulaient librement alors que les Talibans n’existaient pas.
Comme partout au Pakistan, le tourisme s’est éteint suite aux attentats du 11 septembre et la guerre en Afghanistan qui en découla.

Aujourd’hui, le béton a quelque peu remplacé les jolies boutiques. La circulation y est dense, et on nous a collé un sympathique agent du ATS (AntiTerrorist Squad) que nous devons appeler même pour aller boire un chai dans la rue*- en face.

Cela nous entrave un peu, notamment dans nos relations avec les néanmoins affables et accueillants locaux, et surtout quand on aime se balader un peu là où l’on veut…Mais ça tombe bien, on ne comptait pas rester longtemps dans ce bourg.


Le lendemain, direction la vallée de Rumbur, dans le pays kalash.
Les Kalash sont un peuple indigène, installés dans trois gorges encaissées, coincées entre l’HinduKhus et l’Afghanistan.
Ils se réclament comme descendant de l’armée d’Alexandre le Grand, passé par ces contrées lors de ces nombreuses conquêtes, mais les historiens pencheraient plutôt pour un groupe indo-iranien (voire pré-zoroastrien) venu juste de l’autre côté de la frontière actuelle.
Ils sont animistes ou/et un peu hindouistes et cultivent, aujourd’hui encore fortes traditions ancestrales et langue locale – le kalasha (langue dardique de la branche indo-aryenne).

Nous nous arrêtons dans la vallée de Rumbur, dites pour être la plus traditionnelle, la moins dénaturée par le tourisme … et la plus pure au niveau ethnique.

Nous arrivons accompagnés de notre escorte – celle de Chitral – dans une voiture passenger. Coincés à 4 à l’arrière du véhicule sur les pistes trépidantes pas plus larges que l’auto, c’est avec soulagement que nous arrivons dans cette vallée.


La vallée de Rumbur est composée d’une dizaine de hameaux, qui se succèdent de part et d’autre de la rivière, remontant cette dernière jusqu’au lointain village de Sheikhandeh.

Nous déposons nos affaires dans une auberge trop chère pour la première nuit, avant de changer pour une petite chambre en plein milieu du village de Balan Guru.
Relève d’escorte, c’est Alizar qui va nous accompagner au cours des deux prochains jours. Il est Kalash, on se dit qu’on va pouvoir apprendre plein de choses… avant de réaliser qu’il ne parle pas anglais. Bon ben on va apprendre moins de chose…
Il fait bon dans cette vallée, malgré l’automne qui semble déjà passé. Nous arrivons un peu trop tard mais cette vallée aux montagnes plus douces, nous invite tout de même à la balade.

Dans ce village, il n’y a qu’un buibui qui nous servira notre bolée quotidienne de haricots rouges (loubia), de dhal, de viande de chèvre (c’est assez fort en goût, et les Kalash ne mangent presque que ça) et de nan délicieusement cuit au tandoor. Ce sera notre régime alimentaire exclusif pour les 5 prochains jours dont la simplicité et rusticité n’est pas sans nous rappeler celles du Kirghizistan.
Il y a bien quelques échoppes, dans lesquelles on trouve les habituels biscuits, un boucher qui tous les matins, débite une chèvre pour la vendre en petits morceaux après les avoir lavés dans le ruisseau aux eaux gelées qui traverse le village et alimente les moulins à moudre les grains de blé ou de maïs.


Nous emmenons ainsi Alizar de l’autre côté de la rivière, suivre les canaux d’irrigation et couper à travers champs.


Nous découvrons avec fascination ces villages, construits à flancs de montagne, avec l’impression que les maisons se superposent les unes au-dessus des autres, créant des terrasses d’où sortent les conduits des poêles et où sèchent les fruits et le foin.


Ces maisons, en structure de bois et dont les murs sont remplis d’ardoises précautionneusement alignées et disposées entre les piliers accueillent, une fois encore, de grande famille sur plusieurs générations et avec nombre d’enfants aux minois crasseux qui vagabondent librement dans ces villages.

À la nuit tombée, Yasir, notre hôte, nous prépare un feu en terrasse, d’où l’on observe la vie tranquille, ici aussi, de ces villages du bout des routes.


Yasir à une multitude de frères, et comme souvent, au moment du mariage, ce sont les femmes qui rejoignent la maisonnée des maris. Ainsi, ici, vivent une dizaine d’adultes et tout autant d’enfants.


Nous y sommes invités pour de copieux petits-déjeuners : pain aux noix, beurre ou miel, et du chai, du chai, du chai…
À l’intérieur, une pièce unique sert de cuisine et de pièce à vivre.


Au fond, quelques étagères décorées de journaux découpés, sur lesquelles repose un peu de vaisselle proprement disposée.
Au centre, un poêle chauffe, en permanence en cette saison, une grosse bouilloire. Le foyer rougeoyant de braises chaudes est constamment alimenté par une mamie aux aguets.
Quelques bouts de bois sont entassés dans un coin, et des couches tressées de part et d’autre de la pièce.

Suspendus sur des fils, les vêtements colorés de ces femmes kalash, robes et couvre-chefs, une peau de chèvre séchée servant à battre le beurre, quelques ampoules au plafond et toujours ces murs noircis de suie.

Au début de notre séjour, nos interactions avec les enfants sont rudes, mais à mesure que nous faisons partie du paysage, leur comportement se radoucit.


Nous apprenons quelques mots en kalasha, dont le très utile bonjour/ichpata – baba (pour une femme), baya (pour un homme), et merci/bo brusht que nous allons sortir à tout bout de champ.
Il est vrai que dire As-Salaam-Alaikum à des non musulmans, ça fait bizarre.

Ainsi, le deuxième jour nous partons pour une longue balade.