Un vent à décorner les ânes

Changement de décor, changement de thème, les vertes collines luxuriantes et le climat doux – lire frais, les montagnes font place à un paysage morne de savane aride, à la végétation basse et sporadique, dans un climat chaud et sec. Il faut dire qu’à l’échelle du pays, nous en avons traversé la moitié… À l’échelle de la bourlingue, cela correspond à 250km en 7h de bus.

En se rapprochant de Mannar, les check-points s’intensifient. Et les températures grimpent.

Au bout d’une chaussée enjambant la mer sur quelques kilomètres, Mannar est la porte d’entrée de la péninsule éponyme.


Une langue de terre d’une trentaine de kilomètres de long, tête de pont vers le détroit de Palk et plus loin le sous-continent indien.

Battue par le vent, la presqu’île est d’une magnifique et dramatique désolation. Le terrain est incroyablement plat, partiellement en dessous du niveau de la mer. En dehors de la culture de palmiers, la végétation locale n’est qu’un mélange en camaïeu de savane et de plantes grasses, quand les dunes de sable ne grattent pas un peu plus dans les terres.
La péninsule est bordée par les eaux gris vert du Golf de Mannar, agitée sur la côte Sud et quiète sur la côte Nord. Le paysage est à des lieux de ce que nous avions pu voir jusqu’ici au Sri Lanka. On se sent ailleurs. Dans un autre pays.
Et encore plus que tout, une sensation d’être au bout du monde sur cette route qui mène désormais à une impasse.

Sous le Raj Britannique puis jusqu’aux prémices de la guerre civile au début des années 80, un service de ferry transbordaient les trains de cargaisons et de passagers reliant ainsi les réseaux ferrés de la région indienne du Tamil Nadu et celui du Sri Lanka. Il faut dire que l’Inde ne se trouve qu’à 25km – à vol de mouette, et le pont d’Adam ne fait que de nous narguer de son chapelet d’îlots et de bancs de sable qu’on rêverait de pouvoir traverser à pieds.

L’accueil est, lui aussi, bien diffèrent sur cette péninsule aux allures de Finisterre.
Si nous avions pris l’habitude d’un accueil, tantôt gentiment mercantil sur la côte Sud et les sites touristiques, tantôt empli d’une curiosité avenante dans les zones cingalaises plus recluses.
Ici il en va autrement. Les gens ont beaucoup plus de retenue, moins de sourire à priori… mais au bout du compte toujours la même curiosité.
Il faut dire que peu de touristes empruntent ces chemins.

Ou bien ce changement de comportement serait-il dû au simple fait que nous sommes désormais en pays tamoul ? Car en effet, si ce ne sont les quelques fonctionnaires et le contingent militaire (ultra présent) qui sont cingalais, la population est intégralement tamoule. C’est une autre culture, un autre peuple, et une autre histoire… même récente. En effet, lors de la guerre civile qui sévit entre 1983 et 2009, la population tamoule s’est retrouvée séparée et isolée du reste de l’île – et des Cingalais… En effet, la zone de guerre s’entendait sur toute la plaine au Sud de Jaffna, la capitale culturelle tamoule.
À la fin de la guerre, le gouvernement a tardé à rendre la zone accessible aux touristes, et l’armée est encore extrêmement présente, avec des bases éparpillées sur tout le littoral et encore de fréquents barrages routiers. Qu’à cela ne tienne, la région est désormais belle et bien ouverte, les conflits inter-ethniques apaisés, les tensions religieuses inexistantes…(mouais*).

Nous déposons nos sacs dans une petite auberge dont l’inscription God bless our home au-dessus de la porte nous donne le contexte. En effet, nous découvrons a posteriori que la ville ainsi que le reste de la presqu’île de Mannar est à majorité chrétienne (et musulmane**).

Nous sommes ainsi extrêmement surpris de comprendre qu’il y a, sur cette île, très peu d’Hindous. (on pensait, bêtement, que la majorité des Tamouls étaient de confession hindouiste).
Du nom des rues aux petites chapelles hébergeant Petit Jésus ou Sainte Vierge à tous les coins de ruelle, l’omni présence des églises bariolées (identité de la culture tamoule) disséminées un peu partout, nous sommes étonnés de tant de ferveur. Nos hôtes s’appellent Samuel et Passiona et nous accueillent d’un God Bless you.

C’est établi : la culture bouddhique (apanage des Cingalais) est bien loin, soulignant encore un peu plus notre dépaysement.

Nous déambulons dans le lacis de ruelles poussiéreuses du calme et paisible chef-lieu.


Une poignée de locaux à moto, la plupart à vélo (très peu de voiture dans cette région pauvre) et des papys en sarong nous gratifient d’un Wanakoombonjour en langue tamoule.
Nos pérégrinations urbaines nous mènent au pied d’un baobab vieux de 500 ans (et de 19m de circonférence), premier d’une courte liste d’arbres plantés par des premiers commerçants arabes vers 1500.

Un peu plus loin, le vieux fort fait face à l’estuaire et aux marécages qui séparent l’île du « continent ».

Il est délabré et seuls les murs des bâtisses tiennent encore face aux rudesses du vent.

Nos errances nous conduisent, au détour d’une impressionnante église hollandaise (tous les lieux de cultes sont désormais contrôlés ou interdits d’accès à cause des récents évènements), sur la côte Nord de la ville dans le quartier de pêcheurs de Pallimunai.


Les bateaux bariolés jouxtent une énième base de la Marine. Ils dérivent autour de leur mouillage aux grés du vent.
Les pécheurs sont en plein travaux de reprisage des filets. L’ambiance est sereine tout comme la lagune aux eaux incroyablement calmes.


Et pourtant, le vent tonitruant souffle sur Mannar et tout le détroit de Palk.
Les rafales sont si puissantes que le vent nous empêche de dormir (on a l’impression que la maison va s’envoler) et nous conduit à ajourner notre journée d’exploration à moto. Nous prenons le temps de discuter avec Ashley et sa femme Lourdes, dans sa cantine qui devient désormais la nôtre.


Comme ce sera souvent le cas dans cette région, on apprend que ces personnes ont leurs enfants en Europe, en Australie ou ailleurs et qu’ils ont souvent, leurs frères ou sœurs qui ont fui le Sri Lanka pendant la guerre.

Dans les rues, nous croisons le chemin de nombreux ânes. Autrefois utilisés au transport, ils errent désormais dans les ruelles, les champs, ou les marais asséchés.


Impossible de bien comprendre qui les a apportés ici, et seulement ici, et à quelle époque. Nous passerons d’ailleurs visiter une ferme qui recueille et soigne ces ânes errants, avant de finir sur la plage de Keeri, sur la côte Sud, qui elle est bien battue par la houle.
Malheureusement, et c’est souvent le cas loin des lieux touristiques, la plage est parsemée de déchets en tout genre. Des filets de pêche, en passant par les bouteilles, emballages et autres sacs plastiques…
Nous essayons de faire abstraction et remplissons nos poumons de cet air marin, chargé d’embruns.


Sur la plage, les bateaux au repos sur leurs lits d’algues tandis que d’autres, échoués, ont eu moins de chance.

Le vent s’est relativement calmé et nous permet ainsi de partir nous balader sur la péninsule. Nous empruntons le scooter du pote du pote de nos hôtes pour découvrir le bout du bout de la presqu’île et ses villages isolés.

Manches longues et crème solaire, nous nous élançons sur la route principale, long ruban rectiligne et désert. Bordés tantôt d’arbustes, de mangroves dont les pieds baignent dans de petites étendues d’eau qui semblent s’assécher à vue d’œil, ou de très nombreux palmyra***, nous avançons au rythme tranquille de la vie qui se déroule ici.


Nous traversons de minuscules hameaux dont l’unique rue nous fait passer devant une église ou une mosquée. Nous nous arrêtons sur la côte pour observer les pêcheurs, et les cahutes aux toits tressés de feuilles de palmiers.
Sur la plage, chiens errants et oiseaux se partagent les quelques poissons et crabes à trois pattes abandonnés par les pêcheurs, trop petits pour être vendus.


D’autres canidés, la langue pendue, se languissent à l’abris des coques de bateaux ou à l’ombre des tonnelles sous lesquelles une population courageuse s’affaire, paisiblement mais surement.
En effet, de retour de mer, les marins et leurs familles passent l’après-midi à repriser, démêler et nettoyer leurs filets des coquillages, étoiles de mer, corail et algues, sans oublier les inconditionnels sacs et bouteilles en plastique qu’ils auront dragués sans distinction (on pêche à tout-va ici, sans calibre ni régulation), avant de repartir aux aurores les redéployer au large.


Un jus dans un bui-bui et nous repartons de plus belle sur ces chemins rouges de terre, abrités parfois par d’imposants banians, dont les racines s’enroulent autour des palmiers, tel un soutien, ou peut-être un parasite étrangleur. En nous éloignant vers l’Ouest, les dunes semblent recouvrir insidieusement le terrain.


Quelques petites échoppes, du poisson qui sèche, des mini chapelles ici et là, et nous arrivons finalement au phare de Talaimannar, dont la ligne de chemin de fer s’arrête à l’ancienne jetée, aujourd’hui occupée par la Marine.


Petit village endormi du bout du bout, nous y faisons une brève halte avant de tenter de rejoindre le pont d’Adam… mais le sable et la forêt sauvage nous empêchent de nous approcher de la côte.

30km/h, manches longues et crème solaire, nous suivons le rythme lent de ces Tamouls installés ici et notre destrier nous ramène à notre point de départ par les chemins de traverse, aux détours de nombreux raccourcis et dédales qui nous permettent de profiter pleinement de cette journée.
Nous croisons la route de nombreux oiseaux, toujours aussi colorés, des convois de bananes, des troupeaux de chèvres aux longues oreilles, et toujours ces villages de pêcheurs dont les dizaines de bateaux bariolés occupent la plage, qui s’étend à perte de vue.


Bienvenue en région tamoule, un beau coup de cœur.

 

‘* Comme évoqué dans le post précédent, la cohabitation entre les différentes religions semble à première vue aimable et sans soucis apparent.
Finalement, en creusant un peu, on apprend qu’il n’y pas de mixité. Ici, les villages sont soit chrétiens, soit hindous, soit musulmans, mais on ne se mélange pas. Les bouddhistes – Cingalais – ne sont que peu représentés dans la Province du Nord à majorité tamoule.

Les attentats ravivent certaines discriminations, et crispations.
Finalement, dans un premier temps, tout le pays tombe d’accord pour blâmer et terroriser, comme un seul homme, la communauté musulmane dont on vandalise mosquées et boutiques (lynchage, pression, profanation).
On réalise cependant que les Tamoules demeurent encore, si ce n’est discriminés, désavantagés malgré (suite à ?) la guerre civile qui, en plus d’avoir paupérisé la région, et loin d’avoir refermé toutes les cicatrices. À développer dans un futur article.

** Les Britanniques ont beaucoup plus collaboré avec les Tamoules que les Cingalais (une des raisons conduisant à la guerre civile) , et ont aussi été beaucoup plus évangélisés.
C’est pourquoi on retrouve finalement dans la communauté tamoule du Sri Lanka, une grande proportion de Chrétiens (de diverses Églises) avec tout autant d’Hindous et un bonne part de Musulmans.

*** Le Palmyra est le palmier à usage multiple : on extrait la sève (au goutte à goutte, dans une jarre suspendue) pour en faire un jus de palme, qui s’alcoolise avec les heures (toddy en hindi, ra en cingalais ou kallu en tamoul), on cuit cette sève pour en faire du sucre brun, on se sert des branches et des feuilles dans la construction, des fibres en médecine, etc…

 

4 thoughts on “Un vent à décorner les ânes

  1. Hellou coucou les zamoureux. Trop beau….et cerise sur le gâteau un petit aperçu des croquis de voyage..Trop beau-bis. Bises bis. Au fait Pont d’Adam et pomme d’Adam sont de la même famille.? ou c’est comme l’âne et le bœuf ?
    ppf.

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