Scotchés au col

Au matin de notre départ de Phander, le ciel est légèrement voilé.


Comme à l’accoutumé, nous passons au bazar pour prendre notre chapati/chai alors que la rue est encore bien calme.
Un électricien vient réparer la ligne haute tension, on croise Khus Jan puis Rahim Jan, on papote de la météo et des animaux, puis on se dirige vers le bureau de la Police pour les informer de notre départ.

Le bus de la NATCO doit passer vers midi… ou treize heures voire quatorze heure. Tout dépend de notre interlocuteur.
Nous attendons donc, saluant les motos et les habitants qui passent. Nous faisons partie du paysage et de ce rythme tranquille de Phander.

Un bruyant bus archi chargé arrive enfin. Nous nous faufilons à travers les passagers. Marion sur une banquette à coté du chauffeur, Brice sur un sac de graines dans l’allée.


Nous quittons lentement cette magnifique vallée. Le bus empreinte la route sur laquelle nous avons tant pris de plaisir à nous promener. Au petit pont, il entame une très lente montée et on réalise donc pourquoi ce bus va mettre 6h pour faire 90km. La route perd de nouveau son asphalte, le bus est vieux, nous sommes hyper chargés et la seconde passe mal.

Les villages s’enchainent tranquillement pour enfin disparaitre à mesure que nous prenons de la hauteur. La vallée s’est élargie, les arbres sont de moins en moins nombreux.
Nous sommes dans un décor aux couleurs ocres et dorées. Ça gigote et ça secoue dans le bus, au rythme de la musique chitrali dont les gens sont tant fans dans ces régions.

Nous nous arrêtons à un checkpost. Celui de la frontière entre le Gilgit-Baltistan et le Kyber Pakhtunkhwa (KPK). Après de brèves formalités et quelques questions de routine dont la surprenante « êtes-vous originaires de Corée ? », nous reprenons notre route avant de réaliser qu’un policier armé s’est joint à notre équipée.

Le plateau qui s’ouvre devant nous est, encore une fois, grandiose. À cette période de l’année, les herbes sèches et bronzes recouvrent les roches et les abords de la rivière. Quelques panneaux interdisant la pêche à la truite, les sommets partiellement enneigés, quelques yaks disséminés dans cette immensité et cette unique route caillouteuse qui nous fait rouler au pas. Le bus peine à grimper, mais nous sommes rivés à la fenêtre, observant avec joie et sérénité ce paysage sauvage qui ressemble à celui de Deosai, mais encadré de puissantes montagnes.


Nous sommes à 3730m lorsque nous arrivons au checkpost suivant. Celui du col de Shandur et qui inscrit notre entrée dans la région du KPK.

Le col de Shandur est fermé près de 6mois dans l’année lorsqu’il est recouvert de neige. Mais on découvre qu’il est également connu pour le festival de Polo qui s’y tient, en juillet chaque année, depuis plusieurs décennies, et qui oppose les équipes de Gilgit et de Chitral (capitale du nord KPK).

Aujourd’hui, les eaux du lac sont partiellement gelées et c’est ici que nous faisons un break moteur et chai au « café du coin » : une petite cabane en cailloux dont l’isolement au froid nous surprend tant il est efficace.


Le bus commence alors sa lente descente de « l’autre côté », suivant la sinueuse et sèche route entourée de montagnes grises. Au fond de la vallée, nous apercevons quelques villages entourés de ces arbres aux couleurs automnales.


Nous arrivons une fois la nuit tombée au village de Mastuj, terminus. Tout le monde descend, bien contents d’être arrivés. Il commençait à faire froid et la route défoncée, bordant la rivière n’était pas des plus rassurantes. (oui, encore des routes qui font peur !)
Alors que nous n’avions pas encore récupérés nos sacs stockés sur le toit, un policier vient à notre rencontre et se présente d’un « bonjour, je suis votre escorte pour votre séjour à Mastuj ».
Voilà, notre entrée au KPK signe également le début d’un voyage à trois. Nous serons sous escorte policière pour les trois prochaines semaines. *

Nous rejoignons l’auberge de Jafar.


Située sur les hauteurs du village, la maison est entourée d’un superbe jardin fleuri et fruitier.


Comme dans toute maison traditionnelle chitrali, Jafar vit avec sa famille : parents, enfants, frères, belle-sœur and Co.
Nous sommes chaleureusement accueillis au sein de la tribu, profitant des deux prochaines soirées au coin du poêle et à déguster de copieux diners.

Aparté nourriture :
Depuis notre arrivée au Pakistan, nous redécouvrons le vrai goût des pommes, des poires et des abricots. Dans ces hautes régions du Nord, les engrais naturels priment sur les pesticides. Les légumes sont locaux, les fruits de saisons. On nous offre les produits du jardin, car nombre d’habitants ont un potager et/ou un champ.
Le blé est cueilli, et le grain broyé et transformé au moulin du village. De là nait le chapati.
Les noix et autres fruits secs sont stockés pour l’hiver.
Le lait sort directement du pis de la vache qui broute derrière la maison, quand ce ne sont les œufs fraichement pondus le matin même par des poules en balade. Nous buvons l’eau du glacier ou celle de la source depuis notre arrivée au Pakistan.
Seuls thé, sucre, sel et riz sont achetés.

Donc reprenons notre diner : mouton karahi, dhal, riz au raisin, pomme frites, chapati, salade fraiche.


Tout est fait avec les moyens du bord, simplement, souvent sans plan de travail, cuit à même le feu de bois ou sur le poêle. Il n’en demeure pas moins que nous nous régalons.
Installés par terre autour d’un grand tissu qui sert de nappe, nos doigts nous servent de cuillère, chacun pioche à son rythme. Le repas se termine avec une pomme (du jardin) et un thé vert à la cardamone. Nous sommes repus.
Au petit déjeuner, nous aurons même le droit à un peu de beurre maison. La mamie en charge du chai sait parfaitement comment étaler les braises quand le lait commence à monter.
Dans la region, il est de coutume de boire le chai non pas sucré mais trup : avec du sel !

Au réveil, notre escorte n’est pas là. On ne s’affole pas non plus pour la trouver. Sachant que nous voulons juste nous balader dans le village et que tout le monde nous explique qu’il n’y a aucun risque. Ces villages sont minuscules, tout le monde se connait, tout le monde saurait reconnaitre un étranger, et encore plus un barbu dans ces régions à majorité ismaélite.

Nous partons donc nous balader vers le bazar avant de poursuivre vers l’aval du village.

L’automne, encore une fois, sublime ce paysage. Et c’est en prenant de la hauteur que nous réalisons la beauté de notre environnement.
Les arbres aux couleurs vert anis, jaune, orange et rouge donnent l’impression d’évoluer dans une immense peinture. Le niveau de la rivière est bas en cette saison, mais nous devons tout de même empreinter de bringuebalants ponts pour enjamber ses berges encaissées.

Au fond de la vallée, Terich Mir pointe son blanc sommet pyramidale à quelques 7690m, tandis qu’autour de nous, certaines montagnes ont commencé à se recouvrir de leur parement hivernal.


De retour chez Jafar, nous croisons notre escorte, un peu perplexe et penaude de ne pas nous avoir vu de la journée.
Nous finissons la soirée comme la veille, autour du poêle, à préparer notre départ pour Booni.
Shahab, le beau-fils de Jafar, nous prend sous son aile. Booni c’est son village et demain, il rentre.

Avant de quitter la maisonnée, la femme de Jafar nous offre, bien sûr, 3kg de pommes. Heureusement qu’on ne va pas loin avec nos sac-à-dos.

 

‘* le Nord du KPK borde l’Afghanistan. Ce sont des frontières de neige et les hauts sommets sont quasi infranchissables. Cependant, ce sont dans ces régions montagneuses et isolées que les Talibans, il y a une dizaine d’années, se cachaient.
Aujourd’hui, la zone a été « nettoyée », les Talibans ont été boutés hors du territoire par l’armée.
Mais le gouvernement veut s’assurer que les touristes étrangers se sentent en sécurité, et ça serait gênant que quelque chose arrive… nous ça nous embarrasse un peu, mais nous nous plions à la règle.

9 thoughts on “Scotchés au col

  1. Très sympa ce nouveau village. Et un post de folie avec une vidéo, LE RETOUR des croquis de Marion et une escorte rien que pour vous. Si on ajoute les produits bio du coin, ça va faire des jaloux

  2. Ça vous étonnera si une soixantaine huitarde – ou presque, vous félicite pour cette escorte ?
    Merci pour l’ambiance dans le bus. J’ai adoré, Manon aussi.

  3. C’est sympa le moteur dans l’habitacle. Finalement pourquoi isoler ce truc qui fait du bruit et degage des fummees toxiques quand on peut en profiter pleinement…
    Brice tu oublies pas de me prendre un Pakol pour ma collection de chapeau steuplai.

  4. Sympathique, authentique et bucolique ce petit post.

    Je sais pas pourquoi, en lisant le titre et les premiers paragraphes je préssentais une panne mecanique en haut de la montée, sur le col à 4500m, par -10°, pris en embuscade par le PKK, dans le KPK…mais rien…la route est passée crème…bon bah on va se contenter d’une photi de mouton :))))

    Jvs kiffe !

    Bisous

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