en-bourlingue

Tu t’habilles comment ?

La couleur fabrique à Larung Gar l’harmonie et l’uniformité. Mais si on y regarde de plus près, c’est un immense bidonville qui s’est installé, sur les flancs de cette vallée.
Depuis la route principale qui mène à SeDa, la ville est occultée par les montagnes qui en forment l’écrin et c’est donc avec magie qu’elle se découvre à nous au détour d’un lacet.
Car, nichée sur les coteaux pentus de ces collines arides, Larung Gar est une cité monastique encore méconnue.Stitched PanoramaIl n’y a que des moines et des nonnes (ou des étudiants moines, moinillons et nonnettes) qui y vivent.
Construite par une trentaine d’ecclésiastes dans les années 80, c’est aujourd’hui une ville qui accueille plus de 10000 âmes, toutes de rouge vêtues.

Avec Larung Gar, nous poursuivons notre exploration des régions tibétaines Kham du SiChuan.
Située à seulement 500km de LiTang, 2 cols (4524m puis 4324m) et deux montagnes aux routes défoncées, nous atteignons finalement cette cité presque imaginaire après plus de 10 heures de trajet.

L’endroit semble surréaliste. Stitched Panorama DSCF7823 DSCF7720Tous, hommes et femmes, ont la tête rasée (ou les cheveux très courts), ils sont couverts de longues toges bordeau, de chapeaux à la fourrure orange, de gilets dorés, de jupes rouges, d’étoles jaunes (au moins, on ne risque pas de se perdre de vue, avec nos manteaux noirs).
On se croirait à l’École des Sorciers, Harry Potter ne doit pas être bien loin.

Les tachidele fusent, tout comme les sourires timides. Encore une fois, il n’y a aucun laowai ici, et les quelques touristes chinois rencontrés font plutôt partis d’une élite de voyageurs indépendants. Ça change !
Par contre, nombreux sont ceux qui arrivent directement de Chengdu (quand ce n’est pas un avion depuis Beijing) et à plus de 4000m, les malaises sont monnaies courantes chez ces touristes évinçant les règles d’acclimatation les plus élémentaires.
Ainsi, on en croisera plusieurs, bouteille d’oxygène à la main ! (jamais de demi-mesure avec ces riches Chinois).

Il n’y a qu’un endroit (pour le moment) où dormir à Larung Gar. Nous optons pour onéreux lit en dortoir, mais sans salle-de-bain. Oui, oui, il y’a bien de l’eau chaude qui coule aux deux derniers lavabo encore en état de fonctionnement, mais pas de douche proposée…
Partager les toilettes avec les Chinois, qui ont pour la majorité des critères de propreté un grand cran en dessous des nôtres (« pourquoi tirer la chasse quand on vient de poser un étron si énorme qu’il déborde sur les bord du trou ? »), à quoi s’ajoute un froid glacial dans ces grands couloirs (et dans les chambres – propres), et ce passage à Poudlard s’éloigne un peu plus du séjour de luxe.
Serait-ce là la plus difficile contrainte du sacerdoce monacal ?
Ainsi, le bol de nouilles bouillantes au resto du coin – exclusivement entourés de moines ou de moinettes (on a même demandé au patron si on pouvait manger ensemble, étant les seuls clients mixtes) – nous revigore et réchauffe les pores gelés de nos peaux fragiles.DSCF2557Mais notre vrai plaisir sera Larung Gar city.
Les ruelles serpentent au milieu de ces maisons faites de bric et de broc. Des morceaux de bois peints aux plaques de tôles, tout est bon pour construire une maison du moment que cela reste rouge.DSCF7734 DSCF7729 DSCF7711 DSCF7669 Stitched Panorama DSCF7681 DSCF2540Les toits se chevauchent, les tuiles de l’un s’appuient sur la structure en bois de l’autre. La bâche de plastique qui fait office de vitre est maintenue par quelques clous punaisés sur le cadre de fenêtre. Les rideaux sont souvent tirés, permettant une légère isolation additionnelle à cette lucarne de fortune.
Dans ces précaires cabanes à long terme, l’hiver doit être rude.
Le poêle fume, crachotant une épaisse fumée odorante. Ici aussi on se chauffe à la tourbe ou au charbon.DSCF7790 Stitched PanoramaDSCF2578 Stitched PanoramaLes murs sont peints, ou recouverts d’un matériau de couleur rouge, ou orangée. Parfois, les maisonnettes disposent d’une petite parcelle de jardin, encore bien sèche au temps de notre visite.
Sur le pas de la porte, se trouvent quelques paires de chaussures, nonchalamment posées. On entend, depuis l’extérieur, les moines qui parlent ou prient, quand ce n’est pas le microphone qui répète les litanies.
Les cahutes s’enchevêtrent, s’imbriquent, se mélangent. Tout comme la vie qui s’y déroule.DSCF7827 DSCF7849 DSCF7837 Stitched Panorama DSCF7966Faute de réseau d’égouts, les toilettes sont publiques. Et on discerne, en retrait des quartiers d’habitation, ces longs blocs rectangulaires en brique à l’intérieur desquels des rangées de trous sont posés au-dessus d’autant de hautes pyramides brunes figées par le froid et le temps.

En se perdant dans les sentiers s’insinuants entre les bicoques, on finit par remarquer que malgré l’uniformité manifeste, chaque quartier diffère sensiblement. Celui des hommes, celui des femmes, celui qui est plus vieux ou celui des hauteurs plus récents.
Chez les femmes, les maisons semblent plus grandes. Il doit y avoir plus de monde qui y cohabite, tandis que chez les hommes, se sont parfois quelques mètres carrés sous un spartiate toit de tôle.

Dans les ruelles, il y a du monde tout le temps. Mais à la sortie de « l’école », les deux places de Larung Gar deviennent d’immenses cours de récréation.Stitched Panorama Stitched PanoramaLes stands de nourriture s’activent : nouilles, papa et œufs durs, fruits, yaourts et autres goûters pour satisfaire les estomacs de ces jeunes moinillons en pleine croissance physique et intellectuelle – cela reste pour beaucoup des ado’.

Nous déambulons dans la ville, montant et descendant les rues abruptes et colorées de cette cité.
En prenant un peu de hauteur, nous jouissons d’une vue incroyable sur Larung Gar. DSCF2597 Stitched Panorama DSCF7910 Stitched PanoramaLa colline est densément couverte de rouge, laissant difficilement un peu de place pour les opulents toits dorés des écoles et temples, ce tapis de maisons est vraiment incroyable.DSCF7909a
Une pagode est posée sur les hauteurs de la ville. C’est ici, particulièrement, que de nombreux pèlerins viennent tourner, prier et s’allonger.
En nous asseyant autour de la coursive, nous déroutons quelques adeptes (mais toujours dans le sens des aiguilles d’une montre), qui s’arrêtent pour assouvir leur curiosité. Croquis, photos, échange de sourires et quelques mots, le manège repart.DSCF7658DSCF7992 DSCF9015DSCF7994Notre regard se pose sur un homme en train de pousser un sac vert dans un fauteuil roulant.
Un tour, deux tours… sept tours.
Devant notre air perplexe, le moine à nos côtés fini par nous mimer le contenu du fardeau.
Oui oui : le sac vert contient bien un corps.
Bon bon bon…DSCF7967 DSCF8068Après avoir fait sept fois le tour du temple, le membre de la famille va clouer une photo du défunt sur un mur jouxtant la pagode, et finalement charge le corps dans le coffre de sa voiture, avant de l’emporter voir les vautours.
Ici aussi, la vie et la mort se côtoient intimement.

Sur l’autre versant de la montagne se déroulent les cérémonies funéraires faisant partie intégrante de la culture tibétaine, les funérailles célestes. Celles de Larung Gar sont dites impressionnantes, tant les vautours sont nombreux.Stitched PanoramaL’accès au site se fait soit par la route, soit par la montagne. Nous choisissons le chemin des hauteurs.
La montée est haletante, et à cette altitude, nous sommes souvent à court d’air, mais la récompense est magnifique et on profite d’une splendide vue panoramique sur le monastère géant, la vallée et les collines environnantes.Stitched Panorama DSCF2612Nous surplombons même les vautours, déjà installés en amont du site macabre. Ils ont faim.

Une fois rejoint le site mortuaire, nous réalisons la chance que nous avons eu à LiTang d’assister à cette cérémonie en tout petit comité, de manière quasi intime.
Ici, des gradins ont été construits, de faux rochers, une esplanade « à la Han » (avec des symboles pas du tout tibétain) et de grands rideaux pour protéger les corps des objectifs d’appareils photos.DSCF2702Donc ici, on ne voit rien, on ne devine rien, on ne comprend pas.
Cela en devient pervers. Les zooms essayent de percer.
Mais rien n’y fait.
Il n’en reste que le nombre de vautours est en effet extraordinairement plus important.S0052652 S0052651 DSCF2710C’est une nuée de ces charognards géants qui tournent autour de nos têtes avant de se poser dans un puissant déplacement d’air quand l’odeur de la chair morte se fait de plus en plus forte.
Puis le rideau s’ouvre, les oiseaux se jettent pour le funeste festin et tous les touristes s’en vont.
Le spectacle est fini, dommage.

Stitched Panorama DSCF8060 Après une froide soirée, le réveil se fait sous une fine couche de neige.
La vue est magique sur une ville aux toits immaculés et aux façades pourpres.DSCF8093

Nous redescendons la vallée à pied jusqu’à la grande route pour s’imprégner une dernière fois de ce site unique.
En aval du monastère, un village tout aussi rouge semble composé d’habitations relativement plus cossues. Des lopins de terres, entourés de murets, des maisonnettes à la fabrication plus solide. DSCF8122 DSCF8135Mais plus bas déjà, on note le terrible travail de la modernité. Le petit bourg est en phase de destruction et on imagine déjà le gouvernement y construire prochainement une belle porte, une aire de stationnement d’autobus et une billetterie.DSCF8144Nous laissons ce paysage désolé derrière nous. On file rejoindre LuHuo, en stop à travers ces paysages de collines et de hauts plateaux que l’on apprécie tant.DSCF8197La ville est super bien située, entourée de montagnes magnifiques… malheureusement mise à mal par la « Chine des Han » qui construit sans aucune réflexion urbanistique.
D’une importante mixité ethnique (autant de Han que de Tibétains), on est encore une fois accueillis avec étonnement et hospitalité par les habitants qui ne voient aucun touristes s’arrêter dans cette ville de passage mal-aimée.DSCF8244Et c’est un tort, car derrière les deux blocs de béton rectangulaires beige sur la rivière, se cachent la très jolie vieille ville tibétaine.DSCF8252

Une longue rangée de moulins à prières grimpent vers un village fortifié – l’occasion de voir aussi la construction solide de maison typique tibétaine, au sommet duquel se trouve un temple.DSCF8250 DSCF8215 DSCF8219 DSCF8220Afin de parfaire notre séjour chez les moines, nous grimpons visiter la lamaserie, avant même que l’on demande quoique ce soit, on nous ouvre les portes du temple et de la salle d’étude des moines.
Des tissus bariolés sont pendus au plafond, des tangka décrivent en couleurs le sort destiné aux impies, et une multitude de statuettes de Bouddha trouvent place dans tout autant de loges dans le mur.DSCF2728 DSCF8237 DSCF8238 DSCF8243 DSCF2742Ici, comme dans toute la région, les moines appartiennent au courant des Gelugpa, les bonnets jaunes, dont le Dalaï-Lama actuel fait aussi parti. Notre hôte nous montrera même une photo de lui lors de son séjour à Daramsala, avec le chef du gouvernement tibétain en exil.
On ressort à la lumière alors que l’heure de la récréation a sonné. Les moines sont sur l’esplanade surplombant la vallée, à débattre en claquant des mains, sous la lumière dorée de fin de journée.DSCF2754 DSCF2748 DSCF2759

Que de rouge ces derniers jours !

Article publié le 18 avril 2016 à 0 h 01 min. Il apparaît dans la catégorie Asie Orientale, Chine. Sauvegarder le lien permanent. Suivez ici le flux RSS pour cet article.

Une idée, une réflexion, une pensée...

  1. sylvie dit :

    Si c’est ça la vie que tous les moines font …!!!
    Par ailleurs, comme le disent certains, ils sont partout ; ils ont installé une étoile de David au milieu de la porte de la pagode !
    Extraordinaires photos, il n’y a pas que l’altitude qui coupe le soufle

  2. Kazou dit :

    « Sapés comme jamais ! » 😉

  3. vinclechat dit :

    En occident, on dit que le rouge ca ennerve. Vous en pensez quoi après ces quelques jours dans le rouge complet? Sinon, il y a une etude ici qui dit que 70% des moines en Thailande sont obeses. Qu’en est il la-bas?
    Treve de questions a la con, quelle verve. Vivement votre retour a la maison pour regarder sur grand ecran les photos (avec une biere).

  4. Star Ac' dit :

    Je le re redis.
    Il faut faire une expo de votre voyage.
    Quelles sont belles ces photos!

  5. Reeback dit :

    Impressionnant l’enchevêtrement des baraques à Larung Gar. J’ai du mal à croire qu’ils ne sont que 10 000 quand on voit l’étendue de ces maisons faites de bric et de broc. Magnifique en tout cas… merci de nous faire vivre tout ça

  6. Sergio dit :

    Marrant ce bled posé au milieu de nullepart… Tant de bigoterie, c’est vraiment impressionnant. Mais au moins c’est beau !
    Bises

  7. évouzétoula dit :

    mais tout ce rouge, il vient d’où, pas de « la-haut » quand même…?

    bon parlons de choses sérieuses, vous savez quoi, l’euro de foot c’est bientôt…, oui oui, ici, nous, on a les distractions qu’on peut, c’est peut-être moins rouge, et moins « barbare », mais c’est chauffé !
    c’est balèze votre promenade, quand même, je suis sur le c…
    bises bises

  8. Perrine dit :

    Au moins la couleur du vernis à ongles, c’est pas une faute de goût! Bisous

  9. K-Pou dit :

    Sympathique ce village !
    Cela montre bien qu’avec un peu d’harmonie tout peut être très joli, même un « bidonville tibétain »… vous pouvez le dire au Han de ma part 🙂
    Ca me fait penser au bidonville en Mongolie. Qui sont pareil mais sans l’harmonie 🙂
    Brick’s, je sais pas pourquoi je t’imagine trop faire le geste de débat des moines en claquant des mains !!
    Big Up !

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