Very very much much

En quittant Chandigarh, où nous avions déjà pris notre temps, nous ne pensions pas continuer sur ce lent rythme.
C’est pourtant ce qu’il va se passer alors que, épuisés de ces 8h de trajet en bus assis-dur-bruyant, nous sommes déposés à Dharamashala. Un second bus-inter-urbain pour rejoindre le village de Gharoh, où Adarsh, notre hôte, nous attend, et nous posons nos sacs.
Adarsh est un type souriant. Il avait auparavant un boulot à Delhi, dans la mode, à gérer les évènements… une vie délurée… puis il a décidé de laisser le tumulte de cette vie derrière lui pour s’occuper à plein de temps de sa famille, dans un environnement qui lui convient mieux.

Il est énergique et d’une grande générosité, qualité qu’il partage avec le reste de sa famille.
À notre arrivée, aunti Indu est en cuisine, s’afférant tranquillement à la préparation des chapatis, uncle Aftar, le philosophe, est au coin du feu,
accompagné de Surya, fire wala, le frère tanguy d’Adarsh, Mamta la femme d’Adarsh est en train d’étudier (pour un examen en tant que professeur dans le public) et Karmanya, 7 ans.

Cette joyeuse famille habite dans une ferme, entourée d’arbres fruitiers, de quelques lapins et poules bien portants et de deux chiens curieux.


Un potager garni d’oignons, d’aulx, de piments, de plants de moutarde, radis et navets, des champs de blé, des hectares de forêts, une rivière aux cailloux arrondis et des montagnes himalayennes aux sommets enneigés pour parfaire le tout.


C’est dans ce cadre serein que nous allons passer les dix prochains jours, absorbés par l’affection et la gentillesse de cette famille*.
C’est aussi ici que nous allons passer Noël d’abord, puis, le temps passant, les derniers jours de 2018, entre hindouistes et bouddhistes, montagnes et cultures en terrasses, rivière asséchée et forêts denses.

Dans cet environnement, le temps n’a pas filé à la même vitesse : ce rythme lent du voyage.
Cet endroit est parfait tant la quiétude du lieu invite à réduire notre cadence.

Nos petits-déjeuners se font sous les premiers rayons du soleil, alors que la maisonnée se prépare tranquillement et que les températures commencent à être supportables.
Uncle s’installe sur son fauteuil, miroir en équilibre et blaireau mousseux à la main pour se raser.

Surya part nourrir les poules et les lapins au fond du jardin.

Karmanya est déjà en train de courir partout quand il ne cherche pas Brice pour jouer au badminton, aux voitures, ou à Uno (mais avec ses règles).

Adarsh va-et-vient. Il a un petit cottage qu’il loue parfois – et gère donc un peu ses « clients », et nous lui donnons un coup de main que ce soit pour nettoyer les chambres ou aller chercher des draps, ou du bois, ou…
Mamta est partie pour l’école, où ses élèves l’attendent avant les congés d’hiver (dans ces régions montagneuses, c’est en hiver que sont les grandes vacances).
Auntie est déjà en train de faire cuire les paratha pour le petit-déjeuner de toute cette communauté.
Doucement, nous nous réveillons. Doucement, nous nous réchauffons.

La ferme est installée au bout d’une route, entourée d’arbres et de chemins que nous prenons plaisir à arpenter, que ce soit pour rejoindre le haut d’une colline, le village voisin, la route vers le monastère ou celle qui passe par la rivière.


Quotidiennement, nous partons en balade. Petite promenade digestive – avec tout ce que l’on mange ! pour aller faire les courses au bazar de Gharoh, ou pour nous retrouver un peu seuls.
Les habitants des contrées nous saluent gentiment.


Nous passons devant des temples hindous, tentons de comprendre pour quelle divinité ce dernier est dédié (pas facile cette religion), longeons des chemins ruraux et traversons des cultures asséchées. Nous surplombons la rivière, puis la traversons, nous passons à travers champs et débouchons dans le jardin d’un villageois étonné de voir deux loawai surgir.


La chaleur du soleil ravive nos corps et nous nous accrochons à ces rayons bienfaisants. Car bien que nous soyons à quelques mille mètres d’altitude, les températures chutent dès que le soleil se couche.


Les journées sont très familiales, il ne se passe grand-chose à vrai dire, mais cela nous convient.
Nous réalisons que nous avions besoin de temps. Nous lisons, nous discutons, nous jouons.

Il faut dire qu’uncle Aftar est affable, un brin philosophe et sa cadence suit les rayons du soleil.
Ainsi, les après-midis, nous nous retrouvons souvent dans le salon d’hiver, discutant de tout et de rien, de cuisine et d’hindouisme (on a essayé de faire un arbre généalogique de qui est le fils de qui, mais Hanuman peut voler ? Et Ganesh est le frère éléphant de Kartik, …).


Un verre de chai, des cacahouètes, des quartiers d’oranges accompagnés de sel noir – que l’on pense être la seule chose que l’on déteste manger,
quand ce n’est une coupelle de dadrung, préparation de l’Himachal Pradesh fait de morceaux d’orange amère dans une mixture du jus du fruit, de sucre, de piment, de pousses d’ail, coriandre, feuille de moutarde, radis et verdure en tout genre… et légèrement fumée à l’aide d’une braise.
Un délice !

Si nous avons, au départ, décidé de venir à Dharamashala, c’était avant tout pour rendre visite au Dalaï Lama.

Ainsi, par deux fois, nous partons découvrir le village de McLoadGanj, situé à une vingtaine de kilomètres en amont.


Dharamshala, et notamment McLoadGanj, la ville qui la surplombe de quelques centaines de mètres, est connue pour être le siège du gouvernement tibétain en exil.

Petit rappel : dans les années 50, les régions** du Tibet sont conquises (ou libérées selon les points de vue), et absorbées par la toute jeune République Populaire de Chine. La période n’étant pas à la demi-mesure, les Tibétains ont souffert, comme dans le reste du pays, de famine, de la Révolution Culturelle, et du Grand Bond en Avant. Pékin impose sa doctrine d’uniformisation et de mise en commun. Le gouvernement central confisque les objets de culte, abolit la propriété, détruit les temples et proscrit les religions à travers le territoire. Difficile pour une société théologique et féodale.
D’autant qu’il est impossible pour les Tibétains d’enrayer la folie qui parcourt leur territoire au cours de cette période. Asservis, leurs coutumes et cultures sont bouleversées et leurs rites interdits.

Aujourd’hui plus encore, la Chine impose une politique de colonisation des Hans, une sinisation de très grande envergure pour rendre minoritaire la majorité tibétaine et réduire (éradiquer selon les points de vue) son influence culturelle – une politique du « fait accompli » dont Beijing est adepte autant sur son territoire qu’en Mer de Chine. Certains parlent d’apartheid Chinois. Là encore, il semble que l’on a un procédé ethnocidaire similaire à celui entrepris dans le Xinjiang. La répression et les privations de libertés se font dans le plus grand secret, notamment grâce à une censure médiatique et une restriction de la circulation des étrangers.


Nombre de Tibétains ont été contraints de fuir leur territoire. Le Dalaï Lama quitte le Potala en 1959 et l’Inde lui accorde l’asile.
Comme à l’heure actuelle, le trajet est difficile pour ces migrants qui laissent tout derrière eux. Ils doivent s’enfuir à travers les montagnes de l’Himalaya, traversant des cols élevés dans des conditions climatiques rigoureuses, tout en évitant les patrouilles de l’Armée Populaire de Libération.

Ainsi, c’est dans la région de Dharamshala que s’installe la plus grande communauté de réfugiés tibétains, ainsi que le gouvernement tibétain en exil, et son dirigeant le XIVème Dalaï Lama.


En grimpant jusqu’à McLoadGanj, nous sommes ainsi surpris de voir une grande population aux yeux bridés et à la carrure forte. Étonnamment, peu d’entre eux portent les habits traditionnels que nous avions pourtant l’habitude de voir en Chine.
La ville attire aussi un petit nombre d’étrangers intéressés par la culture tibétaine, bouddhique, mais aussi par les retraites spirituelles.

Mais c’est surtout le tourisme local qui conduit la ville à se développer de manière chaotique. Les bâtiments s’entassent les uns sur les autres à flanc de montagnes, des parkings sur plusieurs niveaux accueillent les visiteurs, des stands de momo (souvent tenus par des Indiens) ou de souvenirs en tous genres prolifèrent. Nous ne sommes pas en haute saison, mais déjà, les embouteillages sont fréquents dans un concert de klaxon.


On peut trouver un peu de quiétude le long du chemin de kora qu’arpentent les pratiquants, murmurant le traditionnel om mani padme hum ཨོཾ་མ་ཎི་པདྨེ་ཧཱུྃ.


Au milieu, se situe le temple du Dalaï Lama, sans aucune décoration ou ornementation – et de fait, sans histoire – il s’avère être décevant quand on connait les magnifiques édifices de Chine ou même d’Arunachal Pradesh.

Mais peu importe, nous empruntons les rues étroites ou les petits sentiers vernaculaires qui redescendent vers la plaine de Dharamshala. Sans oublier de nous retourner régulièrement pour admirer l’Himalaya et de respirer le bon air pur des montagnes.

Alors que Mamta est enfin en vacances, nous revenons « en famille » pour flâner dans les rues, faire du shopping et nous goinfrer de momo, chowmian, datse et gâteaux délicieux.


Elle sera aussi ravie d’offrir à Marion de belles tenues indiennes pour Noël !

Notre séjour est aussi l’occasion de profiter des produits du jardin et auntie Indu est une reine de la cuisine – tout comme son fils Adarsh. Chapati*** de maïs ou de blé, dhal en tout genre, saag, aloo gobi, chutney de mangues à l’huile de moutarde ou radis au sésame, … nous nous régalons.
Adarsh se met en quatre pour nous faire déguster nombre de spécialités, du curry de poulet, au poisson frit, en passant par le ragout de tête de mouton ou les intestins (du même animal) que Brice et lui nettoie longuement pour le Réveillon du jour de l’an.

Nous préparons par deux fois un gâteau au chocolat, des biscuits, une tarte aux pommes ou au citron, et des spaghettis à la tomate et de la compote de pomme (notamment pour remplacer le beurre dans la pâte sablée)…
Auntie s’étonne de notre façon de cuisiner (on lui apprend qu’elle a un four) mais adore les biscuits, uncle goûte la tarte aux pommes en les retirant par le dessus, et Karmanya se jette sur le gâteau, du chocolat plein les babines – it’s very very much much delicious, you do good job.

Nous n’aurons jamais autant cuisiné pour nos hôtes… nous ne serons que rarement restés aussi longtemps.
Nous sommes vraiment accueilli comme des membres de la famille.
Et quand le petit frère de Mamta nous invite à la cérémonie d’inauguration de sa superette, c’est avec tout le reste de la famille que nous nous entassons l’auto d’Adu’.


Les après-midis sont occupés par de nombreuses activités… siestes, lectures, peinture sur cailloux ou pommes de pin, ou création d’un tapis-route avec Karmanya… qui préfère tout de même l’ordinateur, c’est les vacances.

Et ils se concluent par un goûter sous le salon d’hiver afin de profiter des rayons du soleil jusqu’au dernier moment.

À la nuit tombée, après que les sommets aient pris la belle teinte orangée du soleil de fin de journée,
nous nous serrons les uns les autres dans la fire kitchen, cet abri qui fait office de salle-à-manger et de pièce-à-vivre et où le foyer, alimenté par le bois des forêts d’Adarsh, nous réchauffe de ses braises ardentes et sur lequel cuit curry, viandes et poissons… ou parfois simplement omelette.


C’est ici que nous passons nos courtes soirées, accompagnés d’un peu de whisky ou de rhum local – pour se réchauffer – de musique et de conversations diverses, d’un bon repas et de bonne compagnie, avant de rentrer à l’intérieur de la maison, retrouver notre matelas et nous emmitoufler sous les épaisseurs pour les froides nuits.

Un joyeux Brriiice, do you sleep ? nous extirpe de notre sommeil et le souriant visage de Karamanya qui s’agite déjà à nos côtés pour nous dire bonjour : cela en devient un rituel.
Et nous partons nous réchauffer sur le takht, en compagnie d’uncle, attendant tranquillement que le chai ne bouille et avant que la journée ne reprenne.
Rythme tranquille et tranquilles moments.

Mais après de nombreux jours à repousser ce départ, et un réveillon simple et chaleureux au coin du feu, nous décidons de quitter notre jolie famille au premier jour de la nouvelle année.


Le ciel est couvert ce matin, ce départ est un peu difficile.
Adu’ est ému, nous nous sommes encore une fois bien attachés.

Lui et Mamta tiennent à nous déposer à la gare de Dharamashala, où nous embarquons pour un trajet de 14h qui nous mène à Haridwar, ville sacrée des hindouistes, située au bord du Gange.

‘* Nous apprendrons plus tard qu’Adarsh Katoch et sa famille sont les descendants d’une noble lignée, et qu’ils appartiennent aux Rajpoutes, une des castes les plus hautes. Mais Adarsh ne l’évoque jamais.
C’est au cours d’une conversation sur les examens que Mamta doit passer, qu’il nous explique qu’à cause du système de castes et de la discrimination positive mise en place, Mamta (rajpoutes également) traine un handicap et doit fournir de meilleurs résultats à ses examens qu’une personne issue d’une caste inférieure pour accéder à ces mêmes postes.


** Le Tibet se compose de trois grandes régions :
– le Kham, à cheval sur le sud ouest du Sichuan et le nord ouest du Yunnan
– l’Amdo, à cheval sur l’Ouest du Sichuan et le Qinqhai
– et l’Ü-Tsang, actuelle région autonome du Tibet avec Lhassa pour capitale, interdite aux étrangers – ou strictement contrôlés, afin que le minimum d’information ne fuit.

*** En Inde ou au Pakistan, pas facile de faire la différence entre les chapati, roti, nan, paratha, puri

Les chapati sont des galettes de farine de blé, dont la boule de pâte (farine-eau) est aplatie au rouleau pour être cuite sur une poêle sèche, avant d’être rapidement passée sur la flamme. C’est l’aliment de base dans le nord de l’Inde. Au Pakistan, il partage le monopole avec le nan.

Les nan sont le plus souvent du pain levé (même s’il ne l’est pas toujours en Inde) et cuit au four (le tandoor). Tout petit en diamètre en Inde, il est énorme dans le Xinjiang, quand le plus délicieux est définitivement en pays Pachtoune. Aplati aux doigts, il est décoré, en Chine et parfois au Pakistan, à l’aide de tampons d’aiguilles au motif spécifique à chaque tandoor wala.
La paratha (ou parotha) est un chapati cuit sur une poêle bien huilée. Elle peut être farcie (de pomme de terre, oignon… ou fromage !) ou roulée avant d’être réaplatie pour donner un effet feuilleté – la latcha paratha.
Les puri sont des chapati frits.
Comme les paratha, on les consomme le plus souvent le matin au petit déjeuner.

… et le roti ?
Et bien on n’arrive toujours pas à comprendre.
Parfois, on nous reprend quand on commande un chapati pour un roti, sans pour autant être en mesure de nous expliquer. Nous, on ne voit pas la différence… et ça nous éneeerve !

7 thoughts on “Very very much much

  1. C’est paisible, ça fait du bien !
    Et j’avais pas remarqué avant que vous avez changé la base line d’en bourlingue, c’est cool !
    Tashi delek

  2. Ca va le farniente 🙂
    On dirait pas que c’est l’hiver là bas quand on voit toutes les photos où le ciel est d’un superbe bleu et parfaitement ensoleillé
    D’une certaine manière, vous avez passé les fêtes en famille

  3. Very very much much bucolique ce post de Fêtes de fin d’année !!

    Comment vous faites pour trouver des coins aussi sympa pour poser vos valises et vous ressourcer en de si bonnes compagnies ?

    De la discrimination positive basee sur le système de caste ?? Mais c’est n’importe quoi…c’est quasiment un oxymore.
    Ca serait quand même mieux d’abolir le système de caste et combattre la discrimination, non ?

    Bref… Je vous fais un gros bisous.

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