En-volées

Delhi, à l’aube, ne nous apparait pas aussi hostile que nous le craignions.
Une poignée de kilomètres d’une marche fraiche pour nous réveiller, et nous sommes à la gare de bus.
On s’escrime un peu pour trouver le moyen de transport le plus approprié, mais éreintés, nous acceptons de sauter dans le bus d’une compagnie privée au confort rudimentaire pour le prix demandé. (De nombreux compagnons de voyage indiens se plaignent tout autant des conditions, et Marion, en vraie Française revendicatrice, nous obtiendra un remboursement partiel).

Quelques sept heures plus tard, nous sommes déposés à bon port.
Notre erreur (celle du train et celle du bus) nous aura fait perdre une journée (et du repos), mais nous sommes enfin à Jaipur, capitale du Rajasthan.

Cette grosse ville est un important pôle culturel, et attire de nombreux touristes, locaux comme étrangers.

Nous nous élançons néanmoins tôt le dimanche matin dans les ruelles de la vieille ville.

Et l’expérience est très bonne.

Allié de l’empereur, souverain d’Amber, Maharaja Jai Singh II était pris de passion pour l’urbanisme, et les sciences. Faisant appel aux conseils des Jésuites, il construisit ainsi cinq observatoires d’astronomie aux instruments gigantesques à travers l’Empire Moghol.
Au milieu du XVIIIème siècle, il se lance dans la fondation de la ville « nouvelle » de Jaipur au plan en damier et au cadastre régulé. Largeur des avenues et des rues, tailles des échoppes, hauteur des édifices, il ne manque rien à son projet qui sort de l’ordinaire disposition chaotique des villes du sous-continent indien.
Chacun des blocs est attribué à un corps de métier, et la capitale est ceinte d’une puissante muraille.

Depuis, peu de choses ont changé.
Nous prenons ainsi beaucoup de plaisir à arpenter les ruelles de cette ville.


Les petites échoppes où les artisans s’affairent, qui à sculpter des statues hindoues pour les temples, qui à marteler des chaudrons de cuivre, à préparer de dodus samosa, à confectionner de délicieuses sucreries, ou à élaborer des cerfs-volants.

La ville est en effet renommée pour son festival annuel de cerf-volant tous les 15 janvier.
Et tous les jours en fin d’après-midi, nous retrouvons les enfants sur les toits des maisons, tirant ce fil invisible à nos yeux qui retient ce précieux carré bariolé, lorsqu’on ne voit pas les enfants courir à travers les rues, la tête tournée vers le ciel pour récupérer les ailes dont le fil aurait été sectionné.

Nous entrecoupons ces pérégrinations par des chai, de frais jus de fruit ou d’encas, faisant parfois la conversation avec des riverains accueillants et affables.


Nous passons aux abords du City Palace (palais qui héberge encore les descendants du Maharaja), et le Palais du Vent, à la façade ajourée de milles ouvertures pour permettre aux courtisanes d’observer la vie urbaine sans qu’elles puissent être vues.


Nous continuons à nous perdre dans les rues et retrouvons avec plaisir les murs délavés de l’Inde, les publicités peintes, les vaches urbaines et les odeurs des nombreuses minuscules échoppes de collations, les vieux chai wala*, les vendeurs ambulants de fruits et légumes dont la voix porte loin, les pâtisseries au lait, le linge qui sèche partout et n’importe où, et ces scènes de rue où le jugar** règne en maitre comme au Pakistan …




Et profitons, comme souvent, de nos balades pour déguster la succulente cuisine que l’Inde peut nous offrir. Du dhal, du massala, du paneer, du gobi, du kurma, du aloo et moutar, palak et saag. Et on s’en met plein le ventre et plein les doigts !

Nous terminons nos déambulations au nord de la ville pour admirer, au calme, le cénotaphe du Maharaja et ses proches, toujours dans un style moghol notable.


Niché entre deux collines sur lesquelles courent des remparts, ce lieu paisible et très peu visité nous permet de faire une pause salvatrice, loin du tumulte de la ville.
Chaque colonne est décorée, chaque bas-relief raconte une bataille, une anecdote, une légende.


Avant que le Maharaja ne déplace sa capitale, celle-ci était à Amber, quelques kilomètres au Nord.
Le fort qu’il a laissé derrière lui est un monument impressionnant, aimant à touristes qui, comme nous, sommes ravis de voir sa superbe stature.

Adossé sur une crête, le fort domine une étroite vallée.
Ces murs imposants s’élèvent sur plusieurs dizaines de mètres, et les ouvertures filtrent la lumière à travers une dentelle de pierre sculptée.


Les rampes d’accès qui montent aux portes du palais sont larges de façon à permettre au souverain de monter à dos d’éléphant. Aujourd’hui, certains touristes se prêtent au même cérémonial.


Nous déambulons dans le labyrinthe de couloirs menant à des pièces aujourd’hui nues et tristement sans âmes, où il est difficile de se projeter et de comprendre ce vaste monument.
Mais nous découvrons tout de même quelques belles façades décorées et peintes de motifs floraux et de dieux, quand ce n’est une impressionnante salle recouverte de milliers de facettes de miroirs arrondis et piqués par le temps, de moucharabieh en dentelle de marbre, et toujours ces toits bombés tels des amas de chantilly sur un gâteau.


Nous empruntons un tunnel, qui permettait au Maharaja de rejoindre, en cas d’attaque, le fort de Jaigarh, situé quelques centaines de mètres en amont et où la garnison militaire séjournait.

De nouveau, la vue sur Amber – et son fort, est magnifique et les échelles, relatives aux dimensions de ce fort, déroutantes. Des remparts courent sur les crêtes tout autour de la ville.


En redescendant des remparts, nous empruntons un chemin peu utilisé, et nous découvrons avec surprise un très beau temple hindouiste, plein de sculptures d’éléphants, de chevaux, de danseurs, de scènes de vie et d’autres motifs géométriques et floraux.


Nous en faisant le tour, saluant les quelques macaques et perroquets venus s’y reposer, et nous finissons notre journée sur les marches d’un puits à degrés, un baori, dont les escaliers descendent rejoindre le niveau de l’eau dans une prouesse architecturale élégante.


Alors que nos pieds sont encore fatigués de longues journées de balades urbaines et des kilomètres avalés, nous nous dirigeons de bonne heure vers la gare de bus pour tenter de rejoindre le village d’Abhaneri.
Après deux heures de bus trépidant (à croire qu’en Inde, le mot « bus » doit toujours être associé au mot « trépidant »…), nous sommes déposés à une intersection d’où nous sommes happés à la volée par un second minibus qui nous laisse quelques kilomètres plus loin à un nouveau carrefour.
D’ici, nous entamons une courte marche. Oui ! on a réussi !

Nous longeons les champs de colza dont les fleurs jaunes colorent le paysage et contrastent avec le vert vif des tiges. Les maisons aux façades bleu brahmane, les vaches et leurs bouses sèchent le long des routes, quelques villageois à vélo ou à moto nous invitent gentiment à nous prendre sur leur selle.


« Non non, merci, on va marcher » en inversant les doigts en ciseau, symbole d’un marcheur qui amuse toujours nos interlocuteurs.
Nous sommes bien entendus les seuls à marcher les 5km qui nous séparent du chand baori. Notre pas s’accélère face à l’excitation de découvrir ce fameux puits à degré.
Et quel enchantement !
Ce baori est impressionnant.
Construit au VIIIème siècle par le Raja Chandra, ce puits est presque aussi large que profond (30m de côté pour 20m de profondeur).
Ses innombrables volées d’escaliers et la raideur des proportions donnent le vertige comme une composition d’Escher.

Il nous faut de longues minutes afin de comprendre cette incroyable architecture, de repositionner les échelles, de réaliser que ce rectangle représente une marche, et que des hommes et des femmes, descendaient ces marches une à une, afin d’aller collecter de l’eau pour diverses fonctions religieuses, pour les ablutions et bains rituels, et comme source d’approvisionnement en eau ***.
Nous sommes ébahis et étonnés. Quel travail !
Les escaliers s’enchainent sur les trois cotés que forment ce puits, tandis qu’un magnifique palais leur fait face, composé de colonnes ouvragées, de sculptures des dieux, de chapiteaux, de balcons et terrasses. Tout cela pour accueillir le Raja et sa cour.

Nous avons du mal à regarder autre chose, comme absorbés dans le tourbillon de ces escaliers.

Avant de quitter Abhaneri, nous passons par le temple en ruine de Harsat Mata, mitoyen du baori.


Quelques beaux bas-reliefs nous retiennent un peu plus longtemps sur place, puis nous reprenons la route – en stop cette fois-ci, jusqu’à l’intersection d’où nous attrapons un bus-trépidant-trop-rempli en direction de Jaipur.

Nous aurons bien mérité nos extras rations de chapati.
Le lendemain départ pour Delhi, puis le Sri Lanka.

Nous sentons que nous quittons ce pays trop tôt.
Nous sommes arrivés en Inde empleins de notre généreuse expérience pakistanaise, et contrariés de ne pouvoir y rester qu’un mois. Finalement, nous aurons mis du temps à nous « rabibocher » avec l’Inde.
Ce n’est qu’au moment où nous nous ressentions dans le bain qu’il nous faut partir.

Nous sommes contents aussi, un nouveau pays, de nouvelles coutumes…
Ça sent les vacances : on s’est même trouvé une paire de masque et tuba.

 

 

‘* wala veut dire « le chef » ou celui qui maitrise.

** jugar – le système D. On l’avait évoqué lors de notre séjour au Pakistan, mais on avait oublié qu’en Inde aussi, la débrouille est reine.

*** L’histoire raconte que ce puits devait assurer la ressource en eau du village d’Abhaneri, situé à 5km de la rivière Banganga. Malheureusement le débit de la source étant insuffisant, et la pluviométrie trop faible, le bassin n’a jamais pu réellement se remplir, ce qui a empêché le développement du village, abandonné par la suite.

9 thoughts on “En-volées

  1. Toujours sympa les couleurs vives des villes d’Inde : ça réchauffe le cœur
    Le fort est vraiment démesuré en terme de taille : c’est frappant sur vos dernières photos. On sent bien à quel point Marion se marre derrière ses lunettes de soleil
    Et les puits ont vraiment une archi. déconcertante. Par contre, pas très efficace leur technique si l’objectif était de puiser de l’eau : une poulie et des sceaux auraient nécessité moins d’effort à construire et aussi aujourd’hui pour récupérer la flotte (plutôt que de descendre et remonter toutes les marches)

  2. Je ne sais pas comment mais je trouve que vous parvenez bien a faire passer vos émotions, perceptions et état d’esprit dans votre prose.
    On sent que ca y est vous vous étiez mis a la température Indienne et que vous preniez plaisir a la découvrir.

    Je sens que vous avez tourné autour des escaliers, que vous êtes assis a plein d’endroits et que vous regardiez non seulement les escaliers a en perdre votre regard, mais également que vous avez pris le temps de regarder autour de vous…plus loin….

    Des fois j’ai un peu l’impression d’être avec vous.
    C’est magique!

    Et c’est tellement beau!

  3. Super agreagré ce post !
    J’avais trop l’impression de me balader à vos côtés.
    Merci de nous faire decouvrir la légendaire Jaipur; qui pour moi n’etait qu’un parfum, ou au plus un thé 🙂

    Et trop ouf le Baori
    Moi je suis d’accors avec les indiens. Pourquoi faire un truc moche et efficace alors que tu 1 milliard d’esclave pour faire un truc qui trop beau et qui necesiite n mille d’huile de coudes ( et de genoux).

    Un bisou

  4. Les baori sont oufs !! Je ne savais pas qu’un jour quelque part l’Humanité avait construit ce type construction. Ils sont vraiment impressionnants et grandioses. Je suis d’accord avec mon pote Kpou qui est d’accord avec les Indiens, sauf que j’aurais payé correctement les travailleurs au lieu frapper les esclaves. Mais entre nous, de la part du Zident Gazole, ça m’étonne pas 😉

  5. woauh!! trop dingues les baori!! et puis j’ai lu le post de reeback l’ultra pragmatique et il a raison. Et puis en lisant le post de Kpou, je me suis dit que j’espère qu’il ne deviendra pas dictateur du pays dans lequel je vis. Quitte à être son serf, autant faire un truc utile
    bisous les copains!

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