À terme

Il est dit que l’on n’est pas encore né si on n’a pas vu Lahore.

La ville capitale historique du Punjab et capitale culturelle du Pakistan depuis la partition est riche en patrimoine.
C’est maintenant une ville tentaculaire, où la vieille ville historique s’est fait absorber par les nouveaux quartiers, reliés les uns aux autres par de grandes artères.

Une fois n’est pas coutume, nous sommes hébergés chez Maria et ses sœurs cadettes Farahna et Nadia.
Elles sont toutes les trois de Gilgit et se sont émancipées assez rapidement.
Cela fait d’elles un trio de filles aux caractères bien trempés, une aubaine pour comprendre un peu mieux la situation des femmes dans ce pays qui ne leur est pas forcément si bienveillant.

Nos amies sont des couche-tard. Lahore vit dans un fuseau horaire où l’on se couche à 2~3h00 du matin pour ne se réveiller qu’au alentour de 11h00. On passera ainsi quelques longues soirées à papoter ensemble.

Rejoindre la vieille ville nous impose de longs trajets à travers des quartiers résidentiels ou animés du centre-ville chaotique de cette ville qui ne se couche pas.

C’est ainsi que nous retrouvons dans le quartier de Gulshan-e-Ravi, Hashaam, notre guide sur les routes du Karakorum, accompagné de Tabish et Hamza qui gère Karakorum Bikers.
Nous sommes ravis de les revoir après plusieurs semaines.

Comme toujours dans ce pays, nous sommes invités dans l’un des restaurants de la rue animée de Temple Road, profitant de chai d’apéro et de chai digestif.

En poussant un peu plus loin, nous arrivons à la vieille ville, improprement appelée Walled City puisqu’elle n’est plus cernée de remparts.


Tout comme nous l’avions fait à Peshawar, nous évoluons dans un lacis de rues étroites. Mais la circulation des bruyantes motos et la foule y sont beaucoup plus intenses que dans la capitale pachtoune. Les portefaix sous leur lourds fardeaux ou poussant de grinçants chariots invectivent les piétons pour ne pas avoir à s’arrêter. Pas facile de profiter des façades décrépites ou des couleurs des stands de rues.

Dans ces villes, chaque mètre carré laissé libre est utilisé, soit par un chariot vendant des fruits secs, du pan (cette feuille de bétel chiquée par certains), un vendeur de bananes, quand ce n’est pas un imposant transformateur électrique entouré d’un entrelac de câbles qui s’étirent le long des façades.


Pour trouver un peu de quiétude, il faut encore une fois se perdre entre les bâtiments si proches les uns des autres que la lumière passe à peine, ou faire une pause dans les calmes cours des mosquées.


Ainsi, jouxtant le fort de Lahore, se trouve l’imposante mosquée Badshahi datant de la fin du XVIIème siècle.
Son immense cour pourrait accueillir plus de 100 000 fidèles.

Elle baigne dans une atmosphère uniforme de pierre rouge dont l’élégante architecture est soulignée par de fines lignes de marbre blanc. Cette efficace simplicité à l’extérieur contraste avec les parties abritées richement ornées de motif floraux.


À l’intérieur, une poignée de grands-pères prient et se reposent.

Le grès rouge, les arabesques aux voûtes, les dômes en tubercule… pas de doute, nous sommes dans un bâtiment moghol.
Lahore a été tantôt investie par les Moghols, parfois administrée par les Sikhs avant d’être gouvernée par les Britanniques.

En sortant de la mosquée Badshahi, se tient le fort de Lahore.
Plutôt qu’une place forte, c’est un immense palace construit en grande partie par l’Empereur moghol Akbar.


Grâce à Anwar et Akill, nous rencontrons plusieurs personnes de la fondation Aga Khan qui œuvre à la restauration de nombreux sites à travers le monde.
Nous avons ainsi eu le droit à une visite guidée du chantier de rénovation, crapahutant sur les échafaudages aux côtés de Fakhir, féru d’histoire et de chichon. On comprend que la conservation d’un tel monument est un travail sans fin. On est hyper privilégiés, découvrant de si près les fresques et bas-reliefs.

Arrivés au sommet de la façade, nous enjambons un balcon pour ensuite nous retrouver dans la partie dédiée aux visiteurs. Tout comme à Fathepur Sikri le palais est une succession de bâtiments et de courettes. Des petites alcôves de marbre à la fine dentelle sculptée, des piliers aux pierres semi précieuses incrustées ou la salle du trône où l’empereur recevait son gouvernement.

Fakhir nous ouvre des portes normalement fermées au public, comme celles de ces salles façonnées de milliers de miroirs, ou cette chapelle destinée à Mariam uz Zamani, une des femmes d’Akbar (née chrétienne) peintes avec des icônes saintes.

Nous nous sentons vraiment très chanceux d’accéder à l’envers du décor de ce riche patrimoine dont nous avons tous hérité.

Maria est un hôte parfait.
Elle nous invite dans les meilleurs restaurants que ce soit pour manger du pai (soupe à base de tête et pied de mouton), des kebab, tikka et karahi dans les endroits chics ou inattendus, déguster des kulfi de la station service, boire des chai dans des tasses en terre cuite autour d’un feu de bois… ou d’assister à un concert de musique Qawali (branche du soufisme) dans un bar branché.


Nous continuons de découvrir, de nous nourrir et de nous imprégner de cet étonnant pays.
Nous savons aussi que notre séjour au Pakistan arrive à terme, et nous tentons de profiter encore un peu.
Nous nous laissons complètement porter.

Grâce à la connaissance d’un pote de pote, nous passons un après-midi à visiter la collection privée de la famille Fakhir en compagnie de Maria et sa sœur Nadia.
Cette famille a immigré de Boukhara il y a cinq siècles. Elle a prospéré dans l’édition manuscrite de livre, à une époque où l’imprimerie était haram, avant de participer au gouvernement sous le régime Sikh.
Zain, le cadet de la famille, nous fait une visite détaillée des objets amassés années après années, générations après générations. Les tapis afghans, les kakémonos chinois, les miniatures peintes sur ivoire, les parures d’époque, les versions enluminées du Coran, les sculptures bouddhiques…

Pendant plusieurs heures, il nous raconte les histoires de ces œuvres, dont n’importe quel conservateur de Musée rêverait de posséder dans ces collections.


Encore une fois, nous ressortons emplis de cette richesse culturelle et de la générosité de ces échanges.

La mosquée Wazir Khan est un magnifique chef d’œuvre mogol construit sous le règne de Shah Jahan (le même que le Taj Mahal et le Fort Rouge à Agra).
Chaque centimètre carré est ornementé de fleurs multicolores et calligraphies élégantes, tandis que minarets et façades sont décorés de faïences.


L’ambiance est à la sérénité dans cette mosquée coincée en plein cœur de la vieille ville.
Derrière ses murs, c’est la cacophonie d’un bazar sans répit tandis que sur les terrasses nous entourant, on aperçoit les teintures séchant au vent.

Nous tentons tant bien que mal de progresser dans ces rues bruyantes, sous les guirlandes installées pour célébrer l’anniversaire du Prophète, un jus de fruit ou de canne frais, ou un snack dans un dhaba, avant de retourner chez Maria, où nous attendent les filles… et Sunshine, leur chienne hyperactive.




Et puis il faut se rendre à l’évidence. Nous devons partir.
Il est difficile de quitter Lahore et pénible de sortir du pays. C’est comme si nous n’étions pas prêts à clôturer ces trois incroyables mois (à deux reprises nous repoussons notre départ).
Ce pays dont nous ne connaissions presque rien, si ce n’est par le biais des images retransmises à travers le prisme de nos médias, par la diplomatie et les relations internationales.
Ce pays si divers au niveau des cultures, des langues, des faciès, des paysages.
Ce pays dont l’Histoire est si riche et variée.

Nous sommes entrés par le col de Khunjerab, lourds et fatigués de ces deux années passées dans l’Empire du Milieu. Nos têtes étaient pleines de préjugés, de « on dit que », de peur mais aussi d’envie de comprendre et de vaincre nos aprioris.
Il a fallu élaguer tout ça, réapprendre à faire confiance à « presque » n’importe qui, à serrer les mains et s’asseoir pour un chai. Oublier que les barbus ne sont pas tous méchants, que le pays n’est pas peuplé que de Talibans et qu’un tālib peut être simplement un étudiant du Coran.
Qu’on trouve des terrasses pour boire un café et des femmes non voilées, des gens réformistes à tous les niveaux sociaux, hommes et femmes.
Des individus qui, enclavés par le jeu géopolitique international (le passeport « vert » n’ouvre quasiment pas de portes), sont beaucoup plus ouverts et progressistes que leurs voisins nationalistes chinois ou indiens.
Nous ne sommes pas bien différents.

Nous avons été servis. Au sens propre. Nous n’avons jamais été aussi bien accueillis qu’au Pakistan.
La générosité des Pakistanais est sans faille, spontanée, sincère et belle. Les regards sont francs et intenses. Les émotions des embrassades, chaleureuses.
Nous avons beaucoup appris, nos échanges étaient riches, curieux et intéressants.
Nos cœurs sont remplis de l’affection des gens rencontrés et de leurs sourires offerts en abondance.
Nous avons bu des chai à n’en plus pouvoir, nous avons entendu tellement de fois Welcome to Pakistan et tellement de fois nous avons a été remerciés d’être venus visiter le Pakistan. Nous nous sommes émus devant des bras levés aux ciel, accompagné d’un gracieux sourire et d’un Mash’Allah alors que nous disions simplement Bonjour, ou que nous venions de France.
Des gens ravis d’accueillir des étrangers puisqu’ils ne peuvent eux même pas voyager.

Alors bien sûr, le Pakistan connait des problèmes, mais ces régions dites dangereuses sont loin, aujourd’hui, de représenter la majorité du pays.
Et certes se balader avec un mec armé d’une kalachnikov n’est pas confortable, les check-points sont nombreux et nous sommes surveillés de près, mais on peut espérer que ce n’est que transitoire. Après tout, 40 ans auparavant, le Pakistan n’avait pas l’image actuelle et hébergeait hippies et routards sur la Route de la Soie méridionale.

Nous ne nous étendrons pas sur ses paysages qui nous ont tant émerveillés.
Nous sommes restés des heures à contempler ces majestueuses montagnes. Nous sentant si petits face à elles.
Nous sommes encore à cours de mots suffisamment puissants pour exprimer nos émotions.
C’était beau.
Le Pakistan est beau, par ses habitants et ses paysages.
Nous reviendrons. Nous l’avons décidé.

Nous sommes tristes à l’idée de quitter ce pays qui nous a si bien accueillis.
Et hésitants en pensant aux obstacles et à la difficulté de voyager en Inde (nous étions partis éprouvés de ce pays il y a 3 ans). Nous y retournons avec joie mais l’appréhension nous habite aussi.

C’est sous un temps morne que nous passons cette frontière pathétique, que nous avions visité lors de notre séjour à Amritsar, les yeux humides alors que le militaire pakistanais nous remercie, une énième fois, d’être venus visiter le Pakistan.

Mais ça va être bien, Inch’Allah !
Pakistan, Zindabat  !

15 thoughts on “À terme

  1. Votre voyage est un peu le nôtre aussi puisque nous le partageons et devant vos commentaires, moi aussi je regrette de quitter ce beau pays et les personnes attachantes qui vous ont si bien accompagnés !
    Mais l’aventure continue ….

  2. Depuis votre entrée au Pakistan, je repousse le moment de vous envoyer ce petit mot. Car que dire ? Comment ne pas se répéter ? Comment ne pas se confondre en remerciements, publication après publication ?
    Merci d’être entrés au Pakistan, d’y être resté durant ces trois mois. D’avoir osé franchir la frontière de ce pays qui ne nous est présenté que sous l’angle des intégrismes, des terrorismes…
    Vous nous avez montré qu’au delà du rouge de la carte du ministère des affaires étrangères, du « formellement déconseillé », vivent femmes, hommes et enfants, paisibles, aimant à recevoir et à faire partager.
    Vous nous avez montré qu’il n’est pas de frontières infranchissables pour qui, comme vous deux, sait voyager, sans préjugés, curieux d’apprendre des autres, et la volonté de vivre intensément chevillée au corps.
    Merci pour vos récits. Merci pour vos photos. Pour ces paysages, pour ces scènes de rue… pour tout…
    Je crois que toujours, lorsque l’on me parlera du Pakistan je penserai à vous. Je crois bien vous en êtes des citoyens d’honneur.
    Vous donnez envie…
    Continuez tant qu’il vous plaira…

    1. Cher Patrice,
      Merci de tes messages toujours plein d’encouragements. Nous essayons de retranscrire ce que nous voyons et l’expérience que nous vivons avec la plus grande sincérité. Et si, c’est à travers notre point de vue, nous tentons de faire avec le moins de subjectivité possible.

      Ainsi, si nous avons réussi à vous convaincre à travers nos humbles articles, justice sera partiellement rendue à ce pays injustement laissé pour compte.

      Il faut y aller, non pas parce que cela aiderait les Pakistanais (du moins pas seulement), mais surtout parce que c’est pour nous la plus belle expérience que nous ayons jamais vécu tant humaine que par cette nature grandiose.

      Merci encore.
      De ton soutien de tes bons mots.
      Ils nous renforcent dans notre désir de voir du pays.
      Et comme l’a dit K-pou sur l’article de Peshawar, de prouver qu’il y a du bon dans l’humanité.

  3. Et voila, on prends l’habitude de faire des blagues pourries dans les commentaires, et bam, vous cassez tout avec votre conclusion et votre post emouvant. Puisque c’est comme ca, je fais pas de commentaire.

  4. Vous parlez de 3 soeurs et y’a 4 femmes avec vous sur les 1ères photos : c’est qui ?
    La mosquée « rouge » est vraiment superbe avec le reflet du soleil (la 2iè aussi mais plus proche de ce que j’ai vu en Iran à Ispahan ou Shiraz).
    Marion : tu te sentais pas seule au milieu de tous ces mecs quand vous êtes autour d’une sorte de feu/barbecue géant ?
    Brice : tu t’es fait faire une tenue sur mesure ? On te voit à un moment avec une veste et quelqu’un qui pourrait être un tailleur

    1. Ben Reeback!
      C’est Sonia la fille en plus!
      Celle qui ne ressemble pas aux autres ni à Marion. C’est la cousine, qui dormait à la maison un jour sur deux.
      Beaucoup plus de filles à Lahore, d’autant que celles qui fréquentent ce genre d’endroit, notamment les deux à côté desquelles Marion est assise, ne sont pas voilées.
      Sur la photo dans la Fakhir Khana, Brice porte un shawl de plus de 300~400ans, ayant appartenu à Iqbal.

  5. A jour des Boulingots !

    J’ai lu tout le Pakinstan d’une traite, en à peine quelques jours. Comme ça j’avais un peu l’impression de vous accompagner. Et voilà que vous passez la frontière à l’instant, avec une conclusion bien émouvante, comme le fait remarquer Vince le Chat.

    Bon voyage en Inde.

  6. C’est sur qu’on vous y a senti bien, heureux dans ce pays. Vous avez sans doute changer l’image de ce pays auprès de vos proches, de moi en tout cas. Je sais maintenant que l’échelle de générosité se mesure de 0 à Pakistanais, c’est déjà pas mal.
    Bon vent. Continuez d’être eux.
    Loviou à H-10h30.

  7. Coucou les jeunes !

    Etonnante cette ville, la folie de l’ingénieur qui a implanté le transfo au milieu du quartier contraste avec la sérénité de la mosquée Badshahi…

    Et bien pour ce dernier post pakistanais, nous sommes servis. Certe c’est moins majestueux que les montagnes mais au niveau culturel votre récit interpelle et touche la même sensibilité contemplative.

    J’avoue que moi aussi j’ai le ventre noué (pour de vrai) de vs voir quitter le Pakistan.
    Je décide aujourd’hui de le mettre sur ma liste des pays à visiter.

    Merci pour ce beau voyage de 3 mois et bon vent dans l’Incredible Indiaaaa.

    Bisous

  8. Ah la la j’ai pleuré à la fin du post…
    naaan j’déconne, je suis pas comme Kpou le chouchou. Allez je me remets à la bourlingue, je n’ai que trop traîné et je n’ai pas d’excuse pour ce retard. Bisous les copains et j’espère que l’Inde sera bien aussi! Allez, on se retrouve de l’autre côté de la frontière, à tout de suite.

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