Ishpata baba

Il est compliqué de quitter Anwar et Booni, même si les deux heures de route qui nous mène à Chitral sont aussi belles que la région que nous laissons derrière nous et ponctuée de petits villages implantés sur les hauts des plateaux.


Capitale du district du même nom, Chitral apparait comme une ville carrefour des routes du Sud et de l’Est.

Après avoir dit au revoir à Anwar… et à Mehrab, ce dernier s’assure qu’une nouvelle escorte monte avec nous dans le minivan jusqu’à la limite du district.
À partir de là, une brigade montée – soit deux gendarmes sur une mobylette – nous ouvre la voie jusqu’à l’entrée de la ville. On a, une fois encore, du mal à nous dire qu’ils pourraient nous défendre en cas de problème.
De là, nous sommes invités à nous enregistrer au poste de police.

Sur le mur, deux tableaux attirent notre attention, ceux-ci répertorient le nombre de touristes venus dans le département de Chitral depuis 1973.
À l’époque, Chitral n’était qu’un bazar d’échoppes en bois, entouré de cultures vert émeraude, et attirait des aventuriers, cheveux longs et « pattes d’ef’ » qui déambulaient librement alors que les Talibans n’existaient pas.
Comme partout au Pakistan, le tourisme s’est éteint suite aux attentats du 11 septembre et la guerre en Afghanistan qui en découla.

Aujourd’hui, le béton a quelque peu remplacé les jolies boutiques. La circulation y est dense, et on nous a collé un sympathique agent du ATS (AntiTerrorist Squad) que nous devons appeler même pour aller boire un chai dans la rue*- en face.

Cela nous entrave un peu, notamment dans nos relations avec les néanmoins affables et accueillants locaux, et surtout quand on aime se balader un peu là où l’on veut…Mais ça tombe bien, on ne comptait pas rester longtemps dans ce bourg.


Le lendemain, direction la vallée de Rumbur, dans le pays kalash.
Les Kalash sont un peuple indigène, installés dans trois gorges encaissées, coincées entre l’HinduKhus et l’Afghanistan.
Ils se réclament comme descendant de l’armée d’Alexandre le Grand, passé par ces contrées lors de ces nombreuses conquêtes, mais les historiens pencheraient plutôt pour un groupe indo-iranien (voire pré-zoroastrien) venu juste de l’autre côté de la frontière actuelle.
Ils sont animistes ou/et un peu hindouistes et cultivent, aujourd’hui encore fortes traditions ancestrales et langue locale – le kalasha (langue dardique de la branche indo-aryenne).

Nous nous arrêtons dans la vallée de Rumbur, dites pour être la plus traditionnelle, la moins dénaturée par le tourisme … et la plus pure au niveau ethnique.

Nous arrivons accompagnés de notre escorte – celle de Chitral – dans une voiture passenger. Coincés à 4 à l’arrière du véhicule sur les pistes trépidantes pas plus larges que l’auto, c’est avec soulagement que nous arrivons dans cette vallée.


La vallée de Rumbur est composée d’une dizaine de hameaux, qui se succèdent de part et d’autre de la rivière, remontant cette dernière jusqu’au lointain village de Sheikhandeh.

Nous déposons nos affaires dans une auberge trop chère pour la première nuit, avant de changer pour une petite chambre en plein milieu du village de Balan Guru.
Relève d’escorte, c’est Alizar qui va nous accompagner au cours des deux prochains jours. Il est Kalash, on se dit qu’on va pouvoir apprendre plein de choses… avant de réaliser qu’il ne parle pas anglais. Bon ben on va apprendre moins de chose…
Il fait bon dans cette vallée, malgré l’automne qui semble déjà passé. Nous arrivons un peu trop tard mais cette vallée aux montagnes plus douces, nous invite tout de même à la balade.

Dans ce village, il n’y a qu’un buibui qui nous servira notre bolée quotidienne de haricots rouges (loubia), de dhal, de viande de chèvre (c’est assez fort en goût, et les Kalash ne mangent presque que ça) et de nan délicieusement cuit au tandoor. Ce sera notre régime alimentaire exclusif pour les 5 prochains jours dont la simplicité et rusticité n’est pas sans nous rappeler celles du Kirghizistan.
Il y a bien quelques échoppes, dans lesquelles on trouve les habituels biscuits, un boucher qui tous les matins, débite une chèvre pour la vendre en petits morceaux après les avoir lavés dans le ruisseau aux eaux gelées qui traverse le village et alimente les moulins à moudre les grains de blé ou de maïs.


Nous emmenons ainsi Alizar de l’autre côté de la rivière, suivre les canaux d’irrigation et couper à travers champs.


Nous découvrons avec fascination ces villages, construits à flancs de montagne, avec l’impression que les maisons se superposent les unes au-dessus des autres, créant des terrasses d’où sortent les conduits des poêles et où sèchent les fruits et le foin.


Ces maisons, en structure de bois et dont les murs sont remplis d’ardoises précautionneusement alignées et disposées entre les piliers accueillent, une fois encore, de grande famille sur plusieurs générations et avec nombre d’enfants aux minois crasseux qui vagabondent librement dans ces villages.

À la nuit tombée, Yasir, notre hôte, nous prépare un feu en terrasse, d’où l’on observe la vie tranquille, ici aussi, de ces villages du bout des routes.


Yasir à une multitude de frères, et comme souvent, au moment du mariage, ce sont les femmes qui rejoignent la maisonnée des maris. Ainsi, ici, vivent une dizaine d’adultes et tout autant d’enfants.


Nous y sommes invités pour de copieux petits-déjeuners : pain aux noix, beurre ou miel, et du chai, du chai, du chai…
À l’intérieur, une pièce unique sert de cuisine et de pièce à vivre.


Au fond, quelques étagères décorées de journaux découpés, sur lesquelles repose un peu de vaisselle proprement disposée.
Au centre, un poêle chauffe, en permanence en cette saison, une grosse bouilloire. Le foyer rougeoyant de braises chaudes est constamment alimenté par une mamie aux aguets.
Quelques bouts de bois sont entassés dans un coin, et des couches tressées de part et d’autre de la pièce.

Suspendus sur des fils, les vêtements colorés de ces femmes kalash, robes et couvre-chefs, une peau de chèvre séchée servant à battre le beurre, quelques ampoules au plafond et toujours ces murs noircis de suie.

Au début de notre séjour, nos interactions avec les enfants sont rudes, mais à mesure que nous faisons partie du paysage, leur comportement se radoucit.


Nous apprenons quelques mots en kalasha, dont le très utile bonjour/ichpata – baba (pour une femme), baya (pour un homme), et merci/bo brusht que nous allons sortir à tout bout de champ.
Il est vrai que dire As-Salaam-Alaikum à des non musulmans, ça fait bizarre.

Ainsi, le deuxième jour nous partons pour une longue balade.


Nous passons dans un beau défilé, traversons cours d’eau, croisons quelques lourds grumiers et au détour d’un méandre, se dévoile devant nous un pittoresque petit village gardant le confluant de la vallée qui se sépare.

Nous demandons le nom de ce dernier à Alizar qui nous répond : muslim.
Ok, donc ce village de Sheikhandeh a pour nom muslimMouais…
On comprend finalement que ce village est entièrement sunnite. Les femmes sont absentes, les hommes barbus et une petite mosquée est installée sur la place du village.

On réalise, trop tard, qu’Alizar n’est pas hyper serein ici**. Pour notre part, nous ne sommes pas trop mal accueillis, soulevant, dans tous les cas, la curiosité.

Les maisons, construites dans un style kalash invitent pourtant à relier l’histoire de ce village à ceux en aval.
Une des versions raconte que ce village est peuplé de personnes venant du Nurdistan, région située de l’autre coté de la frontière, en Afghanistan (à seulement 2 jours de marche d’ici).
Une autre version penche plutôt pour un village de convertis, et ce, depuis plusieurs générations.
Bref, une fois de retour au village le discours officiel, c’est que ces personnes ne sont pas bonnes, qu’ils volent les biquettes des bons Kalash, et qu’ils sont dangereux.

Et oui, notre séjour chez les Kalash nous fera également réaliser que la peur de l’autre existe aussi ici.
Et qu’ici « aussi », certains Kalash sont peu fervents de toute cohabitation inter-religieuse.
Personne n’est parfait.
Nous avons d’ailleurs été, à nos dépends, source de quelques crispations avec certains individus les moins éduqués. Brice avec sa barbe, et Marion (dont le prénom transformé en Mariam pour faciliter le voyage et les échanges)***. Il est très désagréable de devoir se justifier de ne pas être musulmans, et un sentiment amer de déloyauté envers nos amis de cette confession. Une fois de plus, l’éducation est la première arme face à l’intolérance.

Dans notre village, nous faisons rapidement la rencontre de Jamshir.
Il est de la police de Rumbur, et comme il parle anglais, il se propose de relever Alizar : nous lui posons ainsi plus de questions sur ce peuple si atypique.


Grâce à lui, nous avons l’opportunité de rencontrer les Kalash et de s’inviter chez les gens qui finalement, ici aussi, sont plus ou moins de sa famille.


Ces expériences nous permettent un peu plus encore de toucher à leur quotidien et de gouter à leur mets, toujours avec beaucoup d’hospitalité.
En plus de pain de noix et de fromage, nous recevons des fruits, et chaque visite est l’occasion de boire du vin**** dont Jamshir, comme toute la communauté, raffole tant.
Parfait pour se réchauffer, car l’hiver ici est rude, et le crépuscule précoce.

La vallée est tellement encaissée que le soleil disparait à 14h pour plonger le village dans une ombre glaciale.


Sur les flancs de montagne mieux orientés, le soleil parvient à réchauffer les mains travailleuses de ces femmes kalash, qui œuvrent à leurs coutures.

En sus du vin, les femmes kalash et leurs habits traditionnels brodés de motifs colorés font la renommée de cette culture.
Caumus, le festival du solstice d’hiver, approche et tout le village (les femmes !) s’affairent à tresser paniers en osier, à répéter les chants traditionnelles et à confectionner de nouvelles robes pour l’occasion.
Sur les toits, dans les jardins, adossés aux murs des maisons, des métiers à tisser et machine à coudre tournent à plein régime.
Partout, dans tous les hameaux traversés, nous entendons le cliquetis de la manivelle.


Et nous nous émerveillons de ce travail de broderies, de filage, de tissage, toutes générations de femmes confondues. Ces décorations seront enfin cousues sur de lourdes robes et pantalons noirs.
On comprend que les jeunes filles ont les cheveux ras jusqu’à leur puberté tandis qu’on ne les coupera plus ainsi que leurs trois longues tresses, le reste de leur vie durant.
Sur le dessus de la tête, elles portent toutes (enfant et adulte) une lourde coiffe recouverte de perles, boutons, grelots et coquillages. Et les hommes ? Rien du tout, jugeant leurs habits traditionnels trop encombrants, ils ont désormais adopté l’ensemble shalwar kameez porté dans tout le reste du Pakistan). Facile

Les trois festivals de l’année rythment la vie de ces villages et il nous apparait que quand il n’y a pas de cérémonie, on s’attèle à préparer la suivante.

Les Kalashs ne sont aujourd’hui plus que quelques 4000 individus.
En effet, bien que la région soit isolée, ils ont, un temps, été persécutés, et la culture tend à se diluer*****.
L’attrait du tourisme a entrainé plusieurs non natifs à ouvrir des commerces et hôtels, notamment dans la vallée principale, celle de Bumburet, alors qu’à Birir, c’est la conversion à l’Islam qui pourrait menacer la préservation des rites et folklores.

De plus, au cours de notre séjour, certains de nos interlocuteurs locaux, racontent qu’un nombre croissant de Kalash se convertissent à l’Islam pour la promesse d’un accès au Paradis (notion inexistante dans leur religion) et parce que la religion kalash impose nombre de sacrifices animaux, qui ont un coût non négligeable pour les familles. Reste à savoir quel argument prévaut sur l’autre ?
Dans les villages de la vallée de Rumbur, nous avons été conviés par des proches de Jamshir « fraichement » convertis (la génération actuelle). Il ne semblait pas y avoir de distinction dans les relations. Néanmoins, on peut se demander ce qu’il en adviendra après quelques générations. Surtout quand on voit la rupture totale de communication entre les villages kalash de Rumbur et celui de Sheikhandeh. et les propos tenus par Jamshir sur les quelques musulmans habitants le bas du hameau de Grum.
On y trouve une mosquée, mais construite selon les techniques architecturales kalash (bien sûr, puisque l’Iman était de confession kalash auparavant).

Enfin, à cela s’ajoute le fait que le village de Rumbur n’a plus de prêtre pour guider ses ouailles, et s’expose au risque d’une population en « roue libre » religieuse.
Or, la religion, ses rites et la morale qui en découlent, est un pilier de toute culture, et rythme la vie des Kalash.

Néanmoins, lors de notre séjour, Brice a été convié à deux reprises à un sacrifice de bouc (Brice seulement car les femmes n’ont pas le droit de manger la délicieuse viande du bouc… ou d’aller dans certains temples…)

La raison de ces offrandes ?
La première a lieu parce qu’un villageois a un mal de dos récurant. Bon ok…
La seconde est pour célébrer le retour des alpages de toutes les biquettes… alors pour la peine, on en tue une !
… ?

Nous passons tout de même cinq jours dans cette vallée, à vivre au rythme des invitations à boire du vin, des rayons du soleil, des courtes balades, des heures au près du feu ou sous nos multiples couvertures.

Depuis notre chambre, nous observons la vie de ce village de pierre et de bois, dont les femmes Kalash illuminent par leurs robres brodées.
Cela fait du bien aussi, de pouvoir voir et communiquer avec des femmes, dans la rue, simplement. Ça faisait longtemps qu’elles n’étaient plus dans notre environnement.

 

‘* Au retour à Chitral, aucune escorte ne vient nous chercher à la gare (et pour une bonne raison, notre conducteur de Jeep nous invite à boire le chai chez son frère). Si nous sommes contents d’avoir pu passer entre les mailles du filet, on se dit que la procédure n’est pas exactement au point.
Pris d’un sentiment de culpabilité, on enverra un texto à notre ancienne escorte : pas de réponse et un second séjour à Chitral à déambuler à notre guise !

** En réalité, nous n’avions pas le droit de nous aventurer si loin, mais le checkpoint militaire dépassé un plus tôt n’en savait rien.

*** Nous avons souvent le droit à la fameuse question sur notre religion, créant parfois des situations d’incompréhension quant à la non-adéquation visage/prénom/religion.

**** Rumbur est une vallée offrant peu de zones propices à la culture agricole. On raconte aussi que les vergers plantés le long de la rivière sont régulièrement soufflés par les inondations. Néanmoins, les Kalash sont loin d’être autonomes. Ils importent ainsi quasiment toutes leurs denrées… y compris le raisin pour leur vin.

***** L’UNESCO tire d’ailleurs la sonnette d’alarme et la culture Kalash est candidate pour devenir Patrimoine Immatériel de l’Humanité.
Au hasard d’une rencontre, nous nous sommes entretenus avec Vibeke et Laila, travaillant toutes les deux à l’UNESCO à Islamabad et qui font un travail dantesque pour sauvegarder cette culture.

4 thoughts on “Ishpata baba

  1. Chic,Marion s’est remise au dessin
    Toujours le dilemme: garder des traditions qui font le ciment d’une communauté mais qui reposent sur de l’ignorance ou accepter la modernité avec ses facilités de vie mais aussi ses excès ?

Ça vous inspire?