Catégorie : Asie Centrale

Desserts & Déserts

Après Gilgit, Skardu est la seconde ville que nous traversons.
Plutôt qu’une ville, la capitale du Baltistan est un gros bourg logé entre les contreforts himalayens.

Suite à l’éreintant trajet de la veille, cette journée de repos est la première occasion de nous balader.


Brice, Ashfaq et Tahir passent chez le barbier, pour ressortir rasés de frais.

Tout les trois se payent le luxe d’une lame bien aiguisée, d’un geste professionnel et précis et d’un petit massage facial, le tout pour 50PKR (€0,35) par personne.
Marion et Ashfaq perdent leurs moyens à la vue d’un confectionneur de friandises et sucreries.


Des sortes de gâteaux en pâte de lait, glacé de sucre ou décorés de dorure sur le dessus.
Des verts, des roses, des jaunes et des bruns.
De quoi titiller nos papilles, et apporter du réconfort à nos muscles fessiers et dorsaux endoloris du souvenir amer des routes défoncées.
Hugo se découvre une fringale de fruits secs renommés dans la région. Amandes, abricots secs, noyaux d’abricots, noix et pistaches… il ne sait plus où donner de la tête et en consommera à s’en donner des maux de ventre.

Pour le déjeuner, nous nous arrêtons dans un buibui – pour notre plus grand bonheur – et savourons les chappal kebab locaux, noyés dans une soupe épaisse.
Quelques lamelles d’oignons crus et crudités pour accompagner le tout – ça y est, nous nous sommes mis aux oignons crus, notre couple va en pâtir, mais nos palais et estomacs nous remercient.





Tranquille journée donc, au cours de laquelle nous rejoignons le lac Kachura sur les hauteurs de Skardu.


Sa quiétude et son environnement boisé nous font changer de décor.
L’étendue d’eau aux eaux limpides est entourée d’arbres aux multiples verts.


Skardu semble déjà loin. Dans le village, quelques canaux acheminent l’eau nécessaire aux cultures, les terres ont déjà été préparées pour l’hiver et les habitants collectent le bois de chauffage de leurs robustes maisons de pierre.




Journée tranquille, journée « plan-plan » que nous terminons autour d’un bon bol de soupe.
Les nuits sont bien fraiches.

Le lendemain, une nouvelle aventure nous attend.
Nous partons pour le désert froid de Sarfaranga. Un désert de sable et de dunes, situé à plus de 2200m d’altitude et s’entendant à perte de vue.


Longeant l’aéroport – bientôt international : on a des doutes – nous attrapons les premières routes, blanches d’une fine couche de poussière, qui mènent de l’autre côté du fleuve, dans une zone sauvage et déserte.


Elles ne semblent a priori mener à aucun village ou semblant d’habitations.

Quelques arbres épars ponctuent le paysage de touches vertes sombres, quelques rochers tombés on ne sait d’où jonchent ici et là les terrains nous environnant et notre piste qui serpente au grés des reliefs.



C’est ainsi le retour – si nous l’avions éventuellement quitté – du Paris-Dakar, dans sa version sable.



Pour tenter de faire contrepoids et éviter à la roue avant de plonger, nous sommes bien assis sur l’arrière de LEO et LEX.
Néanmoins, la roue arrière, un poil plus large que celle d’un vélo, n’en fait qu’à sa tête.
Les mains bien accrochées au guidon, nous progressons avec plus ou moins d’élégance pour conserver notre équilibre sur ce terrain meuble.
Brice trouve moto-à-son-pieds et prend un malin plaisir sur ces pistes techniques.

Deux ou trois fois, les plantations d’arbres se font plus dense, et des murets de pierre dessinent la route.
Un peu d’ombre. Toujours autant de sable et de poussière.

Nous traversons un village sous les cris et les signes enjoués des enfants, les tenues des femmes apportent des touches colorées dans ce décor monochrome.
Et cette même question nous traverse l’esprit : pourquoi ces gens se sont installés un jour, dans un désert, et en altitude. Il y neige l’hiver, le vent fait continuellement avancer les dunes et le sable sur les cultures, il faut canaliser l’eau ou l’apporter depuis la rivière… C’est déconcertant.



Notre désertique épopée nous rapproche finalement de la rivière Shigar, que nous commençons à longer à mesure que le désert se transforme en terrain rocailleux et montagneux.
Une pause sur la berge de sable et galets ronds, pour nous détendre les poignées et les épaules, avant de retraverser la rivière, et arriver au check-point* à l’entrée du village de Shigar où nous visitons le fort du même nom.





La route qui nous ramène à Skardu est tout aussi impressionnante.
Après avoir suivi la rivière en s’élevant rapidement de plusieurs centaines de mètres, offrant un point de vue à 180 degrés sur la vallée, la chaussée traverse des collines puis un plateau rocailleux, pour redescendre en de longs lacets. Les larges courbes des virages embrassent les flancs de montagnes dans un sens, et le vide dans l’autre.


Chaque virage est une découverte nouvelle pour finalement rejoindre un long ruban rectiligne d’asphalte barrant l’immensité désertique d’une mesa.
Celle-ci qui s’étend à perte de vue. Tout semble loin, et grand.
Et la quiétude du lieu – une fois les moteurs à l’arrêt – nous amplifie notre sentiment de fragilité et de petitesse.
Nous sommes en plein émerveillement.
On profite, on est bien.



… jusqu’à ce que le pneu arrière de Marion explose – en plein virage… Plus de peur que de mal. Mais nous sommes loin de tout et le retour à Skardu pour changer la roue va être galère. Hashaam récupère LEO, et la pompe sous le bras, il parcourt les derniers kilomètres en s’arrêtant toutes les 4 minutes pour regonfler vainement ce pneu bien à plat.



Toute l’équipe aura finalement besoin de se restaurer et le mouton qurma du repas de pacha aura raison de la moitié du groupe.

Marion est claquée, elle finit l’après-midi à l’auberge en compagnie de Tahir et Ashfaq, tous trois attablés dans le jardin autour du reste des pâtisseries colorées.
Tandis que Brice – accompagné de Wilayat, Hugo et Haasham – attaque la montée abrupte d’une des collines dominant la ville de Skardu et au sommet de laquelle repose les restes du fort de la ville. Le chemin de pierre n’est pas bien large et il faut se concentrer pour ne pas être pris de vertige quand le regard se porte sur les paysages plusieurs centaines de mètres en contrebas.
Au sommet de la falaise, une ouverture de la taille d’une fenêtre dans l’épaisse muraille, nous permet enfin d’accéder au plateau, jadis certainement imprenable.





Le fort est en fait posé sur toute la largeur d’un pinacle.
Il surplombe d’un côté la ville verte et plus loin au Sud, l’Himalaya et la route qui mène à Deosai.
De l’autre côté, on a une vision sans obstacle et à perte de vue sur la vallée aride et grise de tout son long.

En marchant le long des redoutes, ses murs semblent plonger le long des falaises.
S’étend devant nous une morne vallée ponctuée de frais et chimériques bassins bleus, contrastant avec les flots gris tumultueux des eaux glaciaires.
La vue sur l’étendue de sable gris, dans un écrin de sommets tout aussi secs, parait irréelle.






L’illusion est amplifiée par les bourrasques qui soulèvent des nuages de poussières obscurcissant les rayons du soleil, et qui font présager l’arrivée imminente d’une tempête de sable.

En contrebas, le long de la falaise, nous apercevons un chemin et entreprenons de rejoindre cette partie déserte de la ville.
Nous arrivons alors au milieu de cette étendue, berge d’une rivière aux sables mouvants.




Comme sorti de nulle part, nous croisons le chemin d’un villageois qui entreprend de rejoindre l’autre rive sur son esquif de fortune.
Déjà, le sable fin est poussé par les vents.
Nous peinons à distinguer les contours des montagnes en aval et sommes contraints de revenir sur nos pas, avant que les vents de poussière ne nous prennent dans ce qui apparait comme un songe.

Retour à la réalité, retour au bercail, à la douche et à la soupe chaude.
Demain sera une autre route, une route qui nous mènera au bout du monde.

 

‘* La route est parsemée de checkpoint policier ou militaire (souvent les deux) plus ou moins actifs.
Ils contrôlent les ponts, les limites de districts ou simplement les entrées de ville.
La région étaient encore instable il y a une demi décennie, non pas à cause du terrorisme taliban, mais d’une part des volontés indépendantistes du Gilgit-Baltistan, et parfois pour les conflits entre confessions religieuses.
Il est alors très courant que notre équipe s’arrête afin de montrer patte blanche aux officiers en service et d’enregistrer nos passeports.

Là où l’on va : pas besoin de route

Aux aurores du 6ème jour, nous quittons Gilgit en direction de Skardu.

Située au confluent des rivières Indus et Shigar, la capitale du Baltistan niche dans une large plaine à 2200m, entre les chaines de montagnes du Karakoram et de l’Himalaya.
Cette ville est idéale pour explorer les sommets environnants… ce que nous ne ferons pas.
Pas cette année en tout cas, puisque les températures en cette fin septembre frise le gel en soirée.

Bref, ce n’est pas un bled perdu, et pourtant.

La route est longue, on a été prévenu.
Elle n’est pas en bon état non plus, on nous l’a dit.
Mais nous ne savions pas encore vraiment à quoi nous attendre.

Nous quittons donc Gilgit, bien installés sur LEO et LEX, direction plein Est.

Roulant sur la Karakorum Highway, l’air frais de ce matin nous fait du bien.
Le doux asphalte de cette voie rapide défile sous nos pneus lisses.

Et puis au bout de 35km, au confluent de la rivière de Gilgit et du fleuve Indus, arrive la bifurcation pour Skardu.
Nous traversons la vallée encaissée sur un pont fraichement construit et nous nous élançons sur la chaussée déjà peu large. Il ne nous faut pas plus de 500m pour la voir se réduire et disparaitre en quelques pièces de bitume éparses sur une piste accidentée de 2.5m de large.


Le groupe s’arrête alors, on en profite pour faire des photos des montagnes énormes qui nous encadrent. Des strates de granit blanc de plusieurs dizaines de mètres d’épaisseurs lézardent leurs flancs, tandis que des traces d’oxyde de fer coulent sur la roche.
Le moins fier d’entre nous demande à Hashaam : « ça va être comme ça pendant les 170 prochains kilomètres ? » et lui de nous répondre : « ça va être pire ».

Le groupe reprend la route, longeant la montagne, sur la berge Nord de l’Indus.



Nous fermons la marche, Marion pour prendre son temps, et Brice pour prendre du plaisir à creuser l’écart avec le peloton de tête, pour les rattraper une fois Marion dans le rétro’, bondissant de patch d’asphalte en patch d’asphalte, rétrogradant pour jouer avec la zone rouge et voler par-dessus les sections les plus caillouteuses à une poignée de kilomètres par heure… et de se retrouver au détour d’un virage derrière un camion bariolé roulant au pas.
Et dire que cette route étroite et défoncée est le lien principal entre les deux villes de Gilgit et Skardu.





Tout ce trajet est éprouvant, accidenté, caillouteux, poussiéreux, vertigineux. Nous nous arrêtons régulièrement pour reprendre nos esprits avant de nous élancer à nouveau, une fois le groupe réuni.

À plusieurs reprises, nous sommes stoppés par les engins de chantier, déblayant la route sous la supervision de l’armée et qui, dans un nuage de poussière, déversent les gravas dans le lit de la rivière quelques centaines de mètres en contrebas.

Ceci crée des embouteillages monstres, notamment au moment où la route est régulièrement réouverte et que camions et automobiles, dans les deux sens, cherchent à s’insérer sur l’étroite chaussée bordée, d’un coté de la montagne, de l’autre, du ravin.
Il n’est pas rare alors de voir les camions, croulant sous le poids de leurs fardeaux, se lancer dans des manœuvres à moins d’un mètre du précipice. Notre respiration se coupe alors, on grimace et on laisse passer ces véhicules chargés à ras-bord, espérant que la structure de la « route » tienne.

La route de Skardu serpente donc dans la vallée de l’Indus, très encaissée sur cette section, et la paroi de la montagne est parfois si abrupte qu’un demi tunnel est alors creusé dans la roche, ne laissant que le champ libre au passage d’un camion.

Parfois de fines chutes d’eau rafraichissante goutent de la roche, dans cette poussière environnante. On en prend alors plein les pieds et le pantalon de cette fraiche boue, avec l’impression que ça rafraichit aussi nos motos.
Mais, toujours pas de bitume.

Les villages sont peu nombreux le long de la route, et ne sont accessibles que par des ponts suspendus qui font désormais partie du paysage.


Et lorsqu’on dit suspendu, ce sont vraiment des ponts suspendus.



Une étape salvatrice à mi-parcours. Lunch-time !


Fatigués, quelques chapati, dhal, pois chiches, et chai nous réconfortent et nous donnent la force de repartir. Nous n’avons de toute façon pas le choix. La digestion se fera en route, alors que les rebonds et vibrations reprennent rapidement.

La seconde partie de la route est autrement plus éprouvante.

La vallée y est moins encaissée.
La route monte et descend. Elle suit le relief et serpente dans les méandres des affluents du fleuve.



Le trafic y est plus dense, on retrouve plus de camions.
Ceux-ci évoluent au pas sur ces routes cahoteuses.

Ces camions décorés font partie du folklore des routes pakistanaises.



Leur chauffeurs courtois nous saluent et se déportent généralement quand nous les croisons – nous sommes alors le long de la paroi rocheuse, ou quand nous les doublons, il nous faut alors viser juste car un mètre plus à droite, et c’est la rivière.

Ce n’est pas le cas des bus et minivans pressés qui foncent à tombeaux ouverts. Dans les villages, dans les virages… peu importe, il faut se pousser pour ne pas se faire faucher.

Les villages traversés sont faits de maisons maçonnées de pierres grossières, de petites échoppes façonnées de planche de bois. La route étroite est souvent encombrée de piétons et villageois vaquant à leurs occupations. Là encore, on se demande comment de larges engins parviennent à se frayer un passage sans emporter un habitant.

Là encore, on se demande pourquoi la DDE pakistanaise a décidée de refaire les 170km de cette route en une seule fois et non pas par tronçons, afin de laisser un peu de répit de poussière et de cailloux aux habitants de ces villages isolés.

Les abords des villages sont faits de champs verts, délimités par des murs de pierres.
Mais il faut rester vigilant et constamment garder un œil sur la chaussée qui est au mieux, faite de terre battue, et au pire de pierres rondes logées dans le sable.

Quelques sections larges ont permis aux engins de faire de larges pistes, sur lesquelles il nous faut alors filer à vive allure pour ne pas subir les vibrations dues au relief en tôle ondulée.

Ceci se fait dans un nuage de poussière – encore, qui malgré les visières des casques rabattues, s’insinue partout, notamment quand nous doublons ou croisons un autre véhicule…. Ou qu’une bourrasque vient à s’engouffrer dans la vallée, suivit d’un lent camion dont le moteur peine à tourner, qu’un éboulis est en train de se faire et que le vent fait voler ce fin sable dans les airs.
Autant le dire, le Paris-Dakar n’a plus de secret pour nous.

Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
Un peu plus loin, une chaussée revêtue de plusieurs centimètres de cailloux fins et de sable crée un embouteillage de véhicules aux roues ensablées… Là encore, la conduite sur ce terrain est physique pour garder le contrôle de la moto, et éviter à tout prix de s’arrêter.
Paris-Dakar encore une fois.

À mesure que nous remontons la rivière, les flancs des montagnes nous entourant s’aplanissent et le couloir de la vallée s’élargit.


Ainsi, après plusieurs heures de route, nous traversons un pont de fer antique de la largeur d’un camion.
Il ouvre enfin sur l’immense vallée de Skardu, zone de confluence s’étendant à perte de vue.



Enfin ! On y est !
Nos visières poussiéreuses nous empêchent de voir les vraies couleurs de ce merveilleux paysage lunaire qui s’offre finalement devant nous.
À cette saison, les méandres du fleuve ne parviennent à submerger des larges plages de sable fin qui nous intrigue.


Encore quelques kilomètres avant de rejoindre la ville, nous traversons des paysages désertiques, du sable, des pierres, et très peu de végétation.


Nous arrivons éreintés dans notre auberge.
L’excitation du challenge est à son apogée, mais nos corps quelque peu meurtris par ces sept longues heures.


Macérant dans notre état poussiéreux, nous nous détendons dans l’immense jardin de l’auberge, autour d’un bon chai salvateur.
L’eau chaude pour la douche est en train d’être bouillie.
Tout va y passer, aujourd’hui c’est jour de lessive !

Karakorum sans Alcool

Le Karakokoi ?

La chaine du Karakorum (ou Karakoram, l’orthographe varie) est la chaine de montagnes qui traverse le nord du Pakistan, contrefort de l’Himalaya.

Sacré contrefort puisqu’il concentre nombre des grands sommets de notre planète, notamment quatre d’entre eux dépassant le pallier des 8000m (dont le K2) et qui bordent le plus long glacier du monde.
Avec lui plus de 8 glaciers de plus de 50km de long qui représentent une réserve d’eau douce vitale pour les régions arides en aval (on comprend encore pourquoi Inde et Pakistan se disputent ces régions stratégiques).

Ces glaciers abreuvent le fleuve Indus dont la vallée désertique délimite Karakorum et Himalaya.

C’est dans ce cadre qu’évolue la route du Karakorum (ou la Karakorum Highway, la KKH), ancienne route de la Soie reliant l’Ouest de la Chine et débouchant sur la mer d’Arabie.

Lors de nos recherches précédant notre demande de visa, nous sommes tombés sur le site de Karakoram Bikers, et nous offrir deux semaines de rando’ moto dans ces paysages oniriques nous a semblé être une excellente option pour vivre cette région à 360° et en prendre plein les mirettes.
(on avait de toute façon besoin de réserver, via un tour operator, afin d’obtenir cette précieuse Lettre d’Invitation)

Cela doit faire huit ans que nous n’avions pas participé à un tour et nous avons peur que notre liberté en soit entravée. Cependant, nous nous disons que ça va nous faire du bien de nous laisser porter un tantinet et que nous l’avons bien mérité. Des vacances quoi !

C’est ainsi que le lundi 17 septembre, après deux autostops et un minivan bondé roulant à tombeaux ouverts, nous arrivons à Gilgit et faisons la connaissance de nos compagnons de voyage pour les deux prochaines semaines.

Hugo est Portugais, Tahir et Ashfaq sont Canadiens d’origine pakistanaise, tous trois sont très bons motards (les deux derniers faisant notamment des courses en circuit).
Notre guide Hashaam est assisté de Touqeer, en « stage » photographie et Wilayat le chauffeur de la « voiture balais ».
Et enfin, non des moindres, LEO et LEX, nos deux montures (des Suzuki GS 150) qui nous accompagneront tant bien que mal sur les routes tortueuses et défoncées de la région du Gilgit-Baltistan.

C’est dans la circulation chaotique de la ville de Gilgit et de ses abords que nous faisons pleinement connaissance.
L’occasion pour tous de prendre nos marques avec la boite de vitesses inversée, les freins à tambours et les roues de bicyclette. Occasion aussi de déguster des kebab, des bons sabji accompagnés de nan ou chapati délicieux et de déambuler dans les rues du bazar.







Alors que le soleil est à peine levé, nous prenons la route, plein nord.

Départ aux aurores pour éviter les routes bloquées par les festivités d’Achoura (en effet, la région étant à moitié chiites, cette célébration dure plusieurs jours pendant lesquels la circulation est bloquée), pour nous replonger les magnifiques paysages.

Avantage d’avoir notre propre moyen de locomotion, nous prenons le temps de nous arrêter en chemin.
Ce jour-là, la vue est pleinement dégagée sur Rakaposhi, le sommet qui domine la région de Hunza et la vallée de Nagar.

Son imposante face enneigée d’une verticalité déconcertante se détache au-dessus des contreforts asséchés le soutenant et lui donne son air souverain.
Petit dej’ en lui faisant face, les rayons du soleil pour réchauffer nos corps endoloris par cette froide matinée, et un chai qui va bien. Ces vacances commencent bien.

Nos pérégrinations nous mènent à l’ancienne capitale du royaume de Hunza, pour aller voir les forts d’Altit et Baltit.




Nous ne nous attendions pas du tout à visiter de telles architectures. Les portes sont décorées, les bois sculptés et scrupuleusement assemblés, balcons, persiennes aux fenêtres, et vue incroyable sur la vallée.


Devant ces structures en bois apparentes et torchis blanchi à la chaux, cette architecture n’est pas sans rappeler le Potala à Lhassa – les Tibétains aurait un temps eu une influence dans la région.
Ces forts étaient à l’époque prévu pour protéger les habitants de la vallée de Hunza contre ceux de la vallée de Nagar lui faisant face.




Surplombant la rivière et la Karakorum Highway de plusieurs centaines de mètres, le point de vue de l’Eagle nest embrasse toute la vallée d’Hunza.

Les deux anciens royaumes sur leurs plateaux se font faces, et le vert des champs fertiles et des forêts contraste avec le bleu laiteux des eaux de la rivière, les pentes arides des montagnes et les cimes enneigées du massif de Rakaposhi.

À la sortie d’un long tunnel noir, les eaux turquoise du lac Attabad s’invitent devant nous.

L’existence de ce lac est due à un important glissement de terrain qui fit grimper le niveau des eaux glacières au premier semestre 2010…
Des villages et les routes ont par conséquent été engloutis, coupant cinq années durant les habitants du reste de la vallée à Gilgit. Avant le percement des nombreux tunnels par les Chinois, les véhicules devaient alors traverser sur des embarcations qui promènent désormais les touristes.






Un tour sur le lac en large barque colorée, nous savourons notre statut privilégié de ce nouveau petit groupe de motards que nous sommes, avant de reprendre la sinueuse route qui nous mène, de nouveau, à Passu
ahhh… Passu.
Nous sommes contents de retrouver ce mini village et ces Cônes, on a presque l’impression de revenir à la maison.






Nous nous arrêtons au pont de Husseini, qui depuis le rivage, reste toujours aussi impressionnant.

Nos copains de route se lancent sur les planches de bois, avec la même appréhension que nous quelques jours plus tôt.
Assis sur le côté, nous contemplons, encore une fois, ces magnifiques montagnes qui nous font face.
Aujourd’hui le temps est au beau fixe, et la magie opère toujours autant.

Nos montures nous emmènent le long d’une abrupte piste caillouteuse pour rejoindre le chemin qui nous guide au glacier de Passu – celui que nous avions loupé lors de notre premier séjour à Passu. Notre premier off road, épingle à cheveux en devers, caillasse et poussière-sur-ravin. À ce moment-là, on ne savait pas encore que nous passerions 70% de nos futurs trajets sur des routes similaires.

Pas si simple cette nouvelle expérience de conduite, mais c’est avec beaucoup de plaisir que nous découvrons ce glacier et la vue qui s’offre devant nous.


Ces premiers jours vont nous permettent de prendre nos repères, de comprendre comment ce voyage à moto s’organise, comment notre groupe se gère et les compromis qu’il faut faire également.
Mais on réalise aussi qu’être à moto nous permet d’être encore plus « dans » le paysage. On ressent mieux les échelles, les longueurs et les distances.
Les ombres des montagnes nous refroidissent, tout comme le soleil nous réchauffe.
Le vent complexifie les trajectoires et les pauses-photos-pipi sont simplifiées.





Notre itinéraire nous fait prendre la route qui mène au col du Khunjerab.
Les vallées grandioses et les montagnes immenses se resserrent pour former des gorges où le soleil peine à diffuser ses chauds rayons.


Le bitume de la route est grelé d’éclats d’asphalte dus à la chute de rochers jonchant parfois encore la chaussée. Nous embrassons le paysage, ces montagnes nous impressionnent.
Le départ matinal nous a fait enfiler toutes nos épaisseurs et c’est tant mieux.

Car la neige a commencé à recouvrir les bords de la route, qui monte en étroits lacets longeant la montagne.

Certains font la course et sortent fesses et genoux, d’autres ouvrent grands les yeux, chaque courbe est un émerveillement.
Les couleurs sont différentes, le ciel est bleu, tellement bleu, il fait froid et ce vent glacial des sommets nous congèlent les doigts.
Mais on y va. Nous sommes lancés, malgré ce petit pincement au cœur, on ne retourne pas en Chine, hein ? LEO et LEX s’en sortent dans la montée, malgré leur moteur anémique et quelques toussotements et essoufflement dus au manque d’oxygène.
La plage d’utilisation du moteur est restreinte à 5000/7500 tr/min à mesure que nous rejoignons les 4700m du col.
C’est alors que cet imposant plateau se déploie devant nous.


Poudrés de neige, les alpages dorés par le soleil d’été observés dix jours plus tôt disparaissent partiellement sous ces lourds flocons.
Les drapeaux rouges flottent le long des barrières, tandis que l’imposante porte d’entrée en République populaire de Chine, habillée des plaques grises typique des bâtiments gouvernementaux, trône dans ce paysage majestueux.








Nous sommes haut, nous respirons à plein poumons et savourons une nouvelle fois, ce passage sur un des toit du monde, avant de redescendre – côté pakistanais, ouf ! – à Sost (pour y revoir Karim et Liaquat) puis Passu pour la nuit et notre hôtel « de luxe » avec eau chaude.






Notre passage par Ghulkin sera de courte durée, (les envies de séjour à la campagne n’étant pas partagée – les inconvénients du voyage en groupe). Mais le temps de quelques heures, nous profitons de la quiétude de ce village pour nous balader à travers champs, cultures, vergers et plantations.





Quelques pommes et abricots secs offerts avec toujours autant de gentillesse, un repas comme à la maison, chai et petite sieste ou balade digestive. Ça fatigue la moto !

Après un ajustement du guidon de LEX et un regonflage de pneu de LEO, nous bifurquons vers la vallée de Nagar, dont les verts plateaux contrastent avec la sècheresse et rudesse des montagnes.
Encore une fois, la route a perdu son bitume.


Cailloux, poussières, nids de poules sont au programme. Du haut de la falaise, LEX et LEO assurent, Marion a le vertige et Brice se découvre une nouvelle passion pour le cross.


Les traversées des villages sont parfois épiques. Entre les vaches endormies, les chèvres et moutons indécis, les dos d’ânes invisibles, les tracteurs qui reculent et les enfants qui veulent nous taper dans les mains au passage de notre cavalerie, nous roulons à douce allure, saluant de notre tête casquée les habitants.

La route qui mène sur le haut de Hoper est bordée de pieds de cannabis. Des plans partout, qui, apparemment, servent à la médecine…

C’est en arrivant tout en haut, que nous découvrons ce nouveau glacier, qui semble disparaitre dans les lointaines montagnes.


Quelques craquements de sa part pour nous rappeler qu’il est toujours en mouvement, les choucas qui semblent flotter et jouer avec les courants d’air, et nos yeux émerveillés pour contempler ce paysage grandiose, encore une fois.

Après quelques jours et plusieurs centaines de kilomètres, la boucle dans la vallée de Hunza se termine et nous ramène à Gilgit le temps d’une soirée.
Demain, une longue et difficile route nous attend. Enfin… Route est bien grand mot.

Si tu passes à Passu

Au matin de notre départ de Sost pour Passu, nous ne savons toujours pas comment rejoindre ce village, si il y a un bus…
On se laisse porter.
Chacun y va de son conseil, va par ici / non va là-bas / attends, je t’emmène,…
On décide donc de démarrer notre action-départ par un chai.
Monsieur Chai et son pote Monsieur l’épicier sont très contents de nous voir et c’est assis à boire notre chaude tasse de thé au lait qu’encore une fois nous nous laissons porter.
Quelques invectives plus tard, nous chargeons nos sacs dans un minivan, puis nous nous faufilons à l’intérieur du véhicule, avant que l’ensemble des occupants nous fasse comprendre qu’il faut que Marion soit à la fenêtre et Brice entre elle et l’autre passager – mâle.

Quelques allers-retours dans la ville, avant que le chauffeur démarre enfin sa folle descente vers Passu. En 45min le trajet est bouclé.

Alors qu’on avait déjà été étonnés par Sost, qui n’était qu’une rue, Passu est un village, vraiment minuscule.

On pose nos affaires chez Hassan, qui tient l’unique guesthouse du village.
Nous sommes invités à séjourner dans la maison de famille, une grande pièce fait office de chambre, et surtout, un jardin qui fait face aux Cônes de Passu.



Ah ces Cônes… On ne se lasse pas les observer.
Que c’est beau ! Chaque demi-heure, la lumière change et les ombres que projettent ses éperons rocheux nous offrent un nouveau paysage, et une nouvelle extase.
Comme Monet, nous nous sommes plu à prendre en photos ces géants de pierre à différents moments pour différentes lumières.
S’élevant à 6000/7000 mètres, ces majestueuses montagnes nous narguent de leur grandeur.
Les échelles sont perturbées.
Seuls quelques arbres, en contrebas, parviennent à nous ramener à la vertigineuse réalité et nous faire comprendre l’immensité de ce décor.







En nous baladant dans les quelques sentiers de Passu, nous observons ces robustes maisons, faites d’empilement de pierres et enduites de torchis. Peu d’ouverture.
Les toits sont plats et souvent percé sur le dessus, permettant à la lumière d’inonder l’unique pièce, et à la fumée du poêle ou du foyer de s’échapper.
On retrouve encore des pommiers et d’autres arbres fruitiers dans les vergers.
C’est aussi la saison des fourrages, et les habitants fagotent la paille avant de l’entreposer pour l’hiver.








Notre promenade nous mène en bas du village, au bord de l’immensément large rivière d’Hunza, aux eaux gris-bleu et aux graviers noirs.
Tel un étonnant labyrinthe sinueux, la rivière prend de multiples chemins qui se séparent et se rejoignent, créant un fabuleux motif charriant ces eaux sédimenteuses.
Ici encore, il n’est pas possible de réaliser le gigantisme qu’occupe le lit de la rivière sans prendre une peu de hauteur. La rivière semble alors mesurer plusieurs centaines de mètres de large avant de creuser ses rives aux pieds même des imposants colosses de pierre qui nous font face.

Alors que nous sommes assis dans une admiration contemplative, un habitant du village vient nous faire la conversation dans un très bon anglais puis de nous offrir d’aller cueillir des pommes dans son jardin.
Encore une fois, ces gens habitent au bout d’une route, dans un village d’une trentaine de maisons où il fait -10°C l’hiver et un vent à ne pas sortir de chez soi pendant plusieurs jours… et cet homme possède en Master en Histoire et Sociologie.

Face au village de Passu se tiennent donc les majestueux Cônes (6160m) aux allures de cathédrale gothique et le Passu Sar (7478m).

Le village est abreuvé par les torrents de deux glaciers, celui de Batura (5eme plus long glacier du monde) et celui de Passu que nous entreprendrons de voir.
Une belle balade dans des paysages de rocaille et de sable où seules les ronces et arbustes arides survivent.









De peur de nous perdre et redoutant les chutes de pierre dues aux récentes intempéries, cette première tentative nous gardera à distance du glacier.
On remettra néanmoins le couvert quelques jours plus tard, par un autre chemin.
Longeant une abrupte falaise, un chemin d’ardoise serpente le long de la montagne pour arriver par le dessus du glacier et découvrir sa longue langue blanche.

Nous resterons quelques minutes à contempler cette imposante masse de glace qui craque sous ses mouvements lents et avançant à petits pas.

Réveil émerveillé le second jour.
La nuit passée a été le théâtre de fortes pluies dans la vallée, et les sommets nous entourant s’en retrouvent en conséquence chapeautés de neige.

Nous partons nous balader pour une longue boucle de 14km qui nous permet de nous évader encore un peu plus.

Nous longeons un temps la Karakorum Highway – cette route qui traverse en partie le massif du même nom – pour rejoindre un petit chemin qui descend vers la rivière.
Quelques cairns nous aident à trouver notre route. Ce chemin est un local track, on nous dit.


Durant l’hiver, le bétail de Passu va passer les mois les plus froids dans les étables situées de l’autre côté de la rivière.
Ainsi, les habitants l’utilisent pour faire traverser leurs animaux.

Nous nous enfonçons dans les failles de la montagne, pour ensuite suivre la falaise, marchant sur un étroit chemin caillouteux qui frôle le ravin. On ne fait pas les malins. C’est vertigineux, et même si l’agglomérat de sable-cailloux-terre qui constitue le terrain semble stable, le passage ne fait que quelques dizaines de centimètre de large.




Quelques centaines de mètre plus bas coulent les eaux grises de la rivière dont la largeur augmente d’autant plus l’effet de vertige dont nous sommes pris.
Nous prenons notre courage à quatre mains et continuons d’avancer, et se collant à la « terre » ferme.

Nous descendons petit à petit avant d’apercevoir en contrebas, un peu plus loin, un frêle pont suspendu, trait fin reliant les deux berges de la rivière.
C’est lui que nous cherchions. C’est le pont de Passu.

Long de 250 mètres, ce pont accroché par quelques câbles nous parait bien fragile.
Mais il nous semble désormais impossible de faire marche arrière.
Si les planches, ou morceaux de bois plutôt, sont espacées de quelques 40 ou 50 centimètres, elles nous apparaissent finalement solides et en bon état, et surtout coincées entre d’épais câbles d’acier.
Une vingtaine de mètres en dessous, la rivière coule à grand flots bruyants. C’est tout de même assez haut…

Marion se lance la première. Go Go Go, on ne flanche pas.

Elle se parle en court de route, mais le pas assuré, elle parvient à surpasser ses peurs.
Il ne lui faut pas moins de 10min pour arriver à bout de cette traversée digne du meilleur des Indiana Jones.
Brice se lance à son tour. Les câbles de soutien sont très bas à mesure que l’on se rapproche du milieu du pont, et il lui faut presque s’accroupir pour les suivre de la main.

Une petite pause à mi-parcours pour se reposer et reprendre ses esprits avant de rejoindre Marion sur l’autre berge, falaise de terre et de roche creusée par la rivière au fil des temps.
Ouf !
Nous méritons bien un petit encas face aux sommets que nous n’avons de cesse de contempler.

Notre balade reprend de plus belle. Nous traversons d’immenses plateaux caillouteux nus qui semblent s’étendre à perte de vue à notre droite comme à notre gauche.






Devant nous une nouvelle masse noire s’étire vers les nuages sur plusieurs milliers de mètres.
On discerne bien les pentes enneigées, mais le chapeau de nuage nous laisse imaginer la taille de ces montagnes.
Quelques cairns ici et là nous permettent de ne pas nous égarer. Il y a donc bien des gens qui marchent ici. Il ne semble pourtant rien n’y avoir dans les environs.
À nombreuses reprises nous n’hésitons pas à nous retourner et admirer la beauté de cette nature sauvage. Ces couleurs, ce silence, ses immensités vertigineuses où l’œil essaie tant bien que mal à trouver un repère pour évaluer les dimensions hors norme de ces paysages.

Finalement, en nous rapprochant de la montagne, nous retrouvons un chemin vernaculaire, et rejoignons un regroupement d’étables, de champs en terrasses aménagées par l’Homme.
Des ballots de paille sèchent çà-et-là, et quelques paysans (des femmes pour la plupart) y travaillent, nous saluent et nous indiquent le chemin d’Husseini.
Que font ces gens si loin de tout ?








Le sentier nous conduit à nouveau dans des landes sèches entre montagne et rivière, pour longer de nouveau la falaise en suivant le cours de la rivière Hunza.
Nous redescendons vers son lit, marchant sur ce local track, fait d’empilement de pierres, et qui semblent parfois suspendu ou en équilibre au-dessus du cours d’eau.
C’est en nous retournant que nous nous rendons compte de l’architecture et de la technique constructive de ces escaliers et sentiers entretenus depuis des générations.