en-bourlingue

Ça boum !

Le problème d’avoir une moto et finalement d’être propriétaire, c’est que nous nous faisons beaucoup plus de soucis que si nous avions loué la machine.
C’est un peu comme la location de ski. Tu t’en fiches si on te marche sur les skis.
Pour la moto, c’est pareil.

Et K’rá Diêu est sensible.
Nous sentions qu’elle n’avait pas la forme en arrivant à Phonsavanh.
On soupçonnait son anémie d’avoir pour origine l’admission, ou l’allumage ?

En bref, on s’est refait une histoire de monsieur A, B et C .
Tiens tiens… j’ai comme l’impression que l’histoire se répète.
On passe chez un premier garagiste. Monsieur A.
On lui fait écouter notre moteur sans puissance, il l’essaye, et finalement, nous montre la culasse : il faut changer les soupapes.
Mais Monsieur A est tout seul dans son garage, et il y a déjà 4 motos qui attendent, il nous dit de repasser plus tard.
On part donc voir un autre garagiste, histoire de comparer les diagnostics.
Et rapidement Monsieur B nous explique que ça serait aussi les soupapes.
Mais on ne sent pas trop Monsieur B qui roule trop des mécaniques devant son équipe (pas mal celle-ci !), il ne nous met pas en confiance.
En retournant voir Monsieur A, nous tombons sur le garage de Monsieur C.
Et comme à Takhkek, Monsieur C décide d’ouvrir pour examiner. Il nous montre le carburateur. C’est vrai « qu’on » y avait pensé.
Mais après avoir soigneusement nettoyé le carburateur, la moto ne démarre plus.
… Autant dire qu’on est fâchés.
Il essaye un truc, un autre, il veut aller voir le moteur, … non non non, il est tout neuf le moteur !
Finalement, après 1h, on repart en poussant la moto, direction le garage de Monsieur A, la queue entre les jambes.
On arrive à 16h, il y a encore du monde. On s’assoit, on attend.
On passe bien entendu après les pneus crevés qui arrivent à l’improviste.
On regarde le mécano qui bosse, il redémonte le carburateur, le rerègle, rien n’y fait, remplace avec un nouveau… toujours rien.
Il remonte de nouvelles soupapes – ajustement du jeu à l’oreille, ces types sont des professionnels -mais toujours rien, un moteur qui broute…
On sent déjà qu’on va devoir laisser la moto à Phonsavanh.
Tant pis après tout… 300$ sur deux ans de voyage…
Et après plusieurs heures de stress, de tests, d’ouverture du moteur, la nuit est déjà tombée depuis bien longtemps… DSCF5180 DSCF5185Notre virtuose installe un nouvel arbre à cames, et là, ça marche !
Génial !
Notre mécano’ n’a même pas pris deux minutes pour pisser, ces types travaillent dur… pour 10€ !
Et nous sommes un peu plus soulagés.

Mais les prochains jours à Phonsavanh vont nous permettre de relativiser quant aux problèmes de la moto.

Il y a bien entendu la très proche plaine de jarres, un site archéologique multimillénaire qui nous dégourdira les jambes une matinée, et dont il n’y a pas grand-chose à dire… car il demeure encore mystérieux (ça aurait peut-être servi de tombeaux…)Stitched Panorama DSCF2026 Stitched PanoramaStitched PanoramaDSCF2046 Stitched Panorama DSCF2029L’immense intérêt que l’on a eu à venir dans cette région, est lié à une histoire beaucoup plus récente.
Nous sommes à l’Est du Laos. Le Vietnam n’est pas si loin, et comme nous l’avions emprunté quelques jours plus tôt, le Hô Chi Minh trail passe par là.

Durant la seconde guerre d’Indochine (= guerre du VietNam), les troupes VietMinh d’Hô-Chi-Minh ont fait le coup d’Hannibal en contournant la ligne de front par un réseau de chemins et routes longeant la frontière montagneuse côté Laos.
Or, suite aux accords de Genève mettant fin à la première guerre d’Indochine (celle d’indépendance vis-à-vis de l’empire colonial français) le Laos est officiellement neutre dans cette histoire.
Il n’est en guerre contre personne – même si la rébellion communiste naissante des Pathet Lao (armée de libération du peuple lao) aide volontiers leurs camarades VietMinh.

Aussi, les États-Unis d’Amérique se sont lancés dans une guerre secrète de près de 10 ans sans que le Sénat (et encore moins les citoyens américains) ne soient au courant, bombardant largement et massivement une grande frange du pays.

Il est tombé au Laos, entre 1964 et 1973, plus de bombes que dans le monde entier pendant la Seconde Guerre Mondiale.
Toutes les 8 minutes, 24h sur 24, pendant 9 ans, les Laotiens subissaient des raids aériens ciblant la révolution Pathet Lao ou le stratégique Hô-Chi-Minh trail (sans parler des bombardiers qui lorsqu’ils été contraints d’avorter leur mission à l’Est, se débarrassaient de leur funeste chargement pour s’éviter de lourdes procédures de sécurité d’atterrissage les soutes pleines).

Avec – officiellement – plus de 2 millions de tonnes de bombes qui sont tombées, cela fait du Laos le pays le plus bombardé de l’Histoire… pour une guerre qui n’a jamais existé.
Ce chiffre fait d’autant plus peur que cela fait près de 900kg de bombes par habitant.
Un nouveau type de bombe, les bombes à fragmentation.
Chaque bombe de plusieurs centaines de kilogrammes, s’ouvre pour libérer plus de 600 « bombinettes », grosses comme le poing, diaboliquement efficaces pour tapisser la zone de bombardement (et laissant de larges cratères).

contaminationmap

Carte des zones UXO au Laos – (c) MAG International

Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
On estime que 30% d’entre elles n’ont pas explosées laissant aujourd’hui le pays contaminé par plus de 80 millions de ces petites bombes (les UXO – UneXploded Ordnance).
Les terres arables en sont parsemées, et elles continuent d’exploser sous les coups de bêche des agriculteurs, à l’intérieur d’un tronc que coupent les bucherons, ou dans les mains des enfants qui jouent avec ou récoltent l’acier pour le revendre aux ferrailleurs…
Il y en a partout, dans les cours d’écoles, le long des routes, dans les champs… le pays en est infesté, et la saison des pluies n’a de cesse de retourner la terre et de déplacer les bombes, terrorisant les populations locales.

Dans un pays en grande partie paysan, cette situation ralentit incroyablement le développement d’une population parmi les plus pauvres du monde.
Le gouvernement laotien effectue un travail de fourmi – aidé par de nombreuses associations non-gouvernementales – pour déminer le pays.
Un travail titanesque qui demande beaucoup de temps (à ce rythme plusieurs centaines d’années ?), et de ressource qui ne peuvent être investies dans d’autres secteurs.
Mais cela reste la condition sine qua none pour assainir les terres et permettre le développement sain du pays.

Ironiquement, on fait appel à de la dynamite pour détruire ces encombrantes charges.
Et c’est incroyable de penser que d’un côté on dépense tant d’énergie à développer et fabriquer des bombes, alors que d’autres dépensent tout autant pour les éradiquer. Un « tir à la corde » insensé.
Notre monde est fou.

On a eu la chance de rendre visite à deux associations qui œuvrent à leur manière et à des échelles différentes pour alléger ce lourd poids.

La première est la NGO nobélisée MAG (Mine Advisory Group), qui apporte sa compétence technique en matière de déminage d’explosif dans le monde entier.DSCF2006

La seconde est l’association locale Quality of life for UXO survivors QLA dont le rôle, plus social, est d’aider les familles des victimes à retrouver dignité et autonomie en apportant une aide psychologique – toute relative dans ce pays, éducative, financière, et logistique, à Tchong qui a perdu la vue alors qu’il brûlait ses ordures quotidiennes derrière sa maison et dont la femme doit s’occuper seul du foyer et qui n’ose plus aller retourner la terre de son champ, ou à Yan qui a perdu ses deux avant-bras et voudrait une prothèse… au moins pour pouvoir attraper un verre de thé – dixit.

Voilà voilà !

Oui, ça n’a pas été fun, mais ça permet de honteusement bien bien relativiser sur nos petits soucis.
Et heureusement le climat qui se radoucit, les bonnes petites casseroles de la mamie du coin, et le sourire des Laotiens, nous réchauffent le cœur.DSCF0923

Article publié le 8 mars 2016 à 6 h 33 min. Il apparaît dans la catégorie Asie du Sud-Est, Laos. Sauvegarder le lien permanent. Suivez ici le flux RSS pour cet article.

Une idée, une réflexion, une pensée...

  1. vinclechat dit :

    Un article different de d’habitude. C’est d’autant plus interessant que notre generation n’a pas eu la chance d’avoir les cours d’histoire, avec monsieur Binet, sur l’independance des anciennes colonies asiatiques et qu’on ne connais pas bien cette partie de notre histoire. La carte c’est les bombes explosees, les zones de bombardement ou quoi?

  2. Rachou dit :

    TITRE TROMPEUR, sympa pour la lecture du matin. Bisous la bourlingue.

  3. Cat dit :

    Pour ceux qui veulent aller plus loin sur cette histoire pas très familière, je conseille la lecture de deux BD du même auteur sur le sujet : « une si jolie petite guerre », et « give peace a chance » de Marcelino Truong. Bonne continuation

  4. évouzétoulà dit :

    bin, là, c’était vraiment intéressant, à lire, les bombes, les plus petites, les autres
    et puis la guerre, celle de là, celle des autres
    est-ce que vous pouvez nous raconter aussi l’attentat de Sarajevo, avec la guerre qui a suivi !
    bon, en clair, la seule qui a survécu à toutes ces malveillances, eh bin, c’est khra dieu !
    bises bises

  5. Sergio dit :

    J’adore le titre mauvais esprit ! Et post instructif ! On (enfin moi) en veut encore des comme ça !
    Oui c’est toujours étonnant les sélections des programmes scolaires d’histoire… On passe des mois sur l’Egypte et le monde antique et très peu sur les guerres de décolonisation. Ca fâche personne les pharaons de profil, c’est plus sympatoche.
    Bises

  6. Reeback dit :

    Vous ne vous êtes pas prêtés au jeu du « je me cache dans les jarres et je prends une photo de ma tête qui dépasse » ?
    Même question sur la carte : que représentent les tâches rouges ? bombes, explosions, blessés.. ?

  7. K-Pou dit :

    Bonjour les jeunes !!
    Faite gaffe les amis, je ne pense pas que Kr´a´dieu survivrait à un rodeo sur une bombinette…

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