Bombay’ser d’Inde

L’Inde a toujours été, nous concernant, source de sentiments partagés.
Entre agacement, joie et émerveillement, fatigue et gratitude, attraction et répulsion ; et nous l’avions quittée avec une émotion de soulagement teintée de nostalgie.
Ce pays aux mille cultures, ethnies, langues et coutumes. Ce pays aux paysages variés.
Ce continent qu’il est impossible de visiter tant les distances sont hors d’échelle.
Oui, voilà, ce pays est hors échelle.
Il est désert et surpeuplé, il est sec et inondé, il est pauvre et extrêmement riche. Il est bord de mer et sommets himalayens, il est végétarien et soupe de pied de mouton.
Il est bruyant et paisible, coloré de ses sari enroulés et terne de la misère crasseuse des bidonvilles.
L’Inde.
Ce pays qui fait appel à tous nos sens, pour en trouver le point critique. Celui qui atteint les limites du supportable.
L’Inde qui dodeline, des regards appuyés, du train qui secoue, des concerts tonitruants de klaxons. L’Inde où les villes grouillent, les temples apaisent, les thali aux multiples saveurs satisfont nos papilles, les palais aux mille histoires et les étendus de détritus qu’on ne cache plus. L’Inde où le chai revigore et les odeurs des marchés enivrent ou écœurent selon les horaires… Et pourtant nous y retournons, encore et encore.

Cette fois-ci, nous atterrissons à Bombay*, pour une première escale chez nos potes Michael et Johana (et Marcus), fraichement installés en Inde.
Les trente minutes de route qui nous séparent de l’aéroport nous font baigner dans la torpeur d’une soirée mumbaikar.
Les rues s’enchainent. Autoroute propre au trafic fluide, carrefour bordé d’un marché en ébullition, rues poussiéreuses longeant la voie ferrée et des bidonvilles aux précaires habitations. Quand on parlait de pays de contraste, nous sommes servis dès notre arrivée.
Et puis les lumières du quartier où nos copains ont élu résidence apparaissent enfin.
Jusqu’à récemment, toute la zone était une friche industrielle, les Mills. Nombres de bâtiments ont été réhabilités pour en faire un quartier branché, ou rasés pour laisser place à de hautes tours.

Nous sommes ainsi déposés au pied de la ToWOWer de nos amis.
Le promoteur a prévu qu’elle soit la plus haute de Bombay et placarde dans toute la ville que c’est zeplaicetoubi.
Les portes de notre petit taxi noir et jaune nous sont grandes ouvertes par de souriants grooms qui nous gratifient d’un Sir.
Le liftier prend soin d’appuyer sur les boutons de l’ascenseur et nous conduit d’un bond au 25ème étage.
La porte s’ouvre sur Johana qui nous accueille un énorme sourire lui barrant le visage. (Michael est en déplacement – sinon lui aussi aurait eu un énorme sourire !).
C’est ici que nous posons nos sacs-à-dos, et ce, jusqu’à la fin de la semaine, dans le confort incroyable d’une maison WoW**, avec une vue dégagée sur Bombay et la mer au loin.
Ce séjour s’annonce bien.

Johana a bien compris que nous avions besoin d’une transition douce après notre séjour au Sri Lanka, et la première journée est calme.
Nous explorons à pied les alentours. Une boutique branchée de meubles design – dont nous n’aurions pas soupçonnée l’existence – suivi d’une petite pause dans un étal de rue, avant de poursuivre avec une balade dans le quartier résidentiel des Mills dont les jolies maisons (certainement celles des ouvriers) se font progressivement remplacer par les tours.

Nous terminons dans un luxueux mall où le supermarché nous permet de trouver quelques bons produits pour l’apéro’ du soir. C’est d’autant plus difficile de rentrer les bras chargés de l’équivalent de quelques dizaines d’euros de broutilles quand nous passons devant ces familles qui vivent littéralement dans les poubelles nauséabondes sous le viaduc. Contraste.

Le second jour débute enfin l’exploration urbaine. Johana est curieuse et débrouillarde, et s’étant bien renseignée, elle a une liste longue comme le bras d’endroits à nous faire découvrir.

Bombay est vaste. Encore une fois, les échelles sont bouleversées.
Nous profitons de notre guide Johana, qui maitrise plutôt bien la ville et ses quartiers, pour nous laisser porter à la découverte des secrets cachés de la cité.
Nos journées sont bien remplies, malgré le rythme lent que la météo nous impose. À moins que ce ne soit la densité urbaine, et le niveau sonore qui nous contraignent à de fréquentes pauses salvatrices pour un jus ou chai.

Nous nous arrêtons au Dhobi ghat, qui serait le plus grand lavoir à ciel ouvert du monde. Un dédale de ruelles étroites et sombres où s’activent quelques 7000 laveurs (les dhobi wala) pour rendre propre le linge des habitants du quartier, des hôpitaux ou les uniformes des administrations voisines.
La vue depuis la route est incroyable. Un chaos organisé et coloré se déploie sous les bâtons de bambous et les fils tendus.

Environ 200 familles sont recensées ici, toutes dédiées au nettoyage, séchage, repassage du linge.
Nous plongeons dans cet incroyable quartier des dhobi, sinuant entre les machines au large tambour à la mousse débordante, les bacs remplis d’eau savonneuse ou de rinçage, ou les étals de sari.
Après le rush du matin, certains laveurs se sont assoupis sous les couloirs obscurs, quand d’autres se lavent tout en nous saluant de leur visage couvert de savon.
Nous explorons le quartier du repassage – qui se fait soit au fer électrique ou à la braise, avant de quitter cette cité ombragée et retrouver le soleil de plomb du mois de Mai.

Michael prend son aprem’ et nous rejoint.
Nous nous perdons dans les rues de Malabar Hill où une fois sortis des grands axes, l’atmosphère est étonnamment plus sereine, et nous fait vite oublier le tumulte mumbaikar.
De grands arbres bordent les rues. Derrière eux, de vieilles bâtisses plus ou moins délabrées, mais signes du riche passé de la ville.

Sans rentrer dans un débat de fond, l’Inde est, à première vue, un pays de spiritualité.
On ne passe pas cinquante mètres sans que la religion nous rappelle son importance dans la vie quotidienne.

Et à Bombay, si les vaches sont moins présentes et que l’on s’habille plus à l’occidentale, les lieux de cultes sont légions.
Bien entendu, on trouve une majorité de temples et sites hindous, mais aussi quelques mosquées, églises chrétiennes, temples bouddhistes ou jains (cette religion, proche de l’hindouisme, interdit toute violence, rejette le système de caste, sont 100% végétaliens…). Il y en a pour tous.
Dans le vieux quartier de Malabar Hills, nous nous invitons dans un temple consacré à ce dernier courant religieux. Nous déambulons pieds nus sur le marbre blanc incrusté de pierres. Dans les niches ou au mur, l’histoire de la religion et de ses 24 idoles nous est contée…en hindi. Il n’en demeure pas moins que nous recevons comme toujours un accueil souriant. Chaque temple Jain est richement décoré : peintures, fresques, marbreries, nos yeux se perdent dans les détails.

Alors que notre fine équipe commence à fatiguer, notre guide Johana nous mène au réservoir Banganga.

Encore un lieu incroyable dans cette mégalopole trépidante. Les habitants se retrouvent sur ses ghat (les berges) pour palabrer, les enfants jouent dans l’eau, tandis qu’une procession vient déposer les cendres d’un défunt dans le bassin. En effet, la légende voudrait que ce bassin soit directement relié au Gange – pourtant situé, au plus près, à plus de 1000km.
Autour du bassin, le rythme de la ville semble s’être calmé. Nous nous posons sur les marches, contemplant la vie simple qui s’y déroule. Quelques oiseaux, des chiens fatigués, des papys endormis et une famille d’oies. On souffle.

Arrive alors le week-end et c’est sortie familiale au programme.
Téméraires que nous sommes, nous choisissons de prendre le train pour rejoindre les quartiers Sud.

Ces trains qui n’ont pas vu le mécanisme fermant leurs portes fonctionner depuis leur sortie d’usine, et dont les passagers voyagent sur le marchepied de ces larges caisses en acier inoxydable. Nous prenons soins de ne pas nous installer dans les voitures dédiées aux femmes ou aux personnes malades ou impotentes, et rejoignons le bout de la ligne de l’Ouest en une trentaine de minutes (pour 5 petites roupee par personne, en seconde classe – 6 centimes).

Déposés à Churchgate, nous déambulons dans les rues du quartier de Kala Goda, où se dressent les sièges d’administrations ou de banques, vieux bâtiments en style néo-moghol (ou Indo-Saracénique), typique des constructions du Raj Indien sous l’époque Victorienne, ou parfois juste de luxueux cinémas Art déco’. Les ruelles de ce quartier branché font cohabiter magasins chics et cafés tendances, vendeurs de rues et petites échoppes.

 

On passe voir la synagogue, et encore une fois, rythmons nos déambulations de pauses chai et fresh lime soda salutaires – que nous justifions par la fatigue de Marcus.

Flânant sur la péninsule de Colaba, un peu plus au sud, nous arrivons non loin de la zone des pêcheurs.
Si à première vue – ou première renifl’ – on a l’impression d’être dans un endroit sordide, il se trouve que cette petite communauté organise efficacement les venelles qui quadrillent son quartier. Les maisons sont proprettes, des « jardinets » sont aménagés et aucune ordure ne traine. Nous croisons bien évidemment la route d’un ou deux gros rats, mais le tout fait partie du paysage et de la balade.

Le couloir que dessinent deux rangées de maisons nous conduit tout droit sur la grève qui s’ouvre sur la baie de Bombay et ses esquifs bigarrés.

Malgré les températures harassantes (quelques 35°C bien tassés) petit Marcus a de l’endurance et nous suit sans rechigner – bien campé sur les épaules de son père il est vrai – dans cette Inde qui n’est pourtant pas si facile à intégrer.

Sur l’autre rive de la péninsule, après avoir passé la mauvaise tour-horloge Samsoon, nous dérangeons les pêcheurs qui plient leurs filets, nettoient le pont de leur bateau et collectent la glace nécessaire à la conservation du poisson. Une nouvelle ballade dans les odeurs et les couleurs, mais aussi les sourires malgré la barrière de la langue.

Le soleil de fin d’après-midi projette déjà ses longs rayons sur Marine Drive, où notre balade se termine. Une longue promenade embrasse la baie d’où les façades Art déco’ scrutent le couchant.

Ce cadre surprenant et confortable balaie une nouvelle fois nombre d’idées reçues sur cette ville.

Le week-end est aussi l’occasion pour nous tous de chiner dans les allées du Choor Bazar, labyrinthe de ruelles où s’entasse de tout dans de trop petites maisons.
De la pièce détachée de vieille bagnole, aux antiquités délicatement ouvragées, en passant par des rangés d’outils disparates autour desquels dorment de larges chèvres hautes sur pattes.

Tout est dense et un brin chaotique.
Bruyant aussi puisque, ce quartier est à majorité musulmane, et en plein Ramadan, les étals de nourriture se déploient de part et d’autres des rues pour célébrer la rupture quotidienne du jeûne.

Afin de fuir la torpeur, nous trouvons refuge dans le très beau musée du Docteur Bhau.
Ce magnifique bâtiment, construit à la fin du XIXème s., présente une collection intéressante d’artefacts retrouvés dans la région de Mumbai et explique, sous la forme de nombreuses miniatures en terre sculptée, les différents peuples, habits et traditions, métiers et coutumes des habitants du Maharashtra. Des cartes racontent son histoire : du chapelet d’îles de Bombay que les portugais cédèrent aux Anglais, jusqu’à la mégalopole actuelle de Mumbai.

Un break salvateur et culturel, un café et un jardin au calme.

De retour à la maison, nous profitons d’une des piscines de la résidence (et ouais !) pour peaufiner et clôturer ce superbe séjour mumbaikar.

Le week-end s’achève ainsi. Nous sommes repus. Bien entendu, nous n’avons pas parlé des apéros sur la terrasse, des pistaches et bières fraiches, des noix de coco du matin ou du thé parfumé.

Nous n’avons pas évoqué les délicieux mets que nous avons partagés. De Soam à Swati, nous nous sommes régalés. Nous n’avons retenu qu’un dixième des noms de plats, mais ces nouvelles saveurs sont inscrites dans notre dictionnaire gourmet.
Pickles de mangues, roti aux graines, crêpes de riz cuites dans des feuilles de bananier, dhals divers et variés, légumes marinés, sauces et riz parfumés, glaces à la mangue ou à la rose, tout était succulent.
Et puis, il va sans dire : nous sommes bien avec nos amis.
Comme à notre habitude, notre planning n’est pas encore clairement défini, même si cette fois-ci, nous avons une ébauche d’itinéraire.
Mais nous avons quelques réticences à nous lancer dans l’aventure indienne.
Celles-ci conjuguées à l’accueil sans limite ni contrainte de nos amis, le confort et l’environnement dans lequel nous sommes reçus, les moments de fraternité et de rire que nous passons ensemble et que nous saurons révolus une fois partis, nous conduisent à repousser notre départ d’un jour.
Puis de deux.
Puis finalement, nous prenons un billet de train pour le lundi suivant.

‘* Bombay serait le nom dérivé du portugais bom bahia, la bonne baie, alors que Mumbai viendrait de Mumba, une déesse hindoue. Ce dernier toponyme ayant été remis à l’ordre du jour au début des années 2000 avec l’apparition du nationalisme maharati.

** Et il en faut du confort pour vivre en Inde. Non pas qu’il doit être ostentatoire, mais la vie dehors est difficile, et parfois rude, et il est nécessaire d’avoir un concon de confort dans lequel trouver refuge.
Et ça, nous n’avions pas eu besoin de nos amis pour nous en convaincre, que cela soit ici ou à Delhi.

9 thoughts on “Bombay’ser d’Inde

  1. magnifique ce blog ainsi que les photos, un grand merci… je visiterai mon fils Michael en Octobre, votre Blog m’ aide beaucoup . J’avoue que j’appréhende un peu ce voyage ;
    Mais maintenant que j’ai lu votre Blog, j’ai beaucoup d’envie d’y aller et de découvrir ce monde fabuleux, intéressant, de milles couleurs. Encore Merci l C.S. ….en avant la découverte

    1. Très chère Christine, c’est un honneur de recevoir un commentaire de votre part.

      Certe l’Inde est dure et éprouvante selon nos critères. Elle est aussi surprenante et magique.
      Gardez bien en tête qu’avec le havre de sérénité qu’est la maison, il y aura toujours un exutoire aux moments difficiles… Quitte à y passer des journées entières !

      Bonne aventure à vous chère Christine !
      Profitez bien! Vous verrez, vous ne serez pas déçue!
      (Un second article arrive vendredi)

  2. C’est vrai que votre post bat en brèche certaines idées reçues. Si les tours détonnent par rapport aux quartiers historiques (Mills), l’ensemble est très alléchant. Le beau ciel bleu ensoleillé ne gâche rien et met bien en valeur les jolies couleurs des bâtiments, des étals…

  3. Nous n’avons pas vu les gros rats, sont-ils trop rapides ?
    Quelle chance de visiter l’Inde dans ces conditions particulièrement favorables et chaleureuses !

  4. Quel post! J’ai envie de dire: WOW!
    Le photos sont magnifiques, les couleurs impressionantes, les details des textes nous plongent dans la ville, meme si il manque le bruit et les odeurs (n’est-ce pas Jacques). J’avais vu 1/10 de ca il y a bientot 20 ans, et ca ne semble pas avoir change. Je me rappel aussi d’une ville tres dur avec la moitie des gens dans la rue souffrant de la Polio et vivant dans des abris de fortune en tolle, ou des petites filles se prostituants dans le quartier de la grande porte sur le port. Votre visite a l’air plus calme et sereine. Il vous reste quand meme plein de trucs a voir en Inde, et a moins que vous commenciez a fatiguer de la bourlingue, c’est certain que vous y prendrez plaisir. Sinon, tu as encore les chaussures de Back to the futur, I am impressed.

    1. En effet…
      l’Inde c’est le bruit et les odeurs… Et il n’y a pas de mot, pas de photo, pour retranscrire cette expérience.
      Mais Bombay a du bien changé depuis ton passage. Beaucoup moins de polio…mais toujours des cabanes en recup’ jouxtant les rues bruyantes.

  5. Jusqu’à là, tout semble super Mumbai. Mais est ce qu’on peut visiter sans les rats? . Gros bisous les amis et à très bientôt…. tous ensemble des en-bourlingue et des De Witte.

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