J’en ai de plus grosses que Toi

Après autorisation accordée naturellement pas notre hôte, nous sommes libérés de nos tâches quotidiennes pour l’après-midi.

Le mardi, c’est un jour un peu mort, on en profite pour aller voir ce qu’il se passe à la frontière indo-pakistanaise à Attari-Wagah.
On entendait des choses assez spéciales concernant cette frontière, mais on était loin de se douter de la réalité.

Le contexte : l’Inde et le Pakistan ne s’aiment pas trop, et ceux depuis que les British sont partis en découpant n’importe comment les frontières. Les relations sont toujours aussi tendues, les deux pays sont encore en guerre, et la haine se ressent – en tout cas du côté indien. Une vraie haine avec des vrais messages haineux et intolérants ou y’a pas de tolérance… et pourtant…
…et pourtant, de part et d’autre de cette frontière, les gens sont Punjabi.
À une échelle un peu plus large, les langues parlées sont assez similaires, ils ont une histoire relativement commune… enfin… ils sont loin d’être aussi différents qu’un Anglais et un Français ou un Allemand.

Sauf que quand s’invite le discours politique, rien ne va plus.
Bref, à cette frontière, il y a tous les soirs, à la tombée de la nuit,  une petite cérémonie de « fermeture de la frontière » et « descente des drapeaux »…
On s’attendait bien à ce que ça soit plein de messages nationalistes et tout et tout, mais en se renseignant, ça a l’air tout de même intéressant à voir.
Et ça l’est.

On est donc déposé à 1 km de la frontière.DSCF6400Au parking, des buvettes, des stands de bouffes, tout est fait pour satisfaire la masse de visiteurs – car on y vient en masse profiter du spectacle (jusqu’à 20000 visiteurs les jours de week-end).

La foule s’agglutine sur les derniers 200m de la route avant la lourde porte peinte en orange, blanche et verte. On commande du pop-corn, on boit du Coca, on se prête ses fanions, sa casquette, son t-shirt, on se fait peindre le bras, le visage aux couleurs du pays… Les gradins sont combles.
Des milliers de personnes sont là… du côté indien.
Du côté pakistanais, il ne doit pas y avoir plus de 200 personnes, séparées entre hommes et femmes… sont-ils moins chauvins ? Moins adeptes de spectacles peut être ? En tout cas, le stade est plus petit.DSCF6410 DSCF6411Mais de part et d’autre, les haut-parleurs crachent de la musique et des slogans.
On invite les femmes à venir danser sur la route.
Serait-ce un pied de nez aux femmes pakistanaises « moins libres » de l’autre côté de la barrière ?DSCF6429DSCF6442En tous cas, c’est bien la première fois que l’on voit des femmes danser en Inde – toujours des groupes d’hommes sinon – et ces derniers sont gardés à distance. Il ne faut pas montrer à l’ennemi que le fier défenseur indien perd ses moyens dès qu’il est devant une femme.
Les femmes sont aussi invitées à courir un drapeau à la main jusqu’à la porte.
DSCF6421 DSCF6423Ça amuse tout le monde, et tant pis si on comprend plus trop le message, de toute manière, en face ils ne nous aiment déjà pas, alors si ça les froisse un peu plus…

Devant un tel spectacle, il est très facile d’oublier où nous sommes et le contexte dans lequel on est.
DSCF6431Quelques jeunes étrangers sont venus « légèrement » voir la cérémonie. Ceux-la même qui doivent se dire pacifistes, et que « la guerre c’est mal ». Ils rient, ils se disent que c’est bien, que c’est beau, que c’est sympa de danser. Ils répètent les slogans et applaudissent les clameurs de la foules, tant pis si ils ne comprennent pas le message, on est en Inde : soyons Indiens quelques instants, on rapportera ce beau souvenir.
(d’un côté on crie Hindustan Zindabat quand en même temps, on entend Pakistan Zindabat 100m plus à l’ouest).

Difficile donc de ne pas perdre le sens des réalités face à cette débauche de show.
Car la réalité, c’est qu’on est bien à une frontière stratégique. Des posters étalent la bravoure des soldats de la frontière, les martyrs… Les téléphones sont brouillés, on passe à travers 4 ou 5 contrôles militaires où nous sommes précautionneusement fouillés (quelques semaines plus tôt, 60 personnes auraient été tués sur les gradins par un fou), des snipers quadrillent la zone, pointant leurs canons chez le voisin.DSCF6404 DSCF6406 DSCF6409DSCF6416

Mais la foule est en liesse, les esprits sont chauffés à blanc, la cérémonie peut enfin démarrer.
DSCF6446On voit alors des groupes de soldats se diriger d’un pas vif vers la porte.
Des hommes des femmes, aux pas synchronisés et rapides, le pied haut, le talon qui claque pour montrer qu’on y va, qu’on n’a pas peur. Tout ça accompagné d’une musique martiale, sous les hourras des fiers patriotes. Tout le monde devient va-t-en-guerre de chaque côté de la barrière.
DSCF6447On est loin du peace and love.
Et une fois arrivé devant la grille, on monte haut le pied, à s’en claquer le genou, on bombe le torse on montre ses muscles. C’est à celui qui a les plus grosses.DSCF6452

Donc autant le dire, nous n’avons pas aimé.
On n’est pas mécontents d’être venus non plus : c’est ultra intéressant, si étrange à vivre… et tellement éducatif.
La communauté européenne, Shengen, Erasmus… tout ça n’aurait jamais pu se faire si nous étions restés à propager des messages de provocation, ou de haine envers nos voisins (parce que là, on a dépassé le niveau des blagues belges), si on n’avait pas réussi à pardonner, ou simplement à mûrir un peu. On est tristes, on se dit qu’ils n’ont rien compris, que ça s’arrangera pas, que les politiques ne font aucun effort pour que ça aille mieux…
On a passé la cérémonie les larmes aux yeux, dégoutés de l’Homme. Ce spectacle, c’est un peu la mise en scène de tout ce pourquoi les gens se disputent dans le monde, les frontières, les différences, les religions…

À moins que nous n’ayons perçu ce spectacle qu’au premier degré… et qu’on n’ait pas réussi à y lire un autre message plus léger, ça nous a laissé un goût amer dans la bouche…

5 thoughts on “J’en ai de plus grosses que Toi

  1. yeah…prem’sssssssss!

    tout ça c’est une histoire de barrière
    barrière de langue, pas tellement
    barrière de culture, pas tellement non plus
    de barrière, toute seule
    ma barrière, ta barrière,
    t’es mal barré, ou bien barre-toi !
    point-barre !

    nous aussi ça nous laisse « tout chose »

    évouzétoulà

  2. le problème n’est pas ceux qui regardent ou font la fête ,mais ceux qui leur expliquent qu’en face ce sont des méchants et qu’il ne faut pas être copains avec eux.!!
    Bisous réconfortants

  3. Si je puis me permettre on ne peut pas comparer les frontières européennes qui n’ont pas été tracées par des colons et la frontière indo-paki.
    En effet, spectacle déconcertant. Déjà que je vomis le défilé du 14 juillet, alors là…
    Bises

  4. L’héritage colonial a bien foutu la merde partout. Il n’y a qu’à regarder les jolies petites frontières toutes rectilignes en Afrique qui ne correspondent absolument a aucune realite ethnique. Néanmoins, et même si je comprends votre sentiment animé par votre entreprise particulièrement humaniste de voyageur, je trouve que votre commentaire sur les « jeunes étrangers  » est un peu sévère. Finalement, qui vous dit qu’ils ne sont pas au contraire bellicistes et ont pleinement conscience de ce qu’ils voient. Ca resterai de bon gros cons, mais au moins ils seraient en accord avec eux même. Sympa sinon le chapeau part de Pizza geante.

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