Un nuage dans mon thé

Nous quittons Galle sans trop savoir où nous serons ce premier soir.
En effet, il semble présomptueux de vouloir rejoindre Nuwera Eliya, notre destination initiale, dans la journée. Le chef de la gare routière pouffe poliment de rire alors que nous lui demandons quel bus à prendre.
Ok, pas de problème, nous essaierons d’aller le plus loin possible…et pourquoi pas Haputale ? Cette petite bourgade perdue dans les champs de thé au cœur des montagnes est très prisée des touristes. Tout comme Nuwera Eliya, nous l’avions fuie lors de notre premier passage à travers ces régions. Cependant, trois mois ont passé et la fraicheur promise nous motive d’autant plus.

Première étape, un bus qui longe la côte sud.
Puis une fois à Matara, nous sautons dans un second bus qui, juste après le territoire souverain chinois du port d’Hambantota*, bifurque plein nord à travers les plaines méridionales et le parc naturel de Yala.

En nous renseignant tout de même, on se dit qu’il serait bête d’aller trop vite – si tant est que l’on puisse parler de rapidité alors que nous voyageons dans ces bus qui s’arrêtent partout. D’autant qu’au pied des montagnes, la ville de Wellawaya, où nous devions initialement changer de bus, peut constituer un petit camp de base pour explorer deux~trois attractions aux alentours.
C’est ainsi que deux bus, 6h de voyage et 230 km plus tard, nous posons nos sacs à Wellawaya.

La ville en elle-même n’a aucun intérêt. Installée au carrefour de quatre routes, un nouveau rond-point en construction, quelques resto’ et marchands en tout genre, le wine shop bien apprécié des locaux et voilà. Ça ira bien.

Par leurs lourdes masses sombres et le ciel bas de cette journée pluvieuse, les montagnes nous entourant n’en restent pas moins impressionnantes.

À quelques kilomètres de là, aux abords d’un virage**, sur la route traversant le piémont srilankais, choit du haut d’une imposante falaise l’une des plus haute chute d’eau du pays.

Bon, les chutes d’eau, ce n’est pas forcément notre truc… (bien qu’une recherche dans nos archives prouverait le contraire ?), mais celle de Diyaluma nous a été conseillée avec conviction par notre pote Damien.
Et une fois arrivés au pied de la cascade, on comprend sa ferveur face à la majestuosité du lieu.
Un petit sentier nous fait dans un premier temps traverser les plantations de caoutchouc, puis très vite, nous grimpons un versant abrupt.

Notre embonpoint accumulé à Galle se fait ressentir, et nous arrivons au sommet en sueur, mais gratifiés d’une magnifique récompense.

Le bruit de la cascade raisonne et tel un appel de la nature, nous sommes irrésistiblement attirés par ces eaux tumultueuses aux flots infinies.

Dans sa partie amont, la rivière descend un vallon bordé de collines, bondissant sur quatre ou cinq marches aux bords desquelles l’eau s’accumule dans de petites piscines naturelles avant de chuter de quelques mètres jusqu’au niveau suivant.

Les bassins d’eau fraiche sont une aubaine tant le soleil tape. Et si la roche polie par le courant rend l’entrée dans ces mares au flot bouillonnant glissante, nous en perdons notre reste élégance lorsqu’il faut nous hisser hors de l’eau, aplatis à même la paroi.

Nous n’aurons pas le courage de nous baigner dans le bassin au bord de la falaise, où une petite ouverture surplombe les 200 mètres d’une chute abrupte et verticale.

Depuis ce point, le panorama s’étend à perte de vue sur les collines et, plus loin, les vertes plaines du sud.

Un pique-nique sur les hauteurs et nous voilà repartis. Nous terminons la boucle à travers une belle foret qui nous ramène sur la route en contrebas d’où nous attendons le bus.

Plus au Sud de Wellawaya, se trouve le site bouddhique de Buduruwagala.

Pour rejoindre le monastère et le site historique, nous passons à travers des cultures de riz, photogéniques à souhait. Des paons traversent élégamment, des marins-pêcheurs sont à l’affut des vers et autres crabes, tandis que les grues pataugent dans la boue.

Les contrastes et couleurs sont accentués par une énorme masse nuageuse noire qui se dirige dramatiquement dans notre direction. On compte les minutes avant que ces nuages ne se vident sur nous… Mais le timing est parfait. C’est à l’arrivée au comptoir des billets que la pluie se met à tomber en un lourd rideau d’eau. L’occasion de faire une pause à la guitoune du coin et, une fois n’est pas coutume, de poursuivre la visite en tuk-tuk. Il pleut vraiment fort et nous sommes claqués de nos quelques 9km de cascade.

Le site principal abrite des figures de Bouddha et de Bodhisattva d’une quinzaine de mètres de haut pour le plus grand, sur une paroi de 100 mètres de long. Loin d’être aussi imposantes que les grandes statues de Bouddha du Gansu, ces images, sculptées à même la roche (et anciennement recouvertes de stuc peint), dateraient de la fin du IXème siècle. Nous sommes bien évidemment les seuls à se faufiler sous les lourdes gouttes d’eau.

La magie du lieu opère.

Notre seconde étape nous conduits sur une route qui tourne et tourne à travers les montagnes vers la brumeuse Haputale.

Le village est situé au sommet d’une crête dominant les plantations de thé et baigne dans un brouillard sempiternel. Notre auberge est d’ailleurs censée avoir une jolie vue… mais la plupart du temps, nous faisons face à un frais voile blanc. Marion sort pour la circonstance ses manches longues (qu’elle n’avait pas utilisé depuis les contreforts himalayens à Daramshala). Dans la chambre, le ventilateur a fait place à la couverture.

Le site emblématique d’Haputale est le siège de Monsieur Lipton qui, il y a quelques siècles, s’installa ici et fit fortune avec ses plantations et son ingénieuse idée du sachet de thé. Il aurait eu l’habitude de grimper en haut de son domaine pour dominer les paysages alentour… mouai, on se demande bien s’il pouvait voir autre chose que des nuages !

Il n’empêche en rien que les balades le long de la route qui sinue entre les diverses plantations sont agréables par leur quiétude, et que nous en prenons plein les mirettes.

Nous croisons nombres de piqueuses, de retour des plantations, et quelques locaux bien habillés, en chemin vers le temple.

Les gens nous accueillent avec sourire, et comme à l’accoutumé, nous prenons vite des petites habitudes avec le vendeur de short-eats et de packets*** ou le petit papy qui squat la promenade devant la voie ferrée.

La région est ethniquement à majorité tamoule, comme souvent dans les régions de plantation de thé. Boulot ingrat et difficile qu’est la collecte des feuilles, ces Tamouls ne sont pas originaires de l’ile, mais ont été « importés » par les Britanniques en tant que main d’œuvre. Il n’est pas rare d’entendre de la musique aux mélodies différentes, de croiser des dames au front marqué d’un point rouge, ou des temples hindous.
La communauté musulmane y est aussi très représentée. On ressent néanmoins, comme déjà remarqué au cours des derniers mois, que les communautés ne se mélangent que peu, malgré une cohabitation aimable.

Une éclaircie ?
Super, nous en profitons, une fois le vieu monastère bénédictin passé, pour une longue balade à travers un parc naturel et sa forêt, en surplomb de la voie ferrée que nous emprunterons pour revenir sur nos pas.

Ici encore, nous sommes habités par des sentiments ambivalents. Nous sommes émerveillés par l’élégance des alignements des théiers qui suivent les courbes des collines, la géométrie des plantations embrassant le relief et l’homogénéité dominante du vert vif. Néanmoins, on sait aussi que cette élégante agriculture s’est faite au prix de la déforestation, et le début de notre balade dans une dense forêt où chantent oiseaux et évoluent les singes (on a vu un écureuil géant !) n’en est qu’une autre preuve.

La météo contrariée et contrariante nous conduit à rejoindre Kandy sous la pluie**** (140 km en 6 heures).
La route qui culmine à près de 2000m (incroyable pour ce petit pays) doit être sacrement jolie… quand il fait beau.
Mais cette fois-ci, comme lors de nos onze heures de trajet Badulla-Colombo en train, les nuages ne nous laissent voir que peu de choses du paysage.

Ce séjour en montagne nous a bien rafraichi avant de reprendre la route vers le Nord et du Nord-Est plus chaud. Ce sera l’occasion aussi pour nous de découvrir cette région tamoule du Sri Lanka, et d’en apprendre plus sur l’histoire récente du pays.

PS : Et finalement, vous ne vous êtes pas arrêtés à Nuwera Eliya ?
Et bien non, cela ne nous a plus trop tenté, il faisait trop froid, trop brumeux, trop humide.
On ne peut pas tout voir, et puis… ça sera pour une prochaine fois !

‘* Si si, c’est dur à croire, mais nous en avions déjà parlé en note dans cet article.

** Damien, ce virage est pour Toi 🙂

*** Nous n’en avions que peu fait état depuis notre arrivée, et pourtant nombre de nos repas, notamment ceux de nos balades, sont constitués de short eats, des encas qui rendraient jaloux les fast food occidentaux. Pour quelques dizaines de roupies, nous emportons dans nos baluchons ou lors des trajets en bus de délicieux roti, rolls, buns ou patties fourrés d’un mélange de purée et de poisson, de poulet, ou simplement de légumes.
Les roti sont des pâtes cuites à la poêle – sortes de crêpes pliées, alors que les rolls sont frits.
Les buns sont des pains briochés moelleux, et enfin les patties sont fait à base de pâte brisée et cuits au four.
On peut savoir ce qu’il y a dedans grâce à leur forme, car partout dans le pays, le fish roti sera triangulaire, et le egg roti tout plat, etc.

Enfin, il n’est pas du tout rare de demander les portions de rice and curry ou fried rice en « packet », à emporter.

**** Les contrôles routiers commencent à s’organiser. Même s’ils n’ont été importants que sur une courte portion (deux en dix kilomètres) puis inexistants, ils imposent à l’intégralité des passagers du bus de descendre pour la fouille poussée et minutieuse des bagages, et le contrôle des identités.
À voir s’ils vont s’intensifier en allant vers le Nord ? ou au contraire, l’ambiance sera-t-elle totalement déconnectée des évènements qui n’ont touchés que la partie sud de l’île.

11 thoughts on “Un nuage dans mon thé

  1. Ca change la bourlingue sous la pluie et les nuages. Si je me disais bien que vous aviez déjà vu des cascades, je n’ai pas en mémoire trop de posts dans la brume… On y voit le vert des forêts et plantations encore plus intenses

  2. Super beau! Du coup ça me spoile le Sri Lanka … j’y serai en août, vous y restez jusqu’à quand?
    Bisous de mamie et moi 😉

    1. Salut!!!
      Super que tu viennes au Sri Lanka, c’est une belle île qui a pas mal à offrir.
      De nouveaux articles concernant le Nord du pays (coup de cœur !) sont en cours d’écriture.

      …on quitte le pays d’ici la fin du mois.

  3. Quand la bourlingue te dis qu’il y a pas le temps de tout faire, c’est que le monde est vraiment plus grand qu’on le pense. Moi j’aime bien la montagne justement pour avoir la tete dans les nuages alors je leve le pouce a ce post.

  4. Encore un super petit post.
    Ps : pour moi les rotis c’est un melange farine et noix de cocos rapes, avec petits bouts de legumes si on veut, ou non. Le tout cuit/grilles a sec sur un disque de metal. Enfin bon … vous connaissez mes talents de cuisinier : je peux me tromper… Ou alors vous parlez de rotis tamoules ?

  5. Coucou les amis ¡
    Je pense que une ptite semaine au à la grande motte vous ferait du bien… Les gens ils sont devant une chute d’eau tropicale d’au moins 100m de haut, mais « c’est pas leur truc »  
    Sinon le post est très agréable. Le vert omniprésent (couleur de l’espoir 😉 ) est même apaisant.

    Il veut dire quoi le panneau 12 ? les enfants n’ont pas le droit de courrir à plus de 12km/h pour aller à l’école ?

    Un bisou à vous et à la famille LIPTON

Ça vous inspire?